Mais qu’est-ce que le nitrate d’ammonium ?

Dans le dernier mois, mes pas quotidiens m’ont menée à plusieurs reprises au quai de Baie-Comeau, où un certain nombre de cargos Wagenborg (compagnie de transport maritime des Pays-Bas, fondée en 1898, je suis allée regarder, j’étais curieuse). Parfois, aussi, de la compagnie ForestWave, une autre compagnie néerlandaise de transport maritime…

J’étais intriguée par ce qui était débarqué, de gros sacs, que les grues transbordaient lentement. J’y allais soit le matin, juste avant que les opérations démarrent, ou le soir, lorsqu’elles étaient en pause. Les camions de la Société de transport de Baie-Comeau font des allers-retours entre le quai et l’entrepôt, qui est à quelques mètres.

Je ne connais pas grand chose, j’observe, avec beaucoup de questions qui me traversent l’esprit. Qu’est-ce que ces sacs contiennent ? Pourquoi y a-t-il une voie ferrée (à celle-ci, je n’ai pas encore de réponse) ? J’ai vu le bateau du CN accoster, et je me dis qu’il y a peut-être un échange de wagons, mais c’est un dossier à suivre.

Par contre, un matin, en me dirigeant vers l’autre secteur de Baie-Comeau, à un feu rouge, je me retrouve juste derrière un semi-remorque bien chargé de ces sacs. Il vire sur la 389. En me rapprochant, je lis « nitrate d’ammonium ». Aucune idée de ce que c’est. Mes cours de chimie sont loin. Mais je me dis à ce moment que ça risque d’avoir un lien avec les mines.

Ce n’est pas mon intérêt principal, évidemment, et donc je continue mes petites recherches à temps perdu. Le nitrate d’ammonium est un sel d’azote, né d’un processus chimique, à partir d’ammoniac issu de la pétrochimie, découvert par l’Allemand Fritz Haber en 1908 et dont l’industrialisation sera réalisée par Carl Bosch en 19131… À ce moment, c’est sa qualité explosive qui intéresse (sans surprise, à la veille de la première guerre mondiale). Donc, à ce moment, c’est pour produire des bombes ou faire exploser des infrastructures.

Évidemment, c’est aussi utile pour l’industrie civile, les mines, et ce composé constitue apparemment « 80% des 2,7 millions d’explosifs utilisés chaque année en Amérique du Nord ». Ça devenait donc assez évident que ce soit débarqué à Baie-Comeau pour monter à Fermont. L’autre utilisation de ce composé, en réalité bien plus importante, c’est comme engrais dans l’agriculture intensive… Donc une autre ramification de la dépendance que nous avons développé au pétrole, et je n’en connais certainement pas suffisamment pour comprendre les impacts de tout ceci sur l’environnement.

En bonus, la dernière fois que le nitrate d’ammonium a fait les manchettes, c’est lors de l’explosion massive au port de Beyrouth le 4 août 2020, où 2700 tonnes du composé ont explosé. Plusieurs articles publiés dans les médias à cette occasion spécifient que les conditions très contrôlées de stockage du composé au Canada rendent ce genre d’incident peu probable. C’est bien rassurant et tout. Mais bon…

Pour conclure, j’ai aussi fait le lien avec le projet de Hy2Gen2, dont le projet d’usine de production « d’hydrogène vert » à Baie-Comeau serait à la base de la synthèse de nitrate d’ammonium, celui-ci devant être réservé, au moins dans sa majeure partie, à l’industrie minière québécoise. Pourquoi vert ? De ce que j’ai compris, c’est à la fois du fait que l’usine serait alimentée par l’hydroélectricité, et parce que la synthèse ne serait pas issue du méthane, mais de l’eau3. Bien que ce procédé permette une décarbonation quasi-complète sur papier, il est nettement plus énergivore… Et bon, toute la logistique de transport et d’entretien des infrastructures reposant quand même sur les énergies fossiles, on peut quand même se poser des questions.

Bref…. tout un fil tiré lors de mes promenades quotidiennes du dernier mois.

  1. Nitrate d’ammonium, iode : retour sur l’histoire explosive de deux substances essentielles ↩︎
  2. Bénéficiaire de précieux mégawatts, Hy2Gen devra vendre son nitrate d’ammonium au Québec | Le Devoir ↩︎
  3. Environmental impact assessment of green ammonia coupled with urea and ammonium nitrate production – ScienceDirect ↩︎

En-terrir

Une idée qui s’est présentée dans mes déambulations quotidiennes. Un mot, croisement entre « incarner/s’incarner », prendre chair, et atterrir (du préfixe ad-, aller vers, s’approcher de, ou encore dans le sens de commencer une action, et -terre), dont l’utilisation la plus commune aujourd’hui dérive du vocabulaire maritime. Atterrir, c’est accoster, s’approcher de la terre. Arriver à terre. À la réflexion, cette simple approche, qui avec son utilisation aéronautique, marque plutôt le processus de se poser sur terre, me semblait plutôt insatisfaisante pour décrire celui devenir partie de la terre par la pensée. On parle souvent de s’enraciner. Ce qui ne me semble pas non plus tout à fait juste, puisque notre mobilité fait partie de nous (peut-être ici retrouvera-t-on des traces des catégorisations aristotéliciennes). Enfin…

Après ces réflexions, j’ai fait une petite recherche pour savoir si ce verbe existait déjà, et si c’était le cas, que pouvait-il bien signifier ? La fâcheuse IA de Google me disait qu’il n’existait pas, mais en descendant rapidement, j’ai trouvé un article où ce verbe du moyen français était cité comme exemple. Un article de linguistique, sur le préfixe in/en- en moyen français, Le couple préfixal en- (in-) / es- (e- / ex-) en moyen français, de Robert Martin (2004) . Le verbe en question, retrouvé en page 8, était brièvement défini comme l’action de « souiller de terre ».

