Une annonce importante…

Les caméras sont braquées sur son visage serein. Elle est assise à son bureau, les mains calmement appuyées sur la surface lisse. Dans la pièce, elle reconnaît les magnats des médias et les présidents de compagnie importantes, les dignitaires du pays, les banquiers, les chefs de police, les juges. Le gratin. Ils y sont tous… Bien plus d’hommes que de femmes en effet. Elle savait en les invitant pour cette annonce, un bluff, qu’ils accourrait tels des chiens affammés. Quels individus méprisables, se dit-elle en son for intérieur, sous son sourire bienveillant. Ils ne se doutent de rien. Son pied posé tout à côté d’un renflement presque imperceptible du riche tapis persan sur le bureau, elle scrute les visages. Tout le monde était passé par l’impressionnant cordon de sécurité à l’entrée de l’Assemblée nationale. Rien à craindre.

Voilà, on lui fait signe. C’est le moment.

« Chères concitoyennes, chers concitoyens, vous toutes et tous des nations qui habitez ce territoire riche et magnifique, dévasté pourtant par les appétits insatiables des grandes fortunes… » Un silence ébahi se fait dans la salle. Ces paroles sont inattendues de la bouche de cette femme qui, jusqu’à présent, semblait être des leurs. Qui sait, peut-être utilise-t-elle ce ton populiste pour mieux enrober la couleuvre qu’elle tentera de faire avaler au petit peuple? « Ce jour marquera notre histoire, votre histoire, comme un jour où vous devrez reprendre les rennes de votre destinées, de celle du territoire dont vous faites partie. » Des murmures couraient parmi l’auditoire. « Vous devrez travailler ensemble, et d’arrache-pied, afin de ne pas reproduire ce qui nous a conduit dans cette situation où nous sommes confrontés à la fin du monde que nous connaissons. » Quel étrange discours, elle semble délirer, ce qui n’est vraiment pas dans ses habitudes. Certains ont même commencé à se consulter du regard, peut-être serait-il bon d’interrompre la diffusion quelques minutes, question de s’assurer que tout va bien.

Le pied se déplaça subrepticement sur le renflement du tapis, pendant qu’elle poursuivait son discours. « Surtout, souvenez-vous de ce qui a mené à la déchéance de ce territoire. » Elle appuya fermement son pied. À peine quelques secondes plus tard, une gigantesque explosion fit disparaître le bâtiment entier, déchiquetant en particules le 1% qui y était rassemblé.

Le chant de la sirène

ImageCe soir, je te regardais, mais j’étais loin, si loin de toi. Et puis j’avais tellement envie d’être sur mon rocher, au bord des vagues.

Il y a quelque chose d’infiniment douloureux dans cette histoire. Iphiginie, ou la fille de Jephté, ou une quelconque fille immolée pour la victoire des hommes. Comme ces filles, je vais activement vers le sacrifice, convaincue de sa justice, alors que tout mon être crie vers ailleurs, vers la grande liberté du large.

« J’irai, j’irai, après », dis-je à cette voix que je fais taire en moi. Car il y a toi, qui m’appelle du milieu du feu où je m’immole, et je cours vers toi, mais tu fuis toujours plus loin dans le brasier, et je pleure, parce que je ne pourrai jamais t’atteindre. Je ne suis pas faite pour le feu, mais pour les navires du large, pour les long cours, pour les abysses silencieuses. Et pourtant je marche, je cours vers toi, je me brûle. Je m’évapore, je deviens fille de l’air, et je pleure chaque nuit sous la fraîcheur des étoiles.

Être l’écume sur le dos des vagues, voilà le sort qu’on m’avait promis si tu demeurais hors de ma portée, comme si c’était le pire. J’en rêve. Il est trop tard, le brasier m’a consumée, tu es encore en son sein, moi, envolée en fumée bleue. Nuée fine, imperceptible, je cherche à revenir à ma source, mais le vent m’emporte dans les terres, loin de mon amour, loin de ma vie.

Visages de la faim ordinaire

Elle a une trentaine d’années. Assise devant moi, son visage épuisé me regarde, inquiet. Je détiens un pouvoir, celui de déterminer si elle repartira ou non avec un sac de nourriture pour ses enfants. Un pouvoir bien mince, en réalité. On m’a donné des instructions, un stylo, des formulaires, la liste des codes postaux admissibles.

– Combien d’enfants?

– Trois.

– Quel âge?

– Sept, cinq et trois ans.

– Un revenu?

