Elle a une trentaine d’années. Assise devant moi, son visage épuisé me regarde, inquiet. Je détiens un pouvoir, celui de déterminer si elle repartira ou non avec un sac de nourriture pour ses enfants. Un pouvoir bien mince, en réalité. On m’a donné des instructions, un stylo, des formulaires, la liste des codes postaux admissibles.
– Combien d’enfants?
– Trois.
– Quel âge?
– Sept, cinq et trois ans.
– Un revenu?
– Mon mari travaille à temps partiel. J’ai un cancer du foie et des os, il a laissé son emploi à temps plein pour pouvoir s’occuper des enfants et de la maison.
– Donc, deux adultes?
– Non, trois, ma mère est venue du Maroc pour nous aider.
– Êtes-vous née au Canada?
– Non, au Maroc.
– Quand êtes-vous arrivée?
Elle prend une pause pour réfléchir. Huit ans. En janvier.
– La principale dépense du ménage?
– Le loyer… et puis aussi, pour aller à l’hôpital pour les traitements, ça fait un an que j’ai fait une demande pour le transport adapté, mais je n’ai aucune nouvelle. Des fois, j’ai vraiment trop mal pour prendre le métro, alors je prends le taxi, mais c’est très cher, dit-elle d’une voix très douce, résignée mais pleine de regrets.
Je la regarde. C’est elle qui vient, appuyée sur sa canne, avec les sacs pour les quelques denrées que nous pouvons lui donner. Je la regarde et j’ai peur pour elle, si courageuse. Le foie et les os, je ne connais pas les statistiques, mais selon le peu que j’en sais, il y a peu de chances qu’elle soit encore en vie l’an prochain. Je lui souris, mais je voudrais pleurer. Je pense à tous les commentaires sur les femmes dites voilées, sur les gens venus d’ailleurs, que les gens se permettent de faire, eux nés ici en n’y étant pour rien.
***
C’est le sourire de cet homme qui me revient avant tout. Soixante-dix ans. Grand, fier, il veut un travail. Il est arrivé d’Haïti il y a quatre ans. Son fils est aux État-Unis. Ses yeux pétillants sont pleins d’espoir. J’essaie de lui expliquer qu’il trouvera probablement difficilement un emploi, et le réfère aux quelques organismes qui seraient susceptibles de l’aider. Il ne veut pas recevoir d’argent de l’état, mais le gagner lui-même. L’hiver s’en vient, il faudra chauffer l’appartement où il vit avec son épouse, m’explique-t-il. Il me raconte que là-bas, en Haïti, il a survécu à des coups de feu, dont il porte encore la cicatrice. Du courage, il en a plus que moi, plus que tant d’autres que je rencontre tous les jours.
Sur quel mur se brise la force d’être de ces gens qui arrivent ici avec tous les espoirs du monde et ne demandent qu’à mettre la main à la pâte?
***
L’entreprise pour laquelle il travaillait depuis des années a délocalisé les emplois, c’est-à-dire qu’elle est allée exploiter ailleurs des vies humaines, vendues à meilleur marché. Il a perdu son gagne-pain. Il est ici, lui aussi les yeux fiers. Budget réduit, il vit pour le moment sur l’aide sociale, inadmissible pour des raisons que j’ignore à l’assurance-chômage.
– Le loyer, le téléphone, et pour l’instant j’utilise le vélo pour me rendre à mes entrevues. Mais là, j’ai besoin de l’aide alimentaire.
J’inscris ces renseignements. Dans la cinquantaine, cela fait un mois qu’il a perdu son emploi. Il compte en trouver un autre bientôt. Je le lui souhaite. Nous sommes en novembre. Le froid arrive. Vivre avec 500 $ par mois, pendant un mois, c’est difficile, mais ça peut aller. Pendant plusieurs mois, ça use. Les yeux fiers risquent de s’embuer d’humiliation. Comme ceux de ces hommes et ces femmes qui répandent leurs pièces d’identité devant moi, une parfaite étrangère, les yeux rempli d’inquiétude à l’idée que je pourrais ne pas les croire, que je pourrais les prendre pour des fraudeurs.
Comment peut-on vivre indifférent-es à l’humiliation de nos semblables? Comment peut-on ne pas laisser la colère nous soulever pour que justice soit faite?
***
Traductrice et monoparentale, elle élève son enfant sur l’aide sociale. Elle a la trentaine avancée, un bac. Elle a été pigiste pour Radio-Canada, avait une maison, un salaire, tout. Puis elle a eu son enfant, n’a pas trouvé de garderie, est restée avec son petit et a dû emménager dans un appartement de plus en plus . Élégante, une veste noire, un foulard, une coupe pixie et de grosses lunettes noires. Elle pourrait être moi, je pourrais être elle. Nous sommes interchangeables. Dans un autre contexte, je ne saurais rien de ses revenus, de sa vie difficile.
Mais voilà, nous sommes ici, et même si je vis également avec peu, je suis le visage de l’aide et elle celui de l’aidée. Elle me raconte les propriétaires qui refuse de louer lorsqu’elle dit qu’elle a un enfant. Elle me dit la difficulté de conjuguer travail contractuel et régime d’aide sociale, qui calcule mal et en prétendant la soutenir, la garde en réalité dans la pauvreté, puisque le montant gagné lui est finalement déduit lorsque les chèques arrivent.
Elle ne sort plus, souffre de solitude, et se demande où aller pour trouver un peu de chaleur humaine. Dans ma liste, j’ai des endroits. Je les lui suggère. Ira-t-elle? Je sais qu’elle est humiliée d’avoir à venir ici. Sinon, dans ce sous-sol d’église sombre et poussièreux, pour quelle autre raison porterait-elle donc des lunettes noires?