Est-ce la fin?

Je ne sais pas. Je ne jouerai pas les prophétesses de l’apocalypse, parce que je n’en sais rien. Cependant, la joie que j’ai à suivre la piste d’un renard, à cueillir des bleuets, à regarder du haut d’une falaise les eaux transparentes du fleuve pénétrer dans l’anse à marée montante, tout prend une teinte mélancolique. Les nuages d’une possible marée noire dans le golfe et l’estuaire dans quelques années ou les changements inconnus et rapides que nos habitats commencent déjà à vivre me semblent s’approcher à grands pas.
Les préoccupations de fourmis qui nous émeuvent me paraissent à la fois proches et lointaines, comme de multiples petites voix, des gouttes de pluies qui résonnent. Le soleil, le fleuve et le vent en font de légers murmures. Aura-t-on le temps de nous réveiller, où l’orage nous frappera-t-il de plein fouet lorsqu’il arrivera?

Mon chemin qui marche…

Tu existes depuis si longtemps déjà, dans une faille des temps où la terre se travaillait encore, où d’énormes et étranges créatures parcouraient tes courants. Puis les glaciers, les premiers humains d’Amérique, une nouvelle faune, une nouvelle flore que pendant des milliers d’années tu as nourri avec abondance. Tes flots ont porté les Basques, chasseurs de baleines. Les Français, puis les Anglais, qui se croyaient tous les souverains du monde, sont venus « prendre possession » de toi, te renommant selon une fête de calendrier alors que ton nom d’ici était si évocateur. Tes eaux et ses peuples ont été décimées par la colonisation, la chasse, la pêche à grande échelle, par les industries, et maintenant, on veut te faire courir le risque d’être stérilisé par une marée noire… Qu’ils sont étranges, mes frères humains…

Tu es présent depuis mes premiers jours. Je suis née à tes côtés, je me rappelle de toi petite, au Vieux-Port de Québec, ou au loin, lorsque nous nous promenions au Bois-de-Coulonge ou aux Plaines d’Abraham. Je me rappelle surtout des étés passés sur tes grèves, au gré des marées et des tempêtes, des jeux infinis que nous inventions autour de tes rochers et de tout ce que tu y laissais à marée basse. J’ai passé des heures à rêver, à réfléchir, à laisser ton immensité m’imprégner, pendant toute cette enfance et cette adolescence.

J’ai dû passer des étés loin de toi, toujours avec la mort dans l’âme. Pour moi, un été sans toi, ce n’était pas un véritable été. J’ai cherché des moyens de te remplacer, sans succès. La rupture familiale m’a privée de ta présence du même coup, et j’ai cherché comment te revenir. J’ai trouvé et te suis revenue, de l’autre côté. Tes odeurs sont les mêmes, tes vagues, plus froides, tes berges, plus sauvages, mais tu es le même. Je me couche sur les crans, je ferme les yeux, et j’entends les cris des oiseaux de mer, je sens les sapins mêlant leurs arômes à ceux des roses sauvages et du varech. J’ouvre les yeux, et je vois tes flots, un aileron de baleine, les dos luisants des bélugas, un phoque curieux qui sort sa tête. Les cormorans qui se posent, les eiders, les goélands criards. Ton sable est différent, les roches sont plus anciennes, l’odeur de la forêt est plus présente. Pourtant, encore maintenant, c’est ta présence qui m’apaise, qui me rend forte, et il me semble que c’est toi qui coule dans mes veines. Lorsque je plonge en toi, c’est un mélange d’effroi et de bonheur, comme si je devenais toi pendant quelques instants. En kayak, frêle esquif porté par tes flots, je me sens libre de la plus grande liberté qui soit: celle de la fragilité émerveillée de la vie.

Le jour où ils te massacreront, je mourrai aussi. Je ne crois pas que je pourrais survivre sans toi, fleuve de ma vie. Et si je devais choisir comment mourir, ce serait dans tes bras.