Parents adoptifs

Quand est-ce arrivé exactement, je ne le sais pas. Assez tôt dans ma vie, je crois. J’ai commencé à regarder mes parents autrement. Ma mère comme une irresponsable qui se vengeait sur ses enfants de son impuissance relationnelle avec ses semblables, mon père comme un enfant un peu perdu dans le monde des adultes. Il fallait que je comprenne le monde par mes propres moyens, et que je cesse d’attendre d’eux quoique ce soit.

C’est lors de mes années comme aide domestique, (vous savez ces femmes qui font le ménage, la cuisine et font faire les devoirs aux enfants dans les maisons des gens qui peuvent se payer leurs services?), quand j’avais vingt ans, que j’ai découvert en pigeant dans les collections de mes patrons, Barbara et Leonard Cohen. Barbara, j’en avais entendu parler, ma mère, un peu bizarrement, l’avait mise au ban, après l’avoir vénérée, car, disait-elle, cette artiste poussait au suicide. Leonard Cohen était quant à lui un favori de mon père, et ma fantastique professeure d’anglais nous avais fait étudier quelques uns de ses poèmes. Pourtant, je ne les avais entendus ni l’une ni l’autre à la maison.

Ils sont tous deux devenus mes compagnons de peine, à travers les embruns moroses, les lundis où j’arrivais dans une maison bordélique, les larmes aux yeux devant l’ouvrage. Puis ensuite, lorsqu’après quelques déboires, j’affrontai une magistrale dépression en pleine figure, ce sont leurs voix, leurs mots qui m’ont amenée à traverser la nuit et à y trouver la lumière, malgré tout. Ils me disent, chacun à leur manière, la beauté de la vie, sans pour autant se bercer d’illusions et en laissant la porte ouverte à la mort, qui fait partie de la vie. Soleil noir, Anthem, chansons auxquelles je reviens toujours pour retrouver un fragile courage pour poursuivre les batailles…

Les yeux du peintre hollandais

J’avais vingt ans. Mon frère et moi étions allés en France et visitions le Louvre. Arrêtés dans une salle consacrée aux peintres hollandais du XVIIe siècle, nous étions figés devant les natures mortes, fenêtres ouvertes sur un passé vivant seulement par la toile et les couleurs patiemment posées par d’innombrables coups de pinceaux en couches successives.

Vertige devant un citron lumineux aux reflets si vivants que j’en demeurai fascinée pendant de longues minutes. Impossible qu’il restât quoique ce soit du fromage hollandais posé sur l’assiette. L’oeil et la main de l’artiste eux-mêmes doivent être tombés en poussière depuis quelques siècles déjà.

Ces natures mortes flamandes, traces du passage de la Réforme, si banales et pourtant signes d’une vie fuyante qu’on tente de retenir quelques instants par l’illusion d’un trompe-l’oeil, sont restées en moi. Le citron et le fromage, je ne les aurais peut-être jamais remarqués s’ils avaient été posés devant moi. Mais ce mystérieux illusionniste me prêtait son oeil pour les observer à travers les siècles.

Cet oeil vivant prêté à l’autre pour voir l’évidence inconnue, c’est ce que je voulais être. L’invisible, c’est si rarement les abstractions inventées du surnaturel, si souvent, plutôt, les angles de l’ordinaire qu’on oublie après un infime moment d’attention.

Visages de la faim ordinaire

Elle a une trentaine d’années. Assise devant moi, son visage épuisé me regarde, inquiet. Je détiens un pouvoir, celui de déterminer si elle repartira ou non avec un sac de nourriture pour ses enfants. Un pouvoir bien mince, en réalité. On m’a donné des instructions, un stylo, des formulaires, la liste des codes postaux admissibles.

– Combien d’enfants?

– Trois.

– Quel âge?

– Sept, cinq et trois ans.

– Un revenu?