– Mon mari travaille à temps partiel. J’ai un cancer du foie et des os, il a laissé son emploi à temps plein pour pouvoir s’occuper des enfants et de la maison.

– Donc, deux adultes?

– Non, trois, ma mère est venue du Maroc pour nous aider.

– Êtes-vous née au Canada?

– Non, au Maroc.

– Quand êtes-vous arrivée?

Elle prend une pause pour réfléchir. Huit ans. En janvier.

– La principale dépense du ménage?

– Le loyer… et puis aussi, pour aller à l’hôpital pour les traitements, ça fait un an que j’ai fait une demande pour le transport adapté, mais je n’ai aucune nouvelle. Des fois, j’ai vraiment trop mal pour prendre le métro, alors je prends le taxi, mais c’est très cher, dit-elle d’une voix très douce, résignée mais pleine de regrets.

Je la regarde. C’est elle qui vient, appuyée sur sa canne, avec les sacs pour les quelques denrées que nous pouvons lui donner. Je la regarde et j’ai peur pour elle, si courageuse. Le foie et les os, je ne connais pas les statistiques, mais selon le peu que j’en sais, il y a peu de chances qu’elle soit encore en vie l’an prochain. Je lui souris, mais je voudrais pleurer. Je pense à tous les commentaires sur les femmes dites voilées, sur les gens venus d’ailleurs, que les gens se permettent de faire, eux nés ici en n’y étant pour rien.

***

C’est le sourire de cet homme qui me revient avant tout. Soixante-dix ans. Grand, fier, il veut un travail. Il est arrivé d’Haïti il y a quatre ans. Son fils est aux État-Unis. Ses yeux pétillants sont pleins d’espoir. J’essaie de lui expliquer qu’il trouvera probablement difficilement un emploi, et le réfère aux quelques organismes qui seraient susceptibles de l’aider. Il ne veut pas recevoir d’argent de l’état, mais le gagner lui-même. L’hiver s’en vient, il faudra chauffer l’appartement où il vit avec son épouse, m’explique-t-il. Il me raconte que là-bas, en Haïti, il a survécu à des coups de feu, dont il porte encore la cicatrice. Du courage, il en a plus que moi, plus que tant d’autres que je rencontre tous les jours.

Sur quel mur se brise la force d’être de ces gens qui arrivent ici avec tous les espoirs du monde et ne demandent qu’à mettre la main à la pâte?

***

L’entreprise pour laquelle il travaillait depuis des années a délocalisé les emplois, c’est-à-dire qu’elle est allée exploiter ailleurs des vies humaines, vendues à meilleur marché. Il a perdu son gagne-pain. Il est ici, lui aussi les yeux fiers. Budget réduit, il vit pour le moment sur l’aide sociale, inadmissible pour des raisons que j’ignore à l’assurance-chômage.

– Le loyer, le téléphone, et pour l’instant j’utilise le vélo pour me rendre à mes entrevues. Mais là, j’ai besoin de l’aide alimentaire.

J’inscris ces renseignements. Dans la cinquantaine, cela fait un mois qu’il a perdu son emploi. Il compte en trouver un autre bientôt. Je le lui souhaite. Nous sommes en novembre. Le froid arrive. Vivre avec 500 $ par mois, pendant un mois, c’est difficile, mais ça peut aller. Pendant plusieurs mois, ça use. Les yeux fiers risquent de s’embuer d’humiliation. Comme ceux de ces hommes et ces femmes qui répandent leurs pièces d’identité devant moi, une parfaite étrangère, les yeux rempli d’inquiétude à l’idée que je pourrais ne pas les croire, que je pourrais les prendre pour des fraudeurs.

Comment peut-on vivre indifférent-es à l’humiliation de nos semblables? Comment peut-on ne pas laisser la colère nous soulever pour que justice soit faite?

***

Traductrice et monoparentale, elle élève son enfant sur l’aide sociale. Elle a la trentaine avancée, un bac. Elle a été pigiste pour Radio-Canada, avait une maison, un salaire, tout. Puis elle a eu son enfant, n’a pas trouvé de garderie, est restée avec son petit et a dû emménager dans un appartement de plus en plus . Élégante, une veste noire, un foulard, une coupe pixie et de grosses lunettes noires. Elle pourrait être moi, je pourrais être elle. Nous sommes interchangeables. Dans un autre contexte, je ne saurais rien de ses revenus, de sa vie difficile.

