Retours d’espérance

Je monte la côte tranquillement, avec beaucoup moins d’effort que l’an passé, ai-je remarqué avec plaisir. En surplomb de la baie, tout à côté de la petite chapelle, un piano jette dans l’air du soir des cascades de notes, accompagnant ainsi un film muet qu’on projette en cette veillée. Je n’en ai vu que quelques minutes, alors que je revenais d’une soirée toute simple en compagnie de nouvelles connaissances, autour d’un repas d’été. Mais la musique, réverbérée sur la surface de l’eau, me suit. Je suis revenue, et mon été se passera au rythme des battements de coeur de ce village.

Cet été est différent, déjà. Loin des envies de solitudes de l’an passé, je me retrouve ici avec le désir de connaître mieux ces gens que je côtoie. Et puis, j’ai mes livres, dont la lecture préparera ce projet de maîtrise. J’ai commencé mes lectures, avec bonheur, ce qui me surprend un peu. J’avais laissé la philosophie avec un brin d’amertume et un ras-le-bol fort difficile à ignorer. J’avais besoin de respirer, il faut croire. Retrouver qui je suis, ces questions qui m’habitent.

Et puis je reviens d’Écosse, tenter d’accomplir un vieux rêve, en croyant qu’il me fallait aller au bout de cette colère qui m’a habitée pendant tant d’année. Cela m’a pris quelques jours pour réaliser qu’elle n’y était plus. La préparation de ce pèlerinage avait en réalité été le pèlerinage lui-même. En voulant fuir l’humanité, je l’ai retrouvée en moi, et j’ai réalisé que non seulement je ne la détestais pas, malgré tout, mais que, pour le meilleur et pour le pire, j’en faisais partie. D’autres rencontres, d’autres aventures ont suivi, qui ont renforcé cette conviction et remise sur la route de ma vie.

Puis je suis revenue. Ici, à Tadoussac, pour y travailler, y respirer, y vivre. Reprendre ma respiration après une année folle, encore une fois. J’ai recommencé à courir, dans le soleil et l’odeur des épinettes. Manger, dormir, vivre, maintenant, dans ce moment de vie qui m’est donné. Ralentir ma course vers l’avenir, cesser de fuir. Réaliser que cette colère qui m’habitait s’est estompée et ne peut plus être la force qui me permettait d’accomplir des projets me fait aussi comprendre que je n’ai pas à avoir peur de moi-même, ni à contrôler cette vie en moi. J’ai pu constater, de toute manière, en regardant les années qui passent, que les tentatives de contrôle sont destinées à être bousculées au profit de surprenants développements qui sont toujours beaucoup plus intéressants et fertiles que mes prévisions.

Tout doucement, sans abandonner ma haine des injustices et un certain sens de l’ironie, je réapprends l’espérance.

 

Le retour…

Un carnet de voyage rempli, les dernières pages écrites entre deux avions. Il y a une semaine, j’étais dans le bus entre Toronto et Ottawa, avant dernière étape du voyage à partir de Newcastle. Newcastle-Edinbourg, Edimbourg-Glasgow dans un bus presque vide, le bus de ville entre la ville et l’aéroport de Glasgow, la nuit sur les banquette d’aéroport. Puis vol Glasgow-Londres, suivi de Londres-Toronto. Le bus de ville et le métro de Toronto. L’incroyable cacophonie de la gare de bus de Toronto. Le voyage somnolent entre Toronto et Ottawa. L’attente, le retour des sons du français, le bus dans la nuit… Le dernier métro et le retour presque somnambule à la maison. Une douche. Des milliers de kilomètres dans le corps. Un retour, le retour de mes frères. Courte réunion de famille avant que tout le monde reparte de son côté.

Puis la course, une réunion, le retour à une réalité de culture minoritaire qui évolue un peu coupée du monde. Une réflexion entre deux recherches de covoiturage, sur le fait que pour la plupart des gens de mon entourage, nous sommes d’abord Québécois-es, et qu’on ne s’identifie que peu ou pas au Canada, alors que là d’où j’arrivais, j’étais d’abord Canadian, French-Canadian à la rigueur. Expliquer les nuances, assumer une appartenance visible seulement pour moi, vivre dans une langue qui est aussi la mienne, mais à laquelle mon identité est moins rattachée. Écrire tantôt en français, tantôt en anglais parce que les mots sortaient mieux. Avoir la tentation de céder, d’abandonner la résistance. Ce serait si facile de se glisser dans cette culture dominante qui s’assume.

Le retour. Ce peuple coupé du monde qui est si crédule qu’il avale sans résistance les élucubrations des décideurs corrompus qui lui disent que les services publics, c’est tellement secondaire qu’on peut y mettre la hache. Avoir envie de dire aux gens que les politiques du parti que je représente sont loin d’être radicales lorsqu’on a un peu d’imagination. Mais bon…

J’ai l’impression d’avoir passé la semaine à user d’imagination pour inventer de l’argent que je n’avais pas et à trouver un covoiturage. Remplir mes rapports d’impôts en retard, garder une petite fille adorable. Envoyer mes livres par colis pour ne pas avoir à les traîner. Oublier mon maillot de bain. Trouver deux covoiturages. Chercher un endroit où dormir à Québec, être touchée par la générosité des gens qui ont répondu rapidement à un appel lancé sans trop d’espoir sur Facebook. Passer une super fin de semaine entre Montréal et Tadoussac. Arriver à Tadoussac. Retrouver les gens, la place. Coup de barre.

Je suis arrivée.

Je travaille demain matin à 6h. Et je dois écrire mon aventure écossaise, relire, repasser dans le petit carnet et savourer les moments incroyables qui se sont succédés si rapidement dans le dernier mois…