– Mon mari travaille à temps partiel. J’ai un cancer du foie et des os, il a laissé son emploi à temps plein pour pouvoir s’occuper des enfants et de la maison.

– Donc, deux adultes?

– Non, trois, ma mère est venue du Maroc pour nous aider.

– Êtes-vous née au Canada?

– Non, au Maroc.

– Quand êtes-vous arrivée?

Elle prend une pause pour réfléchir. Huit ans. En janvier.

– La principale dépense du ménage?

– Le loyer… et puis aussi, pour aller à l’hôpital pour les traitements, ça fait un an que j’ai fait une demande pour le transport adapté, mais je n’ai aucune nouvelle. Des fois, j’ai vraiment trop mal pour prendre le métro, alors je prends le taxi, mais c’est très cher, dit-elle d’une voix très douce, résignée mais pleine de regrets.

Je la regarde. C’est elle qui vient, appuyée sur sa canne, avec les sacs pour les quelques denrées que nous pouvons lui donner. Je la regarde et j’ai peur pour elle, si courageuse. Le foie et les os, je ne connais pas les statistiques, mais selon le peu que j’en sais, il y a peu de chances qu’elle soit encore en vie l’an prochain. Je lui souris, mais je voudrais pleurer. Je pense à tous les commentaires sur les femmes dites voilées, sur les gens venus d’ailleurs, que les gens se permettent de faire, eux nés ici en n’y étant pour rien.

***

C’est le sourire de cet homme qui me revient avant tout. Soixante-dix ans. Grand, fier, il veut un travail. Il est arrivé d’Haïti il y a quatre ans. Son fils est aux État-Unis. Ses yeux pétillants sont pleins d’espoir. J’essaie de lui expliquer qu’il trouvera probablement difficilement un emploi, et le réfère aux quelques organismes qui seraient susceptibles de l’aider. Il ne veut pas recevoir d’argent de l’état, mais le gagner lui-même. L’hiver s’en vient, il faudra chauffer l’appartement où il vit avec son épouse, m’explique-t-il. Il me raconte que là-bas, en Haïti, il a survécu à des coups de feu, dont il porte encore la cicatrice. Du courage, il en a plus que moi, plus que tant d’autres que je rencontre tous les jours.

Sur quel mur se brise la force d’être de ces gens qui arrivent ici avec tous les espoirs du monde et ne demandent qu’à mettre la main à la pâte?

***

L’entreprise pour laquelle il travaillait depuis des années a délocalisé les emplois, c’est-à-dire qu’elle est allée exploiter ailleurs des vies humaines, vendues à meilleur marché. Il a perdu son gagne-pain. Il est ici, lui aussi les yeux fiers. Budget réduit, il vit pour le moment sur l’aide sociale, inadmissible pour des raisons que j’ignore à l’assurance-chômage.

– Le loyer, le téléphone, et pour l’instant j’utilise le vélo pour me rendre à mes entrevues. Mais là, j’ai besoin de l’aide alimentaire.

J’inscris ces renseignements. Dans la cinquantaine, cela fait un mois qu’il a perdu son emploi. Il compte en trouver un autre bientôt. Je le lui souhaite. Nous sommes en novembre. Le froid arrive. Vivre avec 500 $ par mois, pendant un mois, c’est difficile, mais ça peut aller. Pendant plusieurs mois, ça use. Les yeux fiers risquent de s’embuer d’humiliation. Comme ceux de ces hommes et ces femmes qui répandent leurs pièces d’identité devant moi, une parfaite étrangère, les yeux rempli d’inquiétude à l’idée que je pourrais ne pas les croire, que je pourrais les prendre pour des fraudeurs.

Comment peut-on vivre indifférent-es à l’humiliation de nos semblables? Comment peut-on ne pas laisser la colère nous soulever pour que justice soit faite?

