Métamorphoses

En préparant mes affaires, le sac pesant que je porterai sur mon dos, les boîtes et les malles pour mon déménagement en octobre et les quelques affaires que je prendrai au retour d’Écosse pour l’été à Tadoussac, j’ai l’impression de préparer quelque chose qui ressemble à ma mort, un peu. Il y a quelque chose d’étrange à vouloir boucler les choses avant un départ, à vouloir terminer tout ce qui peut l’être. On brise une continuité des « choses à faire ». Le « plus tard » n’existe pas. Il faut terminer avant de partir. Je n’ai pas de chez-moi, c’est donc un peu un souci de ne pas peser, de faire en sorte que les choses puissent se poursuivre en mon absence, sans moi.

Et puis il y a ce voyage. Ces quinze jours où je me refuse, malgré l’insistance d’une belle-mère inquiète, d’apporter mon téléphone cellulaire, et où je marcherai, aboutissement de plusieurs années où ce projet se formait, se concrétisait par étape, jusqu’à ce départ. Une sorte de gestation. Dans deux semaines, j’arriverai au but, à ce cap du nord de l’Écosse que j’ai choisi pour son nom enragé et symbolique de ma propre colère. Après, j’ai beau avoir planifié ma vie et la suite, je ne sais pas. Je sais qu’une partie de moi se rend en ces endroits pour y mourir, et qu’une autre attend de naître. Métamorphose, un énième papillon qui surgira d’une énième chrysalide. La moi de mes trente ans? Celle qui veut se nourrir d’autre chose que de rage. Je remarquais il y a quelques jours que cette transformation s’effectuait déjà. Sans cette préparation intérieure, sans ce mouvement déjà amorcé, en serais-je rendue là?

Je vois mes ami-es, ma famille, depuis quelques semaines, et une partie de moi fait ses adieux. Je ne m’en vais pas pour mourir. Il y a des risques réels que j’y laisse ma peau, comme dans toute équipée du genre, mais cela ne me préoccupe pas tellement. Après tout, j’ai tenté de prévoir le coup du mieux que j’ai pu. Mais cette impression est tout de même étrange. Il y a rupture. Il y a changement de cap.

Une nouvelle maturité qui se concrétisera? L’intégration de parts de moi qui me semblent pour le moment être des morceaux éparts d’un casse-tête difficile? Un peu comme j’ai fait mon sac pour le périple, j’ai l’impression qu’un tri s’effectue entre les parts de moi qui me sont essentielles pour poursuivre le voyage et celles qui sont superflues, que je dois laisser derrière si je veux avancer plus aisément.

Par la même occasion, un coup d’oeil au passé: que de chemin parcouru! J’ai l’impression de devenir la personne que j’ai toujours voulu être, tout en n’ayant jamais réussi à imaginer les chemins par lesquels je m’y rendrais. Prendre comme guide les questions qui m’habitaient était sans doute le seul chemin, bien qu’il semble parfois hasardeux et sans issue. Pourtant, de rencontre en rencontre, les questions me tracent une route passionnante. Réussite ou échec? C’est bien au-delà. Merci donc aux quelques personnes qui ont creusé avec moi mes questionnements.

 

Du silence

Il est des matins où pas une musique ne sait accompagner mon état d’esprit hormis le silence.

Comme aujourd’hui. Aujourd’hui où je sens la Louve renaître de sa longue captivité, affamée de liberté, certes, mais encore un peu incertaine de pouvoir encore y mordre à pleines dents. La pensée de me retrouver seule avec moi-même me fait un peu peur, et pourtant, c’est quelque chose que j’attends depuis longtemps. Replonger dans mon être, renouer le dialogue intérieur, élaguer les broussailles, draguer les hauts-fonds, clarifier et aiguiser les questionnements.

