Récemment, en lisant Fatou Diome, qui écrivait en quelques paragraphes extraordinairement justes comment un enfant dont on abuse de la confiance pour le maltraiter peut développer une haine profonde envers son agresseur, j’ai enfin permis à ma propre haine de se nommer ainsi. Je hais ma propre mère, je ne ressens aucun sentiment de gratitude envers elle et surtout, je ne lui dois rien. Aujourd’hui, à cause d’un courriel de ma mère que ma petite soeur m’a transféré, et parce que je lui ai demandé de ne plus le faire, j’ai dû lui expliquer que je haïssais notre mère.
La vie n’est pas une dette qu’on doit à qui que ce soit. Elle est là, on n’a pas trop le choix, elle nous arrive, et il arrive un âge où on peut décider si on y reste ou non. J’ai quant à moi hésité pendant une décennie. Après tout, je suis un accident. Et puis un jour j’ai décidé que j’allais vivre, envers et contre tout, mais sans hypocrisie. Sans Dieu, sans essayer de me maintenir dans l’illusion que ma vie avait un quelconque sens autre que celui qui se dessine au fil de mes décisions, influencées par toutes sortes de personnes, de facteurs, par la manière dont j’ai grandi, par ce que j’ai vécu, ce qui m’a marquée. J’ai cessé de penser que je devais aimer ma mère.
En fait, c’est de mes ami-es que j’ai appris à aimer. Le respect, l’écoute, la durée, la patience, les hauts, les bas, la délicatesse. Non pas l’effacement, la crainte d’exister de peur de recevoir un coup inattendu si je respire trop fort. Non, la possibilité d’être qui je suis pleinement et entièrement, parce que chacune d’entre nous peut être pleinement et entièrement qui elle est sans craindre d’être jugée ou rejetée.
L’enfer de la manipulation, ou tout coup est calculé comme dans une partie d’échec pour maintenir l’illusion d’une personnalité fantasmée, je m’en écarte avec un mélange de dédain, de crainte et colère. Quand on ne connaît rien d’autre, on pense ce constant état d’hypervigilance normal. Ça prend des années avant de se déshabituer. Puis on y retourne par inadvertance ou en croyant qu’on peut y faire face sereinement et vlan! On le reçoit en pleine face et c’est comme si on en était jamais sorti, sauf qu’on sait qu’autre chose est possible, et que cet autre chose nous rend heureuse, alors que cet état malsain est d’une violence inouïe. Amadouée par des demandes de pardon spectaculaires et des déclarations larmoyantes, par un repas généreux qui a coûté les yeux de la tête (un coût qui sera utilisé contre nous à la première remise en question), on reste, malgré le doute. Puis les choses reviennent à la « normale ». Notre existence propre, notre volonté propre nous est déniée. On existe pour la « famille », pour contribuer à la gloire familiale, ou quelqu’autre ânerie du genre.
Voilà ce que j’ai quitté, et je m’en félicite. Toute autre forme d’avanie m’est plus supportable, car elle est moins proche. La haine qui prend naissance dans le coeur d’un enfant est sans retour, puisque la confiance qu’elle a trompée est sans limite.