Mon père, moi et les mots

Mon père vient de recevoir une pile de livres. Atwood, McEwan, Barnes, entre autres, et « The Book Thief », dont je viens de voir l’adaptation cinématographique que j’ai adorée. J’obtiens avec bonheur la joie d’être la première à le lire.

Les mots, l’histoire des mots, leur univers, les allers-retours entre les deux langues principales qui forgent mon identité, voilà le lien et l’héritage le plus précieux que mon père m’ait donné. Très tôt, je me rappelle, ce fut un lien privilégié: je devais avoir 3 ou 4 ans lorsque je m’obstinais à soutenir que bibliothèque se prononçait « bli-bliothèque ». Je ne savais pas encore lire, mais l’autorité du dictionnaire s’imposait déjà. Mon père l’avait tiré des rayons, pour pointer le mot en question. Je dus me plier à sa règle à contre-coeur.

Tranquillement, avec le temps, l’apprentissage de l’anglais, langue seconde presque aussi chère que le français, puisque c’est ma langue d’instruction, celle dans laquelle j’ai appris à aimer les mots, la langue, m’a permis d’apprécier encore davantage ma langue maternelle. 

Les méandres de la langue, de mes langues, voilà mon pays d’adoption. Entre le fleuve et les mots, j’existe.

 

Quelques pas de plus vers l’horizon écossais

Dans quatre ou cinq mois, je serai debout sur une terre où je n’avais jamais mis les pied mais sur laquelle ça fait 7 ans que je veux marcher. Toute seule, mes bottes aux pieds, mon sac sur le dos. Je serai un peu perdue, et je devrai trouver mon rythme, apprivoiser le terrain avec les cartes et la boussole, et je rencontrerai des gens de là-bas, qui parlent la même langue que moi, mais différemment. Il me faudra bien entendu m’habituer à leur accent rocailleux. Là-bas, je serai vulnérable, seule, dans une nature que je ne connaîtrai pas. Les lochs, l’océan, les Highlands. Les premiers jours, j’aurai mal partout, les jambes lourdes, les pieds enflés. Monter et descendre, traverser les rivières et les ruisseaux, éviter les tourbières. Planter la tente dans l’humidité et la fraîcheur de mai.

Mais voilà, c’est le point où ma vie se concentre, les lignes tracées s’y dirigent. Déjà, j’ai la majorité de mon équipement. Déjà, j’économise davantage pour le billet d’avion, pour les imprévus pendant le voyage. Déjà, tout cela prend forme, je me vois dans ces paysages lointains. C’est bien de vivre dans le présent, mais quelquefois, c’est dans l’avenir que je trouve la force de le vivre, le foutu présent, surtout lorsqu’il est alourdi par le passé. C’est l’avenir qui me donne des ailes, même si, à bien des égards, l’avenir est lui aussi bien sombre.

Comment expliquer à sa petite soeur de 15 ans qu’on déteste sa mère?

Récemment, en lisant Fatou Diome, qui écrivait en quelques paragraphes extraordinairement justes comment un enfant dont on abuse de la confiance pour le maltraiter peut développer une haine profonde envers son agresseur, j’ai enfin permis à ma propre haine de se nommer ainsi. Je hais ma propre mère, je ne ressens aucun sentiment de gratitude envers elle et surtout, je ne lui dois rien. Aujourd’hui, à cause d’un courriel de ma mère que ma petite soeur m’a transféré, et parce que je lui ai demandé de ne plus le faire, j’ai dû lui expliquer que je haïssais notre mère.

La vie n’est pas une dette qu’on doit à qui que ce soit. Elle est là, on n’a pas trop le choix, elle nous arrive, et il arrive un âge où on peut décider si on y reste ou non. J’ai quant à moi hésité pendant une décennie. Après tout, je suis un accident. Et puis un jour j’ai décidé que j’allais vivre, envers et contre tout, mais sans hypocrisie. Sans Dieu, sans essayer de me maintenir dans l’illusion que ma vie avait un quelconque sens autre que celui qui se dessine au fil de mes décisions, influencées par toutes sortes de personnes, de facteurs, par la manière dont j’ai grandi, par ce que j’ai vécu, ce qui m’a marquée. J’ai cessé de penser que je devais aimer ma mère.