Mais voilà, nous sommes ici, et même si je vis également avec peu, je suis le visage de l’aide et elle celui de l’aidée. Elle me raconte les propriétaires qui refuse de louer lorsqu’elle dit qu’elle a un enfant. Elle me dit la difficulté de conjuguer travail contractuel et régime d’aide sociale, qui calcule mal et en prétendant la soutenir, la garde en réalité dans la pauvreté, puisque le montant gagné lui est finalement déduit lorsque les chèques arrivent.

Elle ne sort plus, souffre de solitude, et se demande où aller pour trouver un peu de chaleur humaine. Dans ma liste, j’ai des endroits. Je les lui suggère. Ira-t-elle? Je sais qu’elle est humiliée d’avoir à venir ici. Sinon, dans ce sous-sol d’église sombre et poussièreux, pour quelle autre raison porterait-elle donc des lunettes noires?

Échos d’une forêt trop sage*

Tu es belle, sans conteste

Je trouve même en toi la paix

Mais tes tiges parallèles

Tes arômes d’humus, de feuilles et de fougères

Tes chemins tapés

Tes vallons clairs

Tes feuillus lumineux

Sont pourtant trop sages pour moi

Tes érables, tes chênes, tes hêtres

Le bruissement doux du vent

Ta terre riche et brune

Tes eaux tranquilles

Ce ne sont pas là

Les feux de mes veines

Dans lesquelles coulent en torrents

Les masses granitiques

Les folles bourrasques

Les épinettes noires

Et leur odeur sucrée

Où il est plus probable de rencontrer

L’ours, la buse ou l’orignal

Que l’un de mes semblables

Forêt sauvage et passionnée

Riche de baies et de gibier

Tu es, toi, belle, sage, élégante

Mais j’ai laissé mes racines au Nord

Dans les profondes coulées, sur les falaises

Accrochées aux aspérités

S’abreuvant aux marées du fleuve.

* Écrit suite à un atelier-randonnée au Mont-Saint-Hilaire avec un groupe initié par Stéphanie Verriest

Litanies de l’eau

Épais brouillard grisâtre, tu caresses les arbres.

Vagues bruyantes, de toutes les nuances de bleu jusqu’aux teintes vertes et dorées, tu roules sur le sable.

Pluie, monotone et rassurant cliquetis sur le toit métallique, tu tombes.

Courants du fleuve, vous vous entrechoquez.

Crêtes d’écume jouant avec le vent, tu folâtres à la surface.

Lac aux eaux verdâtres sur les rochers couverts d’algues rouges, tu scelles en ton sein des profondeurs inquiétantes.

Marécage aux eaux stagnantes, immobiles, tu sembles attendre que quelqu’un y tombe pour le dévorer, comme ces plantes carnivores qui croissent sur les souches pourries qui te jonchent.

Chutes bouillonnantes, tu te fracasses sur les cascades de roc.

Domestiquée, tu coules à flot dans nos maisons pour emporter ce que nous dédaignons.

Empoisonnée par nos avidités, tu portes la mort en toi.

Nuées changeantes aux grés des vents, tu parcours l’atmosphère.

Glace aveuglante et millénaire des sommets et des pôles, tu témoignes de temps immémoriaux.

Neige cristalline, lourde mante ou poudrerie, tu t’étends sur nos hivers.

Débâcle printanière, tu annonces la fin de l’hiver.

Gemme rare des déserts, tu en est le trésor le plus précieux.

Sève, sang et lymphe, tu coules au plus intime des vivants.

Océans insondables, lacs, rivières qui courent, mince filet boueux, clair ruisseau, force fragile, tu contournes les obstacles, les creuses ou les écrases, tu donnes la vie et tu apportes la mort.

Tu es l’eau, opaque, translucide et transparente.

Déchirures

Tout le monde dans le village l’appelle Guilli. Lorsqu’il était chauffeur sur les vans et les bus, c’était « La Baleine ». Son vrai nom, c’est Éric. Dans la quarantaine, il est un peu comme les roches d’ici. La vie lui est passée dessus comme un glacier de plusieurs centaines de mètres d’épaisseur, laissant un homme marqué, dont la douceur n’est aucunement synonyme de mollesse et dont la bonne humeur pétillante et l’esprit vif masquent la mélancolie.