***

Traductrice et monoparentale, elle élève son enfant sur l’aide sociale. Elle a la trentaine avancée, un bac. Elle a été pigiste pour Radio-Canada, avait une maison, un salaire, tout. Puis elle a eu son enfant, n’a pas trouvé de garderie, est restée avec son petit et a dû emménager dans un appartement de plus en plus . Élégante, une veste noire, un foulard, une coupe pixie et de grosses lunettes noires. Elle pourrait être moi, je pourrais être elle. Nous sommes interchangeables. Dans un autre contexte, je ne saurais rien de ses revenus, de sa vie difficile.

Mais voilà, nous sommes ici, et même si je vis également avec peu, je suis le visage de l’aide et elle celui de l’aidée. Elle me raconte les propriétaires qui refuse de louer lorsqu’elle dit qu’elle a un enfant. Elle me dit la difficulté de conjuguer travail contractuel et régime d’aide sociale, qui calcule mal et en prétendant la soutenir, la garde en réalité dans la pauvreté, puisque le montant gagné lui est finalement déduit lorsque les chèques arrivent.

Elle ne sort plus, souffre de solitude, et se demande où aller pour trouver un peu de chaleur humaine. Dans ma liste, j’ai des endroits. Je les lui suggère. Ira-t-elle? Je sais qu’elle est humiliée d’avoir à venir ici. Sinon, dans ce sous-sol d’église sombre et poussièreux, pour quelle autre raison porterait-elle donc des lunettes noires?

Fluviales 2

Seule sur mon rocher, je regarde le matin. Le huard pousse son cri joyeux, les corneilles croassent d’un arbre à l’autre. La marée haute sous mon promontoir fait miroiter doucement son bleu profond, un petit banc de minuscules poissons se meut à l’unisson. Au loin, les bateaux remplis de touristes suivant les baleines comme une nuée de moustiques n’ont pas encore fait entendre le bourdonnement de leurs moteurs. Seule, nue dans le soleil sur le promontoir de granit rose couvert de genévriers et de camarines, isolée par la forêt d’épinettes noires, par la marée et les falaises, je m’éveille tranquillement au jour nouveau et si ancien.

Combien de fois le jour s’est-il levé sur ces rochers, ce fleuve, ces arbres ou leurs ancêtres?

Bien avant que les croisières n’escroquent les touristes, avant les baleiniers qui poursuivaient à mort les mêmes baleines au profit d’une industrie et au péril de leur vie, avant, encore, les vaisseaux conquérants, je deviens autre. Elle est à mes côtés, elle se prête à moi. Elle regarde le même fleuve, entend le même huard, sur le même rocher. Ses cheveux noirs, les miens châtains, sa peau à peine plus foncée, des yeux noirs en amande, elle voit des centaines de dos luisants qui jaillissent, si proches de la côte. On entend leurs souffles. Le silence du ciel n’est interrompu par aucun vrombissement d’avion. Elle est à mes côtés, je l’entend respirer. Elle est de cette terre, de ce fleuve. Ma soeur à travers le temps, nous partageons le même lieu, le même souffle. Je suis chez elle, ce matin.

Comme la mienne, sa vie traverse joies et misères. Responsabilités, travail, bonheurs, doutes se déclinent au quotidien et s’enchevêtrent en mosaïques diverses. Nous vivons notre temps, rien d’idyllique. Fière et libre, ce matin-là, elle regarde le fleuve, son fleuve, mon fleuve, notre Fleuve, et elle sourit. Son fleuve foisonne de vie, son fleuve est fier et libre, il recueille les eaux des grandes rivières, sur une terre encore encore exempte des chaînes de l’esclave. Pressent-elle, cette femme qui me précède et me hante, en ce matin indéfini où elle regarde ainsi son Fleuve, que deux siècles d’asservissement à peine suffiront à l’étrangler?