En fait, c’est de mes ami-es que j’ai appris à aimer. Le respect, l’écoute, la durée, la patience, les hauts, les bas, la délicatesse. Non pas l’effacement, la crainte d’exister de peur de recevoir un coup inattendu si je respire trop fort. Non, la possibilité d’être qui je suis pleinement et entièrement, parce que chacune d’entre nous peut être pleinement et entièrement qui elle est sans craindre d’être jugée ou rejetée.

L’enfer de la manipulation, ou tout coup est calculé comme dans une partie d’échec pour maintenir l’illusion d’une personnalité fantasmée, je m’en écarte avec un mélange de dédain, de crainte et colère. Quand on ne connaît rien d’autre, on pense ce constant état d’hypervigilance normal. Ça prend des années avant de se déshabituer. Puis on y retourne par inadvertance ou en croyant qu’on peut y faire face sereinement et vlan! On le reçoit en pleine face et c’est comme si on en était jamais sorti, sauf qu’on sait qu’autre chose est possible, et que cet autre chose nous rend heureuse, alors que cet état malsain est d’une violence inouïe. Amadouée par des demandes de pardon spectaculaires et des déclarations larmoyantes, par un repas généreux qui a coûté les yeux de la tête (un coût qui sera utilisé contre nous à la première remise en question), on reste, malgré le doute. Puis les choses reviennent à la « normale ». Notre existence propre, notre volonté propre nous est déniée. On existe pour la « famille », pour contribuer à la gloire familiale, ou quelqu’autre ânerie du genre.

Voilà ce que j’ai quitté, et je m’en félicite. Toute autre forme d’avanie m’est plus supportable, car elle est moins proche. La haine qui prend naissance dans le coeur d’un enfant est sans retour, puisque la confiance qu’elle a trompée est sans limite.

 

Y a-t-il autre chose que la colère?

Rien. Un vide oppressant au coeur. Abrutissement des heures de travail où l’on répète les mêmes paroles, les mêmes gestes toute la journée, où l’on ne peut jamais poursuivre une conversation sensée avec un ou une collègue. Arriver le soir au café, devoir faire le tri dans les courriels, prendre ceux qui ont trait à ma deuxième job, gérer un site web. Un texte, une photo, la discussion d’un infime détail, pour ensuite mettre tout ça en forme pour que ça se tienne dans le site. Regarder ici et là les actualités politiques, faire des téléphones, écrire des courriels, planifier une ou deux réunions pour agir sur le terrain. Tenter de croire que les choses peuvent changer.

J’aimerais espérer. J’ai toujours aimé l’espérance. Dans une poésie de Péguy, on parlait de la « petite soeur Espérance », et j’ai vécu une grande partie de ma vie en me nourrissant surtout d’elle. Jusqu’à ce que je réalise que c’est maintenant. L’action, c’est là, tout de suite, parce que la vie, ça passe. Et parce que certaines personnes n’attendent pas. Elles tuent, elles détruisent sans se poser d’autre question que leur intérêt. Alors c’est maintenant. Et c’est là que l’espérance s’est éteinte. Il y a alors deux options: soit sombrer dans le désespoir sans se battre, soit se battre avec la force que donne le désespoir. J’ai gardé la force de survie et la colère cruelle et violente de l’enfant qui subit l’injustice.

J’aimerais être animée par autre chose. J’aimerais me battre avec l’espérance au coeur. J’aimerais me battre par amour. Mais je me bats la haine au coeur, la colère au ventre et le désespoir dans la tête. Je me bats parce que je ne peux pas ne pas me battre, à cause de ce sens du devoir impossible à ignorer.