Le suicide lui a pris sa fille et son frère. Lui-même y a presque passé, après quelques années marquées par la violence, une faillite, l’alcool et la prison. Toutes les histoires ont circulé sur son compte au village. Depuis quelques années, la forêt l’a remis à flot.  À quatre ans, il tendait des collets avec ses oncles et il a récemment, têtu comme une mule, réussi à monter tout seul tout ce qu’il lui fallait pour se construire un petit campement au milieu du bois. Il connaît le coin par cœur et m’a permis de découvrir des endroits magnifiques. La première fois que je lui ai parlé au téléphone, pour savoir si la chambre était disponible, il m’a parlé des bélugas, des baleines qui venaient d’arriver, des ours qui sortaient de leurs tanières.

L’hiver, il lui est arrivé de creuser un chemin pour « son » orignal, qui était pris dans la neige. En ce moment, il sait que quelqu’un veut venir chasser sur son territoire, et il prépare des boules à mite pour éloigner les orignaux afin de les protéger des chasseurs. Métissé d’innu par une grand-mère, comme plusieurs dans les environs, il occupe seul un appartement dans un bloc destiné en priorité aux personnes ayant un statut d’Indien ou de Métis. C’est propre, rangé, et décoré sobrement. Aucune photo, aucun objet personnel, cependant. Sa fille, morte ici-même il y a cinq ans, occupe encore son esprit, et il ne veut pas trop évoquer son souvenir. Maya, la chatte qu’elle lui a laissée, se promène dehors, vient faire ses caprices. Il lui parle avec une tendresse émouvante.

Il y aurait encore tant à vous dire sur cet homme d’ici, auprès de qui j’ai passé l’été, par la force des choses, et que j’ai vite appris à apprécier pour sa franchise, son intégrité et sa grande délicatesse, ainsi que par son intelligence. La vie fait quelquefois naître des amitiés imprévues, et j’en suis bien aise. C’est de lui que je tiens tout ce qui est écrit ici. Il tenait, dès le premier jour, à me dire tout ce qui pouvait circuler sur lui.

Plus qu’aux gens d’ici, je me suis attachée à la terre, au bois, au fleuve. Cependant, quelques personnes ont su me toucher, et il en est. Tout à l’heure, j’étais assise dans les herbes au bord de la plage, regardant le bleu scintillant et splendide de la baie dans le vent de septembre, et je sentais mon cœur se déchirer. Une semaine et je serai repartie, laissant comme lors des deux derniers séjours, un morceau de moi toujours un peu plus grand chaque fois.

Est-ce la fin?

Je ne sais pas. Je ne jouerai pas les prophétesses de l’apocalypse, parce que je n’en sais rien. Cependant, la joie que j’ai à suivre la piste d’un renard, à cueillir des bleuets, à regarder du haut d’une falaise les eaux transparentes du fleuve pénétrer dans l’anse à marée montante, tout prend une teinte mélancolique. Les nuages d’une possible marée noire dans le golfe et l’estuaire dans quelques années ou les changements inconnus et rapides que nos habitats commencent déjà à vivre me semblent s’approcher à grands pas.
Les préoccupations de fourmis qui nous émeuvent me paraissent à la fois proches et lointaines, comme de multiples petites voix, des gouttes de pluies qui résonnent. Le soleil, le fleuve et le vent en font de légers murmures. Aura-t-on le temps de nous réveiller, où l’orage nous frappera-t-il de plein fouet lorsqu’il arrivera?

Mon chemin qui marche…

Tu existes depuis si longtemps déjà, dans une faille des temps où la terre se travaillait encore, où d’énormes et étranges créatures parcouraient tes courants. Puis les glaciers, les premiers humains d’Amérique, une nouvelle faune, une nouvelle flore que pendant des milliers d’années tu as nourri avec abondance. Tes flots ont porté les Basques, chasseurs de baleines. Les Français, puis les Anglais, qui se croyaient tous les souverains du monde, sont venus « prendre possession » de toi, te renommant selon une fête de calendrier alors que ton nom d’ici était si évocateur. Tes eaux et ses peuples ont été décimées par la colonisation, la chasse, la pêche à grande échelle, par les industries, et maintenant, on veut te faire courir le risque d’être stérilisé par une marée noire… Qu’ils sont étranges, mes frères humains…

Tu es présent depuis mes premiers jours. Je suis née à tes côtés, je me rappelle de toi petite, au Vieux-Port de Québec, ou au loin, lorsque nous nous promenions au Bois-de-Coulonge ou aux Plaines d’Abraham. Je me rappelle surtout des étés passés sur tes grèves, au gré des marées et des tempêtes, des jeux infinis que nous inventions autour de tes rochers et de tout ce que tu y laissais à marée basse. J’ai passé des heures à rêver, à réfléchir, à laisser ton immensité m’imprégner, pendant toute cette enfance et cette adolescence.