Toutefois, j’ai retrouvé dans cet article des éléments qu’une profane de la linguistique comme moi trouvais poétiques et utiles dans un processus de conceptualisation. D’emblée, l’idée que le « en- » (forme populaire du « in-« , provenant du latin) indique un « mouvement vers l’intérieur », ou encore « d’attribution » (une connotation d’appartenance), et le processus du devenir (l’exemple d’endormir).

« Comme l’étymologie le laisse attendre, le préverbe en-lin- est fortement lié à l’idée d’intériorité. Cette idée se manifeste de différentes manières :
— elle peut être celle d’un mouvement vers l’intérieur
— elle peut être aussi celle d’attribution (tout particulièrement dans les parasynthétiques à base adjective)
— l’intériorité peut être enfin celle du procès lui-même ; la formation préfixée marque alors, par opposition au verbe de base, une
nuance plus ou moins nettement intensive ou inchoative (par exemple dans endormir). » (p. 6-7)

Le verbe enterrir lui-même est classé dans les groupes où « [l]a base désigne ce qui est mis dans ou sur qqc. — Le vocable préfixé signifie « mettre dans/sur » […] enterrir (« souiller de terre » ; la vigne, S. M. , 463) » (p.8). Le moyen français ne m’aide finalement pas beaucoup. Cependant, un autre groupe m’a intéressé, celui où « [l]a base désigne le lieu dans lequel pénètre ou dans lequel se situe l’objet » (p.10) Ici, le « en- » indique qu’un processus vers l’intériorité est en cours : « L’intériorité peut être celle du procès lui-même. Le verbe préfixé, par rapport au verbe de base, marque alors la réalité du procès, sa plénitude ou sa survenance. Le préfixe prend une valeur intensive ou inchoative, sans que les deux soient toujours très clairement distincts. »

Incarner, s’incarner

Une des plaies structurantes de la pensée moderne a été la consommation du divorce entre l’esprit et le corps, qu’on a entre autres attribué à Descartes et à son cogito. « Je pense, donc je suis ». La méfiance envers le corps, les sens, le lien inconfortable avec les autres êtres vivants, l’obsession de la distinction d’avec les autres animaux, l’envie d’atteindre un point de vue « divin », celui qu’on dit « de nulle part » (Nagel, 1986, dans « The View from nowhere »), interprétations chrétiennes plus ou moins orthodoxes, cette « désincarnation » est le fruit d’un entrecroisement touffu. Les Lumières, Kant et la raison pure… La recherche de cette sortie du corps, de la terre par une étrange conception de l’objectivité a fini par consacrer une vision du monde sous-tendant une multiplicité de structures tentaculaires informant les sociétés et les cultures eurodescendantes ou colonisées. Paradoxalement, cette « extraction première » a aussi entraîné un confinement à la terre, dans les courants matérialistes, dans un curieux rapport de domination et de possession de l’Homme (qui est-il ?) sur tout le reste. Dans l’idée d’approfondir compréhension, critiques et voies de sorties, outre plusieurs ouvrages féministes (rapidement, celui de Sandra Harding, Objectivity and Diversity : Another Logic of Scientific Research, me vient en tête), il me faut d’ailleurs lire les ouvrages de Mohamed Amer Mezziane, recommandés par un ami, et dont les titres à eux seuls invite à la réflexion.

Par cette désincarnation, on s’extrait également de notre statut terrestre, puisque c’est par notre corps que nous appréhendons notre habitat commun. Enterrir, s’enterrir, ne serait-ce pas le mouvement de retour vers notre condition humaine partagée avec l’ensemble des êtres et des choses de la terre ? Une continuité de l’incarnation. Une reconnaissance phénoménologique de l’expérience d’être DE la terre. L’idée qu’on ne peut être ni au-dessus, ni partout, mais qu’on est toujours, et dans tout, en relation avec la terre et ses autres habitants.

Bruno Latour réfléchissait à cette idée de retrouver son ancrage dans l’endroit où l’on habite, dans son ouvrage Où atterrir ? Comment s’orienter en politique (2017), en proposant d’opérer un ralentissement pour se concevoir comme terrestres avec les autres terrestres. Je ne me souviens pas de l’entièreté du propos, mais je me rappelle avoir pensé que c’était une pensée bien ancrée en France, qui ne pouvait pas nécessairement se transposer aisément dans une terre marquée par un colonialisme extractif. Ma critique sera à préciser. Le point d’entrée dans mon idée est cependant que l’identité québécoise, et nord-américaine plus généralement, est fondée sur un malaise, un mal-être dans ses sous-bassements, dans une espèce de rapport frauduleux à la terre. Sous un discours qui reprend certains tropes de l’attachement à un terroir (agriculture, activités familiales et traditionnelles), il y a un abcès bien infecté qui n’a jamais réellement été percé.

L’alliance entre les politiciens conservateurs et l’Église catholique canadienne-française a produit une idéologie où la figure du colon et de sa famille (modélisée selon la « Sainte-Famille », que Dalie Giroux déconstruit si bien dans son ouvrage Penser croche (2026), est sacralisée. Le rapport à la terre y est d’emblée colonial, défrichage et mise en culture des territoires autochtones non-cédés y étant considérés comme l’idéal à imiter. Cet idéal est repris dans la chanson du groupe « Mes aïeux », Dégénérations, qui reprend grosso modo les tropes : le colon initial qui défriche, laboure, rentabilise la terre, sa femme qui engendre une « tablée d’enfants », et les descendants qui « dégénèrent » en s’éloignant de l’idéal…

Comment donc « enterrir » sans retomber dans ce construit colonial ?