Elle est là, elle me présente son Fleuve comme on ouvre sa maison, comme elle le voudrait, comme elle le connaît. Je la vois de dos, sur le rocher rose. Elle est assise dans le soleil. Elle écoute. Puis sa voix s’élève dans le silence. Je ne comprend pas ses mots, mais je sais qu’elle chante le Fleuve. Mon coeur chante avec elle, mais n’ose pas lui dire ce qui vient ensuite.

Le cortège des moteurs s’avance. On paie si largement pour approcher à quelques mètres de ces mammifères évoluant pour quelques temps encore dans ces eaux. Elle disparaît, ma soeur du Fleuve, le bruit couvre son chant fragile. La marée baisse, je replie ma tente. Le huard s’est tu. Tout ce qu’il me reste, c’est cette promesse que je lui ai faite, à elle: son fleuve, mon fleuve, le fleuve des femmes, je dois l’écrire, quand ce serait la dernière chose que je ferai.

Vague de tempête

Chaque fois que je passe devant les grandes portes vitrées de la gare, où passent les autobus qui se répandent sur les routes du Québec, un souffle ébranle les rideaux de mon esprit, une bourrasque violente que je réprime, pour le moment. Partir.

 

 

Cette vague de fond est tellement forte que le refus d’une journée de congé pour honorer mon rendez-vous au cours de conduite me rend furieuse. Une colère noire réprimée dans le silence de ma chambre. Je ne peux l’exprimer à personne encore, mais ils ne perdent rien pour attendre. Premièrement, appeler dès l’heure d’ouverture l’école afin de changer le jour du cours. Si cette tentative fonctionne, retour au calme. Sinon, j’aviserai le gérant que je ne serai simplement pas présente jeudi. Rien ne peut m’empêcher de partir, et pour partir, je dois obtenir ce permis qui me nargue depuis déjà une décennie, repoussé sans cesse par mille et une circonstances adverses.

 

La colère serre mes tempes dans un étau et me donne envie de pleurer. Déjà que la cage me semble étroite, déjà que responsabilité sur responsabilité s’amoncellent sur ma tête comme des nuages d’orage, quand toute une partie de moi hurle son refus, puisque je dois de toute manière partir. Je peux tout prendre, tout accepter, si c’est pour pouvoir repartir. Cependant, dès lors qu’une chose contrecarre le projet, il doit sauter, comme un barrage sous la pression de l’eau. Ce fleuve qui coule dans mes veines peut être docile au cours de l’existence, tant que celui-ci l’amène à l’océan.

 

Fluviales 1

Je les observe. Je reviens de l’île Ste-Hélène, où j’ai tenté de courir un peu, désagréablement interrompue par la présence de multiples arpenteurs et ouvriers alors que je voulais suivre le cours de mes pensées. En traversant le pont, je regarde sous moi. Sur la pointe extrême d’une île, entre les rives. Un conteneur de déchet. Un tapis roulant, six personnes qui trient. Je les regarde attentivement. Elles ont toutes la peau sombre. Le spectacle est lancinant. Littéralement isolées, dérivant sur ce Fleuve, au milieu des gravats, des barils rouillés, des monticules de rebuts, elles trient les restes rejetés par la consommation effrénée.

Au-dessus d’elles, le pont. Le vrombissement des moteurs indifférents passent sur leurs têtes penchées sur les détritus. Pour les voir, il faut être à pied, à vélo, peut-être, quoi la vitesse ne laisse guère le temps de s’arrêter. Je ne les entends pas. Les moteurs sont trop proches, leurs voix trop lointaines. Je me demande qui elles sont. Sont-elles nées ici? Sont-elles arrivées leurs sacs plein d’espérance? Comment se retrouve-t-on au bout d’une île entre deux rives à trier des déchets? Pourquoi était-ce seulement des peaux noires qui brillaient là dans le soleil pâle d’un matin d’automne?

L’hiver de la louve

Ce moment atroce. Celui que j’anticipais avant mon retour et que je fuyais depuis. Un mois et demi avant de tuer l’autre. Cette autre qui rue dans les brancards et résiste à la domestication. Tuée? Sans doute comme l’hiver ensevelit momentanément le foisonnement de l’été. Cette autre, le cœur de mon être, seule disposée au bonheur comme à la tristesse, la louve solitaire.