J’ai dû passer des étés loin de toi, toujours avec la mort dans l’âme. Pour moi, un été sans toi, ce n’était pas un véritable été. J’ai cherché des moyens de te remplacer, sans succès. La rupture familiale m’a privée de ta présence du même coup, et j’ai cherché comment te revenir. J’ai trouvé et te suis revenue, de l’autre côté. Tes odeurs sont les mêmes, tes vagues, plus froides, tes berges, plus sauvages, mais tu es le même. Je me couche sur les crans, je ferme les yeux, et j’entends les cris des oiseaux de mer, je sens les sapins mêlant leurs arômes à ceux des roses sauvages et du varech. J’ouvre les yeux, et je vois tes flots, un aileron de baleine, les dos luisants des bélugas, un phoque curieux qui sort sa tête. Les cormorans qui se posent, les eiders, les goélands criards. Ton sable est différent, les roches sont plus anciennes, l’odeur de la forêt est plus présente. Pourtant, encore maintenant, c’est ta présence qui m’apaise, qui me rend forte, et il me semble que c’est toi qui coule dans mes veines. Lorsque je plonge en toi, c’est un mélange d’effroi et de bonheur, comme si je devenais toi pendant quelques instants. En kayak, frêle esquif porté par tes flots, je me sens libre de la plus grande liberté qui soit: celle de la fragilité émerveillée de la vie.

Le jour où ils te massacreront, je mourrai aussi. Je ne crois pas que je pourrais survivre sans toi, fleuve de ma vie. Et si je devais choisir comment mourir, ce serait dans tes bras.

Terre ouverte

Veine d’eau en surplomb des sables

Surgissant de l’argile, creusant l’effondrement sublime

Aux mottes craquelées

Abreuvant l’improbable végétation éparse

Et les bouleaux blancs

Dans cette cicatrice terreuse

Respirant sur le fleuve

Ruisselle dissimulée au mitan du repli

Une fontaine aux eaux grises et fraîches

Entre les empreintes des biches et faons assoiffés

Des nuées de moucherons voraces

Se repaissent de nos chairs dénudées

Cependant qu’en un élan tendre et sauvage

Celles-ci s’enlacent

Au rythme de la marée montante

Non loin, un rorqual saute

Un phoque, un béluga se pointent

Dans le vent soufflant du large, les goélands crient

Soudain tout disparaît

Le calme revient, c’est l’étale

Le vent change

Le moment de grâce cesse

Et pourtant il demeure

Souvenir magnifique, à jamais gravé

Comme un moment de pur bonheur

Immense force de vie et indicible fugacité

Il était une fois une vieille maison décrépite à Tadoussac…

Le 300, des PionniersSeulement quelques occasions me donnent vraiment envie de faire n’importe quoi pour devenir riche. Voir une vieille maison anglaise décrépite au bord du fleuve en est une. Ça fait deux jours que je zieute la maison au 300, chemin des Pionniers ici-même à Tadoussac. Rouge et blanche, deux lucarnes à l’avant, deux dépendances… Aux fenêtres, de vieux rideaux déchirés, autour, un bout de clôture défoncé, beaucoup de bois pourri, sans nul doute, un toit moussu courbé de manière inquiétante, comme en attente d’être secouru.

Pour avoir passé les étés de mon enfance dans une de ces maisons, de l’autre côté du fleuve, avec les odeurs de bois, la galerie à repeindre presque tous les ans, tout ce que ça coûte d’entretien, je sais bien que le 300 des Pionniers coûterait une fortune à remettre en état. Mon logeur, qui travaille pour une compagnie locale dont la raison d’être est l’entretien des maisons d’été « des Anglais », me dit que le propriétaire, un avocat désargenté, ne peut en défrayer l’entretien minimal. Tout à l’heure j’ai fait le tour de la maison, aperçu la magnifique vue arrière sur la baie, la galerie entourant la maison, jeté un coup d’œil à l’intérieur.

Et ça fait rêver… Rêver qu’on se mette là-dessus à 10 ou 20, qu’on achète, qu’on rénove, et qu’on en fasse une maison où tout le monde pourra venir passer quelques jours, quelques semaines, en échange d’un peu de travail sur la maison, ou d’un coup de main à la cuisine.

En attendant, les heures à la boulangerie s’accumulent, et la liste des dettes prioritaires qu’il me faudra rembourser me trotte à l’esprit. Peut-être un jour…