« Souiller de terre », enterrer, s’enterrer, se terrer, inhumer, humilité, humilier

Au cours d’une autre de mes promenades philosophiques, l’interrogation porta sur l’idée de « souiller de terre » : encore l’idée que la terre est quelque chose de sale, qui souille. Il y a un rapport inconfortable à la terre, où celle-ci est à la fois associée à ce qui nous fait vivre et à ce qui souille, un rappel que nous en faisons partie. On enterre la dépouille de quelqu’un, mais aussi on enterre un trésor, ce qui est précieux, pour le conserver à l’abri des regards. On s’enterre vivant lorsqu’on disparaît des cercles sociaux, ou qu’on part vers un endroit reculé, on se terre lorsqu’on a peur et se mettre à l’abri du danger. D’autres mots, dérivés du mot latin pour la terre dans sa conception de « sol », humus, portent aussi un un sens ambigü : on inhume quelqu’un, et on peut humilier quelqu’un, mais l’humilité est aussi une vertu. S’approcher du sol, si on le fait soi-même, est vertueux. Cependant, si on y confine quelqu’un, c’est une forme de violence…

Ces réflexions ne se terminent pas ici, bien que le billet en arrive à sa conclusion. À suivre.

Atterrir

En ce moment, j’atterris. Dans le sens le plus fondamental de ce terme : je me pose sur la terre où je vis.

L’automne dernier à pareille date, j’attendais les rétroactions de mon comité d’évaluation pour mon mémoire de maîtrise. J’avais terminé la rédaction sur les genoux, sous la pression de la nécessité de faire mon dépôt final avant ma date d’embauche au poste de professeure à l’UQAR, à Baie-Comeau. J’étais également dans un sprint de fin d’emploi, à tenter de préparer tout ce que je pouvais pour que la transition à mon poste à la MRC, pour laquelle je travaillais depuis presque quatre ans. M’assurer que tout le travail fait par les acteurs du milieu, une mobilisation énorme et un investissement d’énergie et de ressources impressionnant des organismes communautaires, municipaux, de certains acteurs institutionnels et citoyens, qui avaient participé à toute une démarche de planification collective, l’aboutissement de plusieurs années à bâtir des liens de collaboration dans ce milieu.

Je donnais également une charge de cours, en intervention collective, dans ce futur nouveau milieu de travail. Tout en étant sur la corde raide de l’épuisement professionnel, en devant me trouver un nouveau logement dans une ville que je connaissais peu, à presque deux heures plus loin des centres que là où je demeurais déjà. Nous reprenions aussi avec mon partenaire de vie, après un hiatus nécessaire. Cette année-là, j’ai déménagé deux fois, et en deux ans, j’ai déménagé quatre fois, passant de Tadoussac à Baie-Comeau. Deux fois en hiver.

Tout s’est passé très vite. Un mouvement continu. Je n’ai pas eu le temps de me poser. Depuis l’été 2020, où j’ai abouti à Tadoussac, après un confinement montréalais dont je n’ai pas réalisé l’impact avant d’en être sortie, je vis sur la Côte-Nord, en migrant tranquillement vers l’est. Une bifurcation qui s’ouvrait, et que j’ai plus ou moins consciemment choisie. Je choisissais sur le moment, mais je ne savais évidemment pas où cela me mènerait. Après quelques mois sur le chômage saisonnier, après la fin d’un contrat qui avait été très affecté par la pandémie, j’ai pris la décision de faire une maîtrise à l’Université du Québec à Chicoutimi, en travail social, puisque c’est ce qui semblait me permettre de mobiliser mon bagage tout en m’aidant à développer certains outils plus concrets. Je voyais, après l’été un peu carnavalesque d’un village touristique, la détresse, la pauvreté, l’isolement, et je ne voyais pas comment je pouvais aider. Avec le recul, sachant ce que je sais maintenant sur les taux de scolarisation, je ne serais peut-être pas allée chercher un diplôme supplémentaire… J’aurais très bien pu trouver un emploi intéressant sans la folie dans laquelle je me suis embarquée : les allers-retours à Chicoutimi en plein hiver, la précarité financière, l’isolement social, etc.

En même temps, ces expériences m’ont permis de développer d’autres expertises, d’avoir un angle d’analyse sur des phénomènes complètement nouveaux pour moi, soit les systèmes structurant les réalités d’une « région-ressource ». Pouvoir avoir accès aux expertises développées au Saguenay et au Lac-Saint-Jean sur les réalités régionales me permettait d’avoir un comparatif sur les réalités que j’observais, en dehors de mon expérience métropolitaine. Le poste à la MRC, dans un contexte où il fallait tout reprendre après la pandémie, et où il y avait eu une certaine perte d’expertise à l’interne, m’a permis d’expérimenter un nouveau rôle. J’ai dû changer.

Ce sont ces changements d’identité successifs dont il est ici question. Atterrir, après ces six années de transformation intensive. Passer d’une identité montréalaise, de celle de prof de philo au collégial, qui était encore nouvelle, avec toute ses conditions d’entrée, incluant la grande précarité financière et l’instabilité, à une identité de néo-nord-côtière, d’actrice en développement local, de travailleuse sociale. J’avais connu Tadoussac, en plus, surtout comme travailleuse saisonnière, en cuisine et en boulangerie. J’y avais commencé sans même avoir de voiture, et voilà que je suis dépendante de celle-ci. J’ai pris 60 lbs dans ces six années nord-côtières. De marcheuse au quotidien à Montréal, je faisais pratiquement tous les trajets nécessaires en auto. Je suis passée de végétarienne à consommatrice d’une alimentation disponible et financièrement accessible dans un contexte où les choix sont restreints.

