Fluviales 4

Sa peau luit dans l’éclairage bleuâtre des lampadaires de la rue. Debout dans l’angle de la fenêtre, elle l’observe, couché sur le lit. Un soluté branché à son bras, le liquide s’écoule, goutte à goutte, se répandant dans ses veines pour lui dispenser la vie. Elle le fixe de son regard froid. Il ne peut la voir. Dehors, les végétaux exhalent leurs parfums dans la chaleur humide de cette nuit précocement estivale. Seuls les borborygmes de l’hôpital rompent le silence nocturne. Dans la chambre, l’air est climatisé, aseptisé. Rien de tout cela ne la trouble. Elle n’est ici que pour une raison.

Cet homme couché dans le lit d’hôpital, choyé par les médecins et infirmières qui s’affairent de jour comme de nuit à son chevet, c’est l’un des magnats qui ont pillé son territoire et empoisonné son eau. Elle a vu mourir son nouveau-né de plaies cutanées qui ne guérissaient pas et ont fini par s’infecter. Les conditions sanitaires dans lesquels son village vivait étaient devenues intolérables. Un soir, un des puits creusés au large avait fuit, et on avait vu l’eau, puis la côte, s’engluer d’une nappe noire nauséabonde, tuant et contaminant toute vie. Des animaux morts par centaines, puis avaient suivi les humains. Toute velléité de représailles s’étaient soldée par un échec, étouffé par l’argent et les médias à sa solde. Banalisée, la catastrophe avait été passée sous silence après quelques gestes ostentatoires d’un gouvernement déjà embourbé dans la glue noire.

Quant à elle, elle ne savait plus si elle était morte ou vivante, mais elle s’était retrouvée ici, la certitude au ventre. Il serait le premier. Elle faisait corps avec sa vengeance. Elle n’était que vengeance. Tout autre sentiment avait été tu en elle. Elle fixait le soluté, qui s’assombrit. Il s’écoula un peu moins vite. Goutte à goutte, il répandait la mort dans le corps de ce malade si bien soigné. Opéré la veille pour une chirurgie cardiaque, il serait à son tour submergé par la marée noire. Elle le regarda, jusqu’à ce qu’il cesse de respirer. Ses paupières s’ouvrirent sur un regard paniqué qui s’arrêta sur elle, ne rencontrant que des yeux de glace. Le branle-bas que causa dans l’hôpital le décès de son plus riche donateur lui permit de s’éclipser. Elle se fondit dans les bosquets sombres peuplant le flan de l’ancien volcan. D’autres suivraient, pas un seul ne lui échapperait.

Fluviales 3

Le coeur lourd, elle marche vers le rocher sur lequel elle s’était toujours assise pour retrouver la paix en elle-même. Elle vient de comprendre qu’elle est enceinte à nouveau. La dernière fois, les choses étaient si différentes. C’était une joie, qu’elle avait célébrée avec sa mère, ses tantes et sa grand-mère. Pas toujours évident de marcher dans les dernières semaines, mais elle était toute jeune et son corps agile s’était bien adapté à la situation. Une petite fille bien ronde était née, tout heureuse de voir la lumière du jour, puis plus tard de suivre dans le bois ses cousins et cousines.

S’asseoir sur le rocher, regarder le fleuve passer longuement. La pluie tombe, fine, piquant son visage. À l’horizon, les rouleaux s’étendent sur la mer. Elle n’est pas encore arrivée, mais elle entend les déferlantes se briser sur les crans. Elle se souvient, en silence, du jour où on est venu lui prendre sa petite. Elle ne comprenait pas très bien où on l’emmenait, mais elle savait que c’était pour lui enseigner des choses que les Blancs savaient. Elle lui avait dit d’écouter, lui avait fait un petit paquet. La petite était partie avec les autres enfants de la communauté. Il ne restait que quelques très petits enfants. Les cris, les rires, les cavalcades, tout cela avait disparu. Ce soir-là, personne n’avait parlé.

Sa petite lui était revenue, deux ans plus tard. Elle ne parlait plus que le français. Les cheveux courts, silencieuse. Quelque chose s’était brisé dans sa petite fille. Puis elle était repartie. Et maintenant, voilà qu’une deuxième vie se dessinait en elle. Elle savait que dans cinq ou six ans, on allait lui prendre son enfant. Il reviendrait au village comme les autres petits, brisés. Ou, comme d’autres, il mourrait peut-être sans qu’on en sache très bien les causes.

Le bruit des vagues, le cliquetis des gouttes sur les genèvriers bercent sa peine. Ses larmes se mêlent à l’eau qui tombe du ciel et à celle qui éclate à ses pieds.