Elle résiste, hurle, mord et se débat pendant que la porte de la cage se referme. Me revoici les pieds plantés dans la ville, dans le jardin de fer et de béton, où le bonheur n’est plus qu’un mirage mais où le travail reste à accomplir. Je le sais déjà, je ne pourrai pas écrire. Lire, sans doute, à corps perdu, en tentant de m’imprégner de l’écriture des autres. Le temps me fuira, les idées qui traverseront mon esprit ne seront pas notées, puisque je n’aurai pas le loisir de le faire. Je m’accrocherai sans doute au laboratoire d’écriture qu’est ce blogue. De toute cette frustration la colère renaîtra, et je retrouverai sans doute le moteur ordinaire de l’efficacité qu’on peut me connaître.

Cette fois, cependant, j’aurai mis en place les balises sortir de l’étau et redonner sa liberté à l’animale. Il est hors de question qu’elle soit remisée après l’hiver. Le printemps, je me le suis juré, reverra la louve en cavale. Nul ne pourra l’en empêcher. L’argent, le temps, l’engagement, rien de ces obstacles qui me retiennent pour le moment ne le seront plus. Patience. L’animale à repris des forces cet été, et sa cage ne pourra résister à l’appel du large lorsqu’il se fera de nouveau entendre.

Du moins, c’est ce que je me dis pour me rassurer. Je ne veux pas de stabilité, je ne veux pas m’installer confortablement entre les murs étroits qu’on tisse dans une société mourante. Les vertiges illusoires dont on s’enivre en croyant changer le monde ont du mal à m’atteindre. Toujours plus d’injustice, toujours plus de morts, toujours plus de mensonges. Je n’espère plus guère, je veux seulement vivre.

***

Entre les arbres, au fond, mon reflet sur la porte vitrée. Deux jambes noires sur fond de soleil couchant. J’arrive chez moi. Les choses se calment dans ma tête. Pendant mes journées de travail, les heures passent. Elles s’écoulent et ce que je vois, chaque fois, c’est mon compte qui se remplit. Pour partir.

Partir. Pendant mes études, seule comptait l’obtention de mon diplôme. Les sacrifices, le travail, la faim parfois, l’insomnie, les ménages, les petits contrats, rien ne comptait que l’atteinte de ce but. Cette fois, l’objectif, c’est le grand départ. L’envol. Je veux surtout partir. La solitude ne me pèse pas, au contraire, je la cherche plus que je ne la fuis. Elle m’est nécessaire pour descendre dans les lacs sombres de mon être afin d’en tirer les lumières.

Tendre haine

C’est dans l’escalier du métro, alors que j’entendais le vacarme des semelles de la horde humaine que nous étions sur les tuiles grises, que j’ai tenté de mettre des mots sur ce sentiment contradictoire. La tendre haine. Pour les conversations banales, les préoccupations bêtes, les titres insignifiants des journaux. Chaque vie, avec ses misères et se joies, qui se fond dans une masse informe et dangereuse. 

***

Je voulais aussi écrire un mot sur ma dernière lecture (je passe sur Doubrovsky, qui a suscité une réaction allergique, avec ses jeux de mots stupides et son style dans lequel je flairais une parenté boiteuse avec Proust, qui m’éloignais d’emblée), Celles qui attendent de Fatou Diome, écrivaine d’origine sénégalaise. Ils sont rares les livres qui changent mon angle de vue, et celui-là en est un. J’avais lu maints articles sur le sujets des émigré-es clandestin-es des pays africains, mais là, tout prenait vie d’une manière unique, les silhouettes, les arbres, le village, l’océan surgissaient autour de moi, comme s’ils m’habitaient. 