J’arrive à Baie-Comeau. Financièrement, j’ai un poste qui me permet de bien vivre… et de payer mes dettes d’études. J’ai un logement qui me plaît, proche d’endroits qui me plaisent et où je peux marcher. Je vis quand même « en ville », et je ne suis pas sûre que je souhaiterais retourner vivre à Montréal, même si j’aime toujours y aller. Contrairement à beaucoup de « néo » venant des centres, je retourne très peu en ville. J’aime l’idée de « m’enfoncer », de devoir vivre avec la réalité d’ici, sans entretenir artificiellement un lien qui me semble si fragile, puisque dépendant de la route, de ce pétrole si abondant encore maintenant. Dans Énergie et équité, Ivan Illich parle de ce luxe qu’on les gens plus fortuné, de cette inconscience du privilège infini d’une mobilité fondés sur l’accès à un pétrole abondant. Mes travaux sur l’accès au transport en région m’ont donné à lire et à réfléchir sur de nombreux textes sur les inégalités produites par l’inconscience des privilégiés dans l’accès à la rapidité des déplacements, au temps et aux ressources financières nécessaires.

Atterrir, pour moi, c’est justement, accepter de partager une forme de « confinement » à habiter le territoire où on vit. Oui, s’y déplacer, et tant que le rythme de vie exigé par le capitalisme entretient des systèmes fondés sur les déplacements en voiture, il faut bien s’y faire. Mais ne pas dépendre pour son équilibre d’un lien trop fort avec les centres urbains. Comment vivre ici et maintenant ? Prendre le temps de s’installer, de prendre soin de soi, des autres qui y vivent ? Pas par méfiance de la ville, mais pour prendre en compte la distance, l’accepter.

Lorsque je fréquentais l’Université Concordia, où j’ai passé quelques unes de mes années les plus formatrices, je demeurais sur le Plateau Mont-Royal, dans une chambre modeste chez une dame qui y habitait depuis des décennies. Je vivais avec presque rien, et ce qui me nourrissait, c’était essentiellement mes cours et les gens que je rencontrais à l’université. Concordia avait et a toujours « People’s Potato », une soupe populaire à contribution volontaire, pendant l’année universitaire. Une petite épicerie grano à côté de là où était situé le bâtiment du département de philo, le « Frigo vert », complétait de temps en temps les dizaines de tasses de café gratuit que l’asso étudiante en philo fournissait par quelques samosas à 75¢ chacune. Je ne pouvais habituellement même pas me payer la carte mensuelle de la STM, et je réservais les billets pour les situations exceptionnelles. Le reste du temps, même en plein hiver, je marchais aller-retour, 45 minutes par trajet. Beaucoup de mes travaux ont été réfléchis pendant ces déambulations, où j’observais aussi les gens et les choses.

Ici, depuis bientôt deux mois, j’ai décidé de reprendre l’habitude, non plus par nécessité financière, mais par nécessité d’équilibre, de recommencer à marcher en pensant. Dans mon agenda, c’est noté « temps pour penser ». Je trouvais que je n’avais jamais le temps pour penser, et j’ai réalisé que c’était aussi parce que je n’avais plus le temps de marcher. Pour d’illustres philosophes dans l’histoire, les deux vont ensemble. Que ce soit Socrate qui se promenait en enseignant, ou l’école péripatéticienne d’Aristote, les promenades de Kant à heure fixe, ou les longues marches d’Arendt, en passant par Rousseau ou Nietszche, arpenter la terre au rythme de ses propres pas est propice au développement d’idées claires1.

Dans un monde où tant de choses donnent l’impression de s’être dématérialisées, penser en marchant permet d’atterrir, de revenir à la terre elle-même, et de nous lier à elle. Marcher n’est certes pas possibles pour tout le monde, et la créativité humaine a permis d’inventer de multiples manières de permettre aux personnes de se déplacer autrement sur la terre – c’est d’ailleurs une grave inégalité que de ne pas s’assurer que toute personne n’a pas un accès équitable à cette mobilité nécessaire à la vie humaine.

Il y a toutefois le besoin d’atterrir, de se déplacer au rythme du coeur, de replacer le corps qui pense en relation avec ce qui le porte. Prendre le temps. Pour reconstruire l’équilibre nécessaire à la vie.

  1. https://theconversation.com/aristote-lavait-pressenti-bouger-stimule-la-pensee-et-la-creativite-265999 ↩︎

Concevoir le monde

Dans un univers parallèle, je suis aquarelliste. Dans ma famille, c’était le passe-temps, le dessin, la peinture, la lecture. Il y avait peu d’écrans… d’une part, j’ai grandi bien avant les cellulaires, et bien avant que les ordinateurs ne deviennent aussi commun que les télévisions. Et d’autre part, la vieille télé que nous avions était très peu allumée, outre quelques émissions bien précises.

Les couleurs

L’oeil qu’on développe en peignant oblige à distinguer de multiples nuances, et dans une certaine mesure, à les nommer pour pouvoir aller chercher le pigment précis qui permet de rendre non seulement la couleur d’un objet ou d’un être, mais la multitudes de reflets, de lumières, d’ombres, qui lui confère sa forme fugace. Je me souviens d’une exposition où on présentait les nombreuses nuances de vert distingués par un peuple vivant avec la forêt. Cette culture avait développé des noms pour les distinguer, puisqu’elles étaient porteuses de sens. Pour quelqu’un qui n’a pas besoin de concevoir ces distinctions, les nuances étaient moins saillantes, voire indistinctes.

Le langage

J’ai aussi grandi avec un père linguiste, anglophone, qui a toujours été fasciné par les langues, leur histoire, et les visions du monde qu’elles portent. Très tôt, en grandissant comme francophone, mais consciente de l’univers existant en anglais, puis dans d’autres langues, j’ai compris que ces langues n’étaient pas fixes. Elles portent les traces de leur histoire, de l’endroit où elles sont parlées, écrites, entendues, lues, des langues et des cultures avec lesquelles elles ont interragi et interragissent. Elles sont nées d’autres langues et vouées à se transformer, et peut-être à mourir sous la forme qu’on leur connaît pour en devenir d’autres encore.