C’est joli les grands héros qui espèrent. Ça inspire, ça donne courage, parce qu’ils peuvent faire rêver les autres. Et moi, je n’ai pas de rêve à donner. Je n’y crois pas. Tout ce sur quoi je m’appuie au fond, c’est le profond sentiment d’une monstrueuse injustice à l’oeuvre, qui doit être combattue, et à laquelle certains voudraient qu’on s’habitue comme si c’était inévitable, comme si c’était inscrit dans notre nature. Mais ce n’est pas vrai que je peux m’y habituer, que je peux être heureuse quand je sais que mes semblables meurent de faim, sont tué-es, battu-es, parce qu’ils et elles ont le malheur d’exister. Je ne peux pas vivre bien si je sais qu’on empoisonne consciemment des milliers de personnes, si je sais que les endroits qui m’ont procuré le plus de bonheur sont menacés par la cupidité. C’est tout. Il ne me reste que la révolte et la colère du désespoir.

Colère noire

Je déchirerai leur gorge, je ferai couler leur sang noir et j’étalerai leurs tripes sur les champs désolés qu’ils auront assassinés.

Je crèverai leurs yeux aveugles à la mort semée sur leur passage.

J’appellerai à la guerre pour la haine de l’avenir qu’ils auront criée.

Je les ferai trembler de terreur et les déchiqueterai dans les roches tachées par la boue sombre.

Je surgirai du fleuve tel un monstre de légende pour les tirer vers le fond stérile qu’ils auront tué.

Je brûlerai leurs ossements et les broierai pour en jeter la poussière parmi les vents de la vengeance.

Mon désespoir se confondra avec l’espérance au coeur de leurs cendres.

La patience de la Louve

tadou lune

Le calendrier vide lors de ces trois mois d’été en témoigne: elle était libre. Depuis, la louve est rentrée en cage. La dompteuse a de nouveau rempli les cases du temps dont les grilles traversent sa vie. La louve fait les cent pas et reçoit, affamée, les perspectives apportées par la préparation du grand voyage, du retour à la côte sauvage. Elle patiente, distillant en elle toute sa puissance, qui se déploiera comme une paire d’ailes immenses à travers l’océan, les montagnes et les rivières.

Entre temps, la dompteuse travaille, accomplit méthodiquement les tâches fixées. Budget, heures abrutissantes, trajets de métro d’un bout à l’autre de la ville, manger, dormir. Tenir des engagements politiques parce qu’il lui est impossible de ne pas lutter pour les choses qui lui sont vissées au coeur, parce qu’elle ne peut laisser en plan les personnes qui lui font confiance, malgré tout, bien qu’elle sache douloureusement que les choses devraient être mieux faites, que davantage devrait être accompli.

Voir quelques personnes chères, en rencontrer de nouvelles. Regarder autour d’elle avec intérêt, désirer se perdre dans les bras d’un ou l’autre, mais craindre d’être piégée avant d’avoir repris sa liberté. La louve veille. La dompteuse sait jusqu’où elle peut aller avant que la louve ne se mette à mordre et à déchirer les frêles barreaux de sa cage. Une promesse faite à la louve: personne qui ne partage l’appel du large. Dans son esprit, l’image est claire. Elle court et ne s’arrêtera pour rien ni personne, plus jamais, jusqu’à la mort.

La dompteuse, c’est du temps emprunté à la louve, c’est la patte blanche que la louve montre au monde. C’est le sentiment qu’il pourrait tout arriver, tous les supplices, toutes les avanies, toutes les humiliations, sans que je ressente rien, si je sais que je pourrai partir vers le large. C’est le sentiment que rien ne peut me briser tant que cette flamme m’habite. C’est aussi le sentiment que de pouvoir tout déchirer si l’on m’empêchait de partir vers ce large qui m’appelle. En réalité, la dompteuse, qui jadis tenait la louve en laisse, la prenant pour un animal domestiqué, en est devenue la servante, comme elle aurait toujours dû l’être.