Plus je vieillis, plus il me semble me rapprocher de ce qui m’a forgée, cette vie monacale faite de dépossession de tout sauf de l’être. J’en veux à ceux qui galvaude l’austérité par leurs mesures économiques qui n’ont rien d’austères puisqu’elles remplissent les poches des puissants et glorifient la possession de tout. Ces femmes dignes et austères de mon enfance, qui déambulaient dans les grands couloirs dépouillés, vêtues de noir en un silence concentré, j’en trouve le reflet en moi. Je ne veux rien posséder que la capacité de marcher, de penser, de remettre en question le monde tel qu’il est pour travailler à mieux. Cette malle qui contient tous mes vêtements et que je trouve encore trop encombrante, tout comme mon angoisse à l’idée de devoir un jour avoir un « chez-moi », en témoignent.

Les voix claires du grégorien m’ouvraient un autre monde, celui du temps qui passe, celui des longs instants à écouter, assise, à observer la direction des rayons du soleil changer à travers les vitraux géométriques. Cet étrange monde liturgique où le temps est fabriqué de rituels assumés. L’illusoire authenticité du « temps réel » camoufle les innombrables rituels dont nous dépendons et est tout aussi construit. La différence est qu’elle accélère le temps plutôt que de le ralentir.

Ce n’est pas la nostalgie d’un âge d’or, mais plutôt le constat des empreintes profondes laissées en moi par ce passé, du lac intérieur creusé par ce silence qu’on travaillait consciencieusement à préserver. Une solitude chérie, un silence plein. Des jeux d’ombres et de lumière sur un mur de crépit écru. C’est le lac intérieur que je vais renouveler en parcourant les monts et vallées d’une terre qui m’est inconnue, ou en contemplant des heures durant la marche du grand fleuve à mes pieds, le monastère de la Louve.

Un printemps qui s’est fait attendre. Une fête trop bien arrosée où je me suis subitement sentie étrangère, un repas entre ami-es. Un court instant de réflexion dans un café avant de passer la soirée à garder une petite fille adorable. Pourtant le temps me pèse étrangement aujourd’hui.

Tout passe, me dis-je en contemplant ce monde qui me paraît être à des années lumière. Poursuivre ce détachement, ne m’attacher à rien. Revenir à ce qui est absolument essentiel. Marcher. Poser un pied devant l’autre. Ne m’attendre à rien d’autre que ce qui vient immédiatement après maintenant. Déjà tant de moments vécus. De points reliés entre eux par le fil invisible de ma vie. On regarde cette chaîne d’un côté, elle semble absurde. D’un autre angle, elle paraît lisse et continue. De ce que j’en vois, elle est remplie de tournants abrupts, de ruptures. D’une recherche. Comment être? Comment vivre?

Douter de ma capacité d’aimer. Ne vouloir blesser personne. Réaliser que c’est impossible. Apprendre à l’assumer. Vivre, de maillon en maillon, me demander pourquoi tout cela, au final. Me trouver arrogante lorsque je juge les gens stupides. Vouloir croire que l’humain est capable du meilleur.  Constater trop souvent le pire. Continuer à tenter l’espérance malgré tout, pour vivre.

Trente-deux ans de temps qui passe

Fin d’une traversée

Il fut un temps où, lorsqu’on traversait l’Atlantique, on espérait quelques semaines sans trop savoir ce qui nous attendait. Maladies, tempête, nourriture avariée, eau croupie, loin de la croisière de plaisance.

À l’arrivée, fatigue et enthousiasme se mêlaient sans doute.

La longue traversée électorale s’achève. Grippe, confinement dans un local un peu sombre et très peuplé, nous avons travaillé avec les moyens du bord et l’espérance de tisser des liens avec toutes les personnes appelant un monde où on puisse bien vivre ensemble.

Heureusement, la nourriture était loin de celle des bateaux d’antan, grâce à quelques bonnes fées veillant sur nous.

Il n’en demeure pas moins que les courtes heures de sommeil, l’abandon plus ou moins forcé des activités physiques prévues à mon programme et les aléas de la campagne mis mes nerfs et ma santé a rude épreuve.  Nous sommes plusieurs dans le même bateau.

À peine quelques heures avant de toucher terre, sans trop savoir où on atterrira finalement.  Mais je serai heureuse d’avoir fait la traversée. J’ai choisi le bon équipage!