Moi, locutrice du français québécois et de l’anglais canadien d’aujourd’hui, je ne comprendrais rien de ce qu’un locuteur du français en Lorraine médiévale pourrait me dire, pas plus que ce que j’entendrais d’un paysan britannique du seizième siècle. L’écriture nous permet d’entrevoir une infime partie d’un monde dont les contours peuvent parfois se deviner. On comprend alors que les gens et les cultures qui nous ont précédé ne comprenaient pas le corps humain de la même manière que nous le concevons aujourd’hui en Amérique du Nord, ni leur place dans l’univers, ni leur relation aux animaux sauvages (qui a un jour distingué les animaux sauvages des animaux domestiques ?).

Les concepts et la vision du monde

Il y a des questionnements qui m’habitent depuis très longtemps, issus de mon expérience de vie. En constatant les incohérences des adultes, et surtout les risques de violence qui découlaient de proches, et qui me paraissaient plus ou moins imprévisibles, c’est d’abord un réflexe de survie de se demander « pourquoi » quelqu’un agit d’une manière ou d’une autre. Comprendre. Certaines, il y a des explications psychologiques, neurologiques, mais il y a aussi, sous-jacentes, des représentations du monde. Qu’est-ce que la famille, le rôle des parents, le rôles des femmes, la vision de ce qu’est un enfant ? Qu’est-ce que la violence ? Qui la définit ? La personne qui pose les gestes, dit les paroles, ou la personne qui les subit ? Y a-t-il un degré justifiable de violence ? Qui décide ?

Tout comme les couleurs, on apprend à distinguer ce qui permet de comprendre le monde. Autant dans une culture donnée qu’au plan de l’intimité. Nommer, distinguer, classer, développer des « algorithmes » pour pouvoir prévoir, agir en conséquence, peuvent être des réflexes de survie. Que faire pourtant quand la langue transmise, la vision du monde, ne permet pas de concevoir le malaise, le mal-être, le sentiment diffus qui accompagne la souffrance indicible ?

Comprendre les structures sous-jacentes

Je me posais ces questions ce matin car je revenais sur mon besoin de sens, sur pourquoi j’étais allée vers la philosophie, après plusieurs années à tenter différentes avenues sans en être satisfaite. Je me souvenais de l’intense sentiment de libération en découvrant, peu à peu, que toutes sortes d’éléments faisant partie de mon quotidien, dont ceux qui me dérangeaient, découlaient de théories, de concepts, de conceptions du monde dont je retrouvais les sources. Nommer, distinguer, bâtir des systèmes de relations entre les éléments du monde pour tenter de comprendre comment il fonctionne, puis réaliser qu’il manque quelque chose, tenter de corriger le modèle, jusqu’à ce qu’il s’effondre puisque quelque chose de nouveau, souvent arrivé d’une autre culture et de sa vision du monde, ou d’expériences du réel qui viennent contredire, nuancer, remodeler cette vision du monde.

Lorsque j’ai enseigné au cégep, rien ne me faisait plus plaisir que d’observer la perplexité des personnes étudiantes qu’une croyance qu’elles croyaient absolue (par exemple, cette notion d’individualisme possessif qui est au fondement d’un système capitaliste où la compétition est conçue comme la seule manière de s’en sortir), avait pris naissance à un moment de l’histoire humaine, dans certaines circonstances historiques. La « nature humaine » devenait donc sujette à débats. Je leur faisais remarqué que, d’ailleurs, si l’être humain n’était qu’individualiste, ce serait bien difficile de partager une même langue …

Jouer avec les concepts

J’adhère profondément à cette idée que notre monde actuel, les systèmes législatifs et politiques qui le régissent, les couches successives d’idées, de concepts, et toutes les luttes et les résistances qui ont cherché à conserver la multitude de nuances nécessaires pour concevoir d’autres mondes possibles, sont à la racine à la fois des maux, mais aussi des avenues vers d’autres langues, d’autres couleurs nous permettant de peindre d’autre récits pour vivre autrement.

En retournant à la table à dessin philosophique, je reviens vers ce travail qui m’avait émerveillée quand je l’ai découvert, et qui me paraît comparable à la création d’une peintre dans son atelier, tentant de distinguer la multitude de nuances du réel et de l’imaginaire pour mieux en restituer sa compréhension.

Pensées floues

Mes pensées sont floues, dans une vie floue, qui passe trop vite et où je n’ai pas le temps de penser. Depuis quelques jours, j’ai mis à mon agenda deux heures de « temps pour penser », jumelées à la marche. Peut-être que les pensées qui sans cesse s’ébauchent et se défond, comme les nuages et les embruns, commenceront elles aussi à marcher.

Je reprends ce blogue après 10 ans d’absence. Après deux maîtrises, une en philo, l’autre en travail social, une pandémie entre les deux, et un enchaînement de changements tous plus suprenants les uns que les autres, j’ai besoin d’un endroit pour écrire mes pensées floues. Ici, pas besoin d’élaguer, de synthétiser, de préciser, d’appuyer chaque idée par des citations scientifiques, pour construire un édifice destiné à tenir sous les objections scientifiques. Ici, ça peut être flou, esquissé, l’espace pour extérioriser ce dialogue intérieur sur différents sujets dans lesquels mes pensées s’accrochent.

Penser. Laisser les idées se former, se croiser, se défaire, bifurquer, sans les fameux objectifs SMART. Sans articles à publier, sans comités de révision ou d’évaluation, sans colloques ni présentations. Sans plans de cours, sans lectures obligatoires, sans non plus les contraintes institutionnelles et professionnelles.