Fluviales 2

Seule sur mon rocher, je regarde le matin. Le huard pousse son cri joyeux, les corneilles croassent d’un arbre à l’autre. La marée haute sous mon promontoir fait miroiter doucement son bleu profond, un petit banc de minuscules poissons se meut à l’unisson. Au loin, les bateaux remplis de touristes suivant les baleines comme une nuée de moustiques n’ont pas encore fait entendre le bourdonnement de leurs moteurs. Seule, nue dans le soleil sur le promontoir de granit rose couvert de genévriers et de camarines, isolée par la forêt d’épinettes noires, par la marée et les falaises, je m’éveille tranquillement au jour nouveau et si ancien.

Combien de fois le jour s’est-il levé sur ces rochers, ce fleuve, ces arbres ou leurs ancêtres?

Bien avant que les croisières n’escroquent les touristes, avant les baleiniers qui poursuivaient à mort les mêmes baleines au profit d’une industrie et au péril de leur vie, avant, encore, les vaisseaux conquérants, je deviens autre. Elle est à mes côtés, elle se prête à moi. Elle regarde le même fleuve, entend le même huard, sur le même rocher. Ses cheveux noirs, les miens châtains, sa peau à peine plus foncée, des yeux noirs en amande, elle voit des centaines de dos luisants qui jaillissent, si proches de la côte. On entend leurs souffles. Le silence du ciel n’est interrompu par aucun vrombissement d’avion. Elle est à mes côtés, je l’entend respirer. Elle est de cette terre, de ce fleuve. Ma soeur à travers le temps, nous partageons le même lieu, le même souffle. Je suis chez elle, ce matin.

Comme la mienne, sa vie traverse joies et misères. Responsabilités, travail, bonheurs, doutes se déclinent au quotidien et s’enchevêtrent en mosaïques diverses. Nous vivons notre temps, rien d’idyllique. Fière et libre, ce matin-là, elle regarde le fleuve, son fleuve, mon fleuve, notre Fleuve, et elle sourit. Son fleuve foisonne de vie, son fleuve est fier et libre, il recueille les eaux des grandes rivières, sur une terre encore encore exempte des chaînes de l’esclave. Pressent-elle, cette femme qui me précède et me hante, en ce matin indéfini où elle regarde ainsi son Fleuve, que deux siècles d’asservissement à peine suffiront à l’étrangler?

Elle est là, elle me présente son Fleuve comme on ouvre sa maison, comme elle le voudrait, comme elle le connaît. Je la vois de dos, sur le rocher rose. Elle est assise dans le soleil. Elle écoute. Puis sa voix s’élève dans le silence. Je ne comprend pas ses mots, mais je sais qu’elle chante le Fleuve. Mon coeur chante avec elle, mais n’ose pas lui dire ce qui vient ensuite.

Le cortège des moteurs s’avance. On paie si largement pour approcher à quelques mètres de ces mammifères évoluant pour quelques temps encore dans ces eaux. Elle disparaît, ma soeur du Fleuve, le bruit couvre son chant fragile. La marée baisse, je replie ma tente. Le huard s’est tu. Tout ce qu’il me reste, c’est cette promesse que je lui ai faite, à elle: son fleuve, mon fleuve, le fleuve des femmes, je dois l’écrire, quand ce serait la dernière chose que je ferai.

Fluviales 1

Je les observe. Je reviens de l’île Ste-Hélène, où j’ai tenté de courir un peu, désagréablement interrompue par la présence de multiples arpenteurs et ouvriers alors que je voulais suivre le cours de mes pensées. En traversant le pont, je regarde sous moi. Sur la pointe extrême d’une île, entre les rives. Un conteneur de déchet. Un tapis roulant, six personnes qui trient. Je les regarde attentivement. Elles ont toutes la peau sombre. Le spectacle est lancinant. Littéralement isolées, dérivant sur ce Fleuve, au milieu des gravats, des barils rouillés, des monticules de rebuts, elles trient les restes rejetés par la consommation effrénée.

Au-dessus d’elles, le pont. Le vrombissement des moteurs indifférents passent sur leurs têtes penchées sur les détritus. Pour les voir, il faut être à pied, à vélo, peut-être, quoi la vitesse ne laisse guère le temps de s’arrêter. Je ne les entends pas. Les moteurs sont trop proches, leurs voix trop lointaines. Je me demande qui elles sont. Sont-elles nées ici? Sont-elles arrivées leurs sacs plein d’espérance? Comment se retrouve-t-on au bout d’une île entre deux rives à trier des déchets? Pourquoi était-ce seulement des peaux noires qui brillaient là dans le soleil pâle d’un matin d’automne?