Pour son recueil de nouvelles, La Préférence Nationale, un rappel brutal et salutaire du racisme ordinaire de nos sociétés bien-pensantes. À lire. En fait, j’ai emprunté tous ses autres ouvrages. 

Solitude, espace de liberté

Je rentre chez moi. Dans la pièce fermée par un rideau qui me sert de chambre. Une vieille maison toute croche cachée par les arbres, une anomalie dans cette banlieue aux rues droites, aux maisons alignées sans poésie. Enfin, le silence. Et puis j’ai découvert les bouchons d’oreilles. C’est curieux, on entend tout de même, mais des bruits différents, le pouls, la respiration.

Ce matin, le guitariste dans le métro jouait Moonshadow, de Cat Stevens, sans paroles. J’en ai eu les larmes aux yeux. Encore ce contraste entre le jeu détendu et tendre de la guitare et les souterrains humides et glauques. Sur les écrans, l’annonce que le gouvernement approuvait un nouvel accord de libre-échange. Cette fois, des larmes de dégoût et, l’espace d’un éclair, l’envie de me jeter sur la rame de métro. Mais non. J’ai encore quelque chose à écrire.

***

J’ai terminé un dernier ouvrage de Julian Barnes, Metroland, son premier roman. C’est rassurant de lire un premier roman après avoir lu les plus achevés de son auteur. Un passage que je retiens est la réflexion du personnage sur le sentiment de trahison d’une identité que peut comporter le fait de pouvoir exister dans une autre langue.

Visite à la bibliothèque pour refaire mon stock de livres, cette fois en français. Je me suis promenée au hasard dans les rayons, et y ai pris deux livres de Fatou Diome, Celles qui attendent et La Préférence Nationale, dont les titres m’intriguaient. Puis Le livre brisé, de Serge Doubrovsky. Je ne connais aucunement ces auteurs. Un quatrième livre, qui n’est quant à lui pas un roman, mais un documentaire, Le fleuve aux grandes eaux, sur le grand fleuve qui m’habite et que je veux connaître davantage pour l’écrire mieux.

Chaos

Recherche d’emploi, entrevues, élections, réunions, abonnement à la bibliothèque, déménagement plus ou moins par étapes, planification de l’utilisation des moyens de communications, pourriture d’une crise sociale artificielle, traduction, contrats variés, début d’un travail, visites, cours de conduite, lecture de plus en plus intermittente, écriture se raréfiant, comme mon espace pour respirer. Je suis happée par le chaos organisé qui m’entoure et dans lequel je me sens étrangère.

Je hais ce rythme. J’y existe parce que je le dois, sous la pression des structures dans lesquelles j’évolue. Mais je vois rétrécir le temps que j’aime. Ce temps qui me permet de laisser mon esprit former des images, des idées, de les travailler, de les ciseler pour en faire des projets aboutis. Je n’en dispose plus que rarement, lorsque je me lève très tôt après une bonne nuit de sommeil et que j’ai quelques heures de silence. Je suis sagement le programme que je m’étais établi. De l’argent pour partir, mon permis pour partir, lire, écrire (cette partie ne tient pas tellement la route, mais c’était prévisible – après tout, les jours n’ont que 24h), et puis donner en politique, bien que cela me coûte de plus en plus. J’ai l’impression de retenir ma respiration en gardant le cap jusqu’à la prochaine bouffée d’air.

L’an dernier, c’était la colère qui me poussait à agir. Cette année, la colère s’est transformée en une profonde tristesse encore animée d’une lueur d’espoir, et c’est dans l’écriture que celle-ci peut trouver son repos. Dire. Laisser un modeste testament pour une pitoyable humanité qui se dévore elle-même, en laissant les cicatrices de son orgie cannibale sur une terre dont elle n’aura été qu’une infime fraction de l’existence et dont je ne suis moi-même que l’équivalent d’un grain de sable. Si au moins un grain de sable pouvait enrayer l’engrenage.