Habiter la pensée, la laisser vivre, suivre son cours, trouver les mots. Lire les idées des autres, se laisser toucher, interroger par elles, puis laisser ces idées prendre forme dans l’esprit, hybridées par d’autres, pour créer des formes nouvelles, mais jamais tout à fait. Il y a toujours quelqu’un, quelque part, qui a eu les mêmes, un jour, j’en suis persuadée. Dans les huit milliards d’humains de maintenant, ou tous les autres du passé. C’est toujours nouveau et toujours le même. Chaque personne a son propre chemin de découverte de ce que c’est que d’être, d’exister, dans ce monde curieux.

Notre monde laisse peu de place au flou, puisque le flou ne procure pas le passeport de la productivité capitaliste. Il n’a rien à extraire, rien à vendre. Il existe entre le rien et le quelque chose. J’habite pourtant le flou. Puisque c’est dans le flou que prend racine tout ce qui finit par se préciser. C’est dans le flou que l’existence est à son apogée, puisque le flou contient tout ce qui a été, tout ce qui est et tout ce qui se forgera ensuite. C’est le chaos originel, qui contient tout, mais n’est rien encore.

La chrysalide, l’état flou entre la chenille et le papillon, est le moment où l’être est, sans forme, en transformation, passant d’une forme à l’autre. Combien de philosophes, tels Aristote ou Hegel, se sont-ils interrogés en observant ces mystérieux passages d’un état à un autre, en se demandant quelles conclusions en tirer pour « l’être rationnel » qu’est l’Homme (souvent pas tant les femmes et les autres, puisque nous sommes inachevé.e.s ou déviant.e.s, donc peut-être encore trop flou.e.s ?).

Le flou est malaisant pour qui a besoin de certitudes et de direction. Et pourtant, ne sommes-nous pas tou.te.s flou.e.s ?

L’étoffe fragile du temps qui passe

Des fils qui se croisent au fil du temps, tissant l’étoffe vivante et fragile d’une vie. Une spirale qui creuse, qui revient, qui brode des variations sur un thème qui est celui de notre vie et qu’on apprend à jouer de manière de plus en plus confiante, en prenant conscience qu’on est tou-tes responsables les un-es des autres, à mesure qu’on perçoit davantage la fragilité d’un équilibre sans cesse changeant.
Un grand mouvement qui oscille entre recevoir en plein coeur et laisser partir vers l’inconnu, la vie elle-même. Dans un détour, retrouver ce qu’on croyait perdu, en prenant conscience des transformations qui ont mieux défini qui l’on est devenu. La somme, ou plutôt, la suite des choix que l’on a faits, le chemin que l’on a tracé en empruntant certaines portes plutôt que d’autres, en fermant certaines pour mieux rediriger nos pas. On se retrouve un jour dans une pièce qui nous est familière, mais bien que les gens, les objets et les lieux nous semblent les mêmes, on s’aperçoit que l’on est à un autre étage. On refait des choix, on réalise qu’on est plus solide, mieux ancrée, mais le temps passe.

Sept années qui ont passées comme un éclair, et où ma vie s’est sculptée, au fil des diplômes, des rencontres, du travail pour comprendre, toujours mieux cerner les causes, discerner les effets, déterminer ce qui est nécessaire pour bien agir, et agir. Sept années, et l’impression de revenir exactement sept années en arrière à toutes sortes d’égards, mais cette fois en sachant mieux qui je suis et en ayant pris possession de ma propre vie, qui n’est plus subie, mais choisie.

Retrouver un ami d’enfance, sa présence comme un grand arbre, auprès duquel j’ai l’impression d’être une rivière, emportée par le courant, ou un oiseau, qui va se perdre dans le vent.

Réaliser que les enfants d’il y a quinze ans ne sont plus des enfants, tout autour de moi. M’émerveiller de la beauté de ces êtres qui apportent leur force au monde, en espérant qu’ils le rendront meilleur.

M’éloigner, en acceptant que la vie me donne maintenant un rôle dans l’accompagnement de tou-tes ces adolescent-es dont je serai, pendant un temps, responsable. Réfléchir, essayer de me préparer du mieux que je peux, pour que cette force qui m’habite puisse soutenir la leur.

Accepter ce mouvement qui pénètre toutes les cellules de mon corps en donnant l’impression que tout est éternel, pour ensuite, comme une vague, retourner vers le large. Ne pas résister, respirer. Vivre.

Femme en philo: non, dude, tu n’auras pas de certificat de « bon allié »

Je suis une femme blanche, provenant d’une famille où la lecture était une activité particulièrement prisée, alors même si je n’ai pas toujours eu l’occasion de manger à ma faim en poursuivant mes études, je suis considérablement privilégiée de multiples façon. Je suis également une femme cis, dont l’apparence correspond à l’identité, hétérosexuelle, et plus vieille que la moyenne des étudiant-es en philosophie. Je bénéficie donc de privilèges en termes de crédibilité. Je note tout cela parce que si je suis en crisse, je conçois que des gens ne bénéficiant pas de tout cela puissent l’être exponentiellement plus.

Parce que je suis vraiment écoeurée. C’est habituellement « inconscient ». Des hommes qui te tournent le dos pendant que tu es en train de parler (ou d’essayer d’aller jusqu’au bout de ta pensée, en te demandant si tu auras le temps de terminer en ayant l’air relativement intelligente avant d’être coupée, ce qui peut résulter en phrases maladroites ou en pavés sans nuances, par peur qu’on ne comprenne même pas ton idée principale – mais évidemment, tu as l’air de quelqu’un qui ne saisit pas les nuances, et cela, sans savoir si qui que ce soit rebondira sur ton idée ou la considérera même digne d’attention), parce qu’un de leur collègues masculins semblent avoir quelque chose de vraiment plus intéressant à dire. Bien sûr, lui aura tout le temps d’exposer les nuances de sa pensée. Toi, tu pourras peut-être avoir un commentaire du genre : « C’est un bon sujet », ou « intéressant ». Avant que l’interlocuteur ne poursuive sa propre pensée. Ou ne se serve d’une question critique que tu as posée pour réitérer ce qu’il a déjà dit, sans répondre réellement.

À toi, on te laisse quelques blagues, peut-être une anecdote ou deux, voire une théorie féministe, ça fait exotique, et ça confirme aux hommes du groupe qu’ils sont de bons alliés. Parce qu’eux, ils sont pour ça l’égalité. Ils ont même remarqué, peut-être, le moment où les hommes ont tourné le dos. Ça les indigne. Et toi, tu te dis en toi-même, parce que c’est pas poli de dire des choses comme ça aux alliés, et que bon, au moins, ça valide ton impression, vu que tu n’étais pas sûre vraiment de ce qui s’était passé, tellement c’était lourd : « Ben pourquoi tu n’as rien fait pour changer la dynamique, alors? »

J’explique, comment c’est être une femme en philo, la traduction simultanée des textes écrits au masculins, souvent avec une conception misogyne (raciste, homophobe, impérialiste, transphobe, etc., vous pouvez les rajouter chaque fois) bien cachée dans les théories étudiées, ou parfois pas cachées du tout, mais que voulez-vous, c’était l’époque, c’est pas leur faute, et après tout, il y a quelques bons coups dans leur théorie, alors ne gâchez surtout pas les points positifs en parlant de ces trucs sales qu’on préférerait oublier. Parce qu’eux peuvent en faire abstraction, évidemment, ça ne parle pas d’eux, pas vraiment. Moi, c’est chaque fois un coup. Mais on finit par développer des cals bien épais pour pouvoir faire le travail. Et on finit par prendre des tics. Par reproduire cette même insensibilité. Envers soi-même, envers les personnes qui sont exclues de ces systèmes de pensée. Et par devoir déconstruire tout ça, pour pouvoir retrouver son équilibre.

J’explique, encore une fois, l’effort d’exister supplémentaire, les menaces à l’intégrité, physiques, psychologiques, les systèmes de pensée, les systèmes politiques et économiques, qui ont tous été pensés et mis en place, mais qui ne sont ni faits « avec nous », « par nous », ni « pour nous ». On devient un ajout, qui doit faire des compromis pour être « inclus ». Accepter les conditions de systèmes déjà en places. Ils ne voient pas la violence de cette supposée « inclusion ». Je la déteste. Je n’en veux pas. Je veux la transformation complète, le renversement, rendre les frontières élastiques et les étirer tellement qu’elles éclatent. Parce que des conversations comme ça, ça prend des jours à m’en remettre. Parce que si je me fâche, je suis juste la fille agressive qui ne sait pas dialoguer rationnellement. Parce que je m’en câlisse, de ce que tu penses avec tes mots pompeux, dude, de ta reconnaissance. Et je ne vais pas te donner ton certificat de « bon allié » parce que tu reconnais que j’ai peut-être une étincelle d’intelligence.

Pourquoi tout?

C’est dans des moments comme celui-ci, où je n’ai littéralement plus rien dans mon compte, où j’ai ce qu’il faut pour vivre, dans le sens où je peux manger à ma faim si je mange des trucs de base, simplement pour leur valeur nutritive et non pour le plaisir que j’en tire (même si j’essaie de les combiner de façon agréable), que me demande pourquoi je ne suis pas en train de travailler 20h/semaine dans un café, ou 40h/semaine à gagner un salaire un peu plus intéressant, je ne sais pas. Je me le demande, mais jamais très longtemps.

Peut-être y en a-t-il pour se dire que je n’ai qu’à m’en prendre à moi-même pour cet état de choses. Sans doute. J’ai fait des choix. J’ai choisi de ne faire que ce qui me paraît avoir un sens. Si je meurs demain, et que je faisais quelque chose d’absurde, je regarde cette hypothétique mort et je me dis que j’en veux à cette hypothétique absurde moi-même. Si je meure, peu importe le moment, je préfère être en train de crever de faim mais faire quelque chose qui a un sens pour moi. Qui participe à cette étrange oeuvre d’art que je suis pour moi-même.

Voilà. Lire des dizaines de pages par jour sur des sujets qui me tiennent à coeur. Avoir le temps d’écouter, de voir, de lire des choses qui viennent m’habiter profondément et me transforment, ça prend du temps. Peindre, se laisser imprégner des images, des idées qui se forgent dans l’obscurité de son être, afin de leur laisser le temps de mûrir, pour se traduire, maladroitement d’abord, puis de plus en plus élancées, de plus en plus conformes à leur origine. Tout cela prend du temps. Un temps qui n’est pas celui qu’on a lorsqu’on en fait des loisirs. À côté des heures qui n’en finissent plus à contribuer à l’absurdité.

Je veux bien faire quelques compromis, entrer d’un pied dans les structures. Mais à ma manière. Enseigner, devenir une accoucheuse d’idées, d’images, ça me plaît bien. Peut-être est-ce moins absurde.

Peut-être est-ce idiot de penser que ce que je fais ne l’est pas. Je n’en sais rien.

C’est un passage de « L’écriture ou la vie », de Jorge Semprun, qui me revient, qui m’avait marquée de façon indélébile. Je voudrais pouvoir le citer textuellement ici, mais je n’ai pas le livre. Seulement, il décrivait des moments organisés par les détenus de Büchenwald, où ceux-ci, malade, pouvant à peine se tenir debout, récitaient de la poésie ou des fragments d’oeuvres, chantaient. Comment, malgré toutes les horreurs, c’était ces moments, ces bribes qui les rattachaient à la vie, au monde. Après, je me suis toujours dit que je pouvais survivre à bien des choses, tant que je pouvais soutirer un peu de terrain à l’absurdité en me nourrissant de tout cela, moi aussi.

Quelquefois, je regrette, quelques secondes à peine, l’achat d’un livre, une sortie dans un café avec un-e amie, ou au cinéma. Peut-être aurais-je pu acheter du pain, du lait, un paquet de pâtes en plus, je ne sais pas. Mais du pain ou du lait, ce n’est pas grand chose quand on a besoin de sens.

Alors je me replonge dans mes lectures, dans l’échafaudage de ce que je vais écrire. En remerciant, malgré tout, la vie de me permettre de le faire. Voyez-vous, sans sens, sans cette recherche et la possibilité de la poursuivre, je ne vois pas très bien à quoi ça servirait de vivre. Vivre pour la seule raison qu’on est né-e et qu’on a survécu à tout le reste, ça ne me semble pas tellement intéressant.

De toute façon, par ma seule existence, je participe aux rouages qui détruisent ce monde. Autant le faire le moins possible et l’observer du mieux qu’on peut pour le comprendre sinon, il me semble que ça ne vaut pas vraiment la peine. Et puis, si je peux faire quelque chose, autant essayer de comprendre comment ça marche pour pouvoir le changer, peut-être, qu’il soit plus juste.

 

Accident

Il n’y a rien qui permette mieux de regarder la vie comme un choix continu que d’être arrivée dans ce monde comme un accident. Je n’ai pas demandé à vivre, et je suis arrivée sur cette terre par la force des choses. Parce que ma mère a décidé qu’elle prendrait son parti de cet accident, après avoir refusé de croire, test de grossesse après test de grossesse, que le résultat était positif. Après, mon père est arrivé, et puis il y a eu six autres enfants.

Seulement, cela a, je crois engendré une sorte de sentiment non-dit, toujours présent, de devoir toujours vouloir exister, envers et contre tout. Le sentiment que mon existence ne tient qu’à un fil, et que sans cette volonté très forte de vivre, j’allais être balayée dans le néant. Peut-être est-ce pour cela que les récits de Viktor Frankl, qui soulignait à quel point les prisonniers des camps de concentration ne survivaient aux conditions terribles que par les raisons de vivre qu’ils se donnaient, ou de Jorge Semprun, qui relatait une soirée entre les prisonniers de son camp, où la poésie et la musique, malgré le fait que certains pouvaient difficilement se tenir debout, de faim, leur permettaient de rester humains. Non que je veuille comparer mon existence à ces conditions terribles, mais seulement que ma vie m’a toujours paru dépendre de son sens.

Ainsi, chaque fois que j’étais dans une situation qui me paraissait insensée, il m’était impossible d’y rester. Dès que je voyais l’absurdité, dès que j’avais l’impression de gaspiller un temps précieux dans quelque chose qui n’allait nulle part, qui n’était que routine, ou souffrance sans but, j’avais l’impression d’être éteinte, tout comme morte. Je savais qu’on pouvait avoir faim, qu’on pouvait vivre de très peu, mais sans raison de vivre, la vie m’est insupportable. Alors on s’accroche. On fait des projets plus ou moins réalistes, qu’on défait et refait sans cesse, comme des châteaux de sable. Même lorsqu’il m’était impossible de fuir, c’était en projetant dans l’avenir, en imaginant la vie autrement, que je pouvais recommencer à vivre. Espérer. Pouvoir espérer.

Mémoire

Je réfléchissais tout à l’heure à ce qu’est pour moi la philosophie. Ce qui est le plus difficile, je crois, c’est que je suis toujours en train d’essayer de convaincre quelqu’un qui ne me croit pas. J’essayais d’identifier ce quelqu’un, pour me rendre compte que c’est moi-même. Tout ce que je vais écrire dans ce mémoire, je l’écrirai pour me convaincre. Et je sais d’avance que je n’en serai pas convaincue. Pourtant, c’est une nécessité pour moi que de l’écrire. C’est l’oeuvre qui attendait depuis des années de voir le jour, la raison pour laquelle j’ai étudié toutes ces années, écrit tous ces travaux sur des sujets plus ou moins intéressants, lu tou-tes ces auteur-es. C’est une intime certitude. Après, il y aurai sûrement un vide retentissant, mais peut-être serai-je enfin libre d’écrire autre chose?

Mémoire. C’est ce que je suis en train de rédiger. Après cette rédaction, après avoir réussi cette épreuve, on pourra dire que je suis « maître » en philosophie. C’est drôle. Encore des lectures à faire pour compléter, pour soutenir, pour contre-argumenter et répondre. Mais le squelette est là. Je n’ai pas commencé ce mémoire cette semaine. Je l’ai commencé il y a très longtemps, les premières fois que je me suis demandé pourquoi les êtres humains agissaient comme ils le font les uns envers les autres.

Car, en définitive, l’idée de responsabilité épistémique, ce n’est qu’une petite partie de cette grande interrogation. Pourquoi les gens agissent ainsi? Pourquoi se font-ils autant de mal? Le savent-ils? Comment fait-on pour traiter un autre être humain de cette façon? Elle se pose autant pour moi-même que pour les autres, cette question. Je sais bien que, dans certaines circonstances, je suis capable de tuer. Je serais même, autant et peut-être davantage que bien d’autres, capable de justifier pourquoi j’ai tué. Mais est-ce que ce serait réellement les raisons pour lesquelles je l’aurais fait? Probablement pas. Et puis, même si je ne tue pas directement, le fait d’être témoin, le fait de ne rien faire, le fait de participer indirectement, d’être liée à l’exploitation meurtrière d’êtres humains, cela ne fait-il pas de moi une meurtrière? La seule différence entre moi et la personne qui accomplit l’acte final, n’est-ce pas la longueur de la chaîne de responsabilités qui m’en sépare? Mais pour pouvoir agir, ne faut-il pas d’abord savoir? Savoir ce qui me relie à ces personnes qui souffrent et meurent à cause de mes actes, de mon ignorance? Comprendre, aussi. Comprendre ce que ces gens vivent, ne pas me cacher, ne pas accepter mon impuissance. Ne pas dire « Je ne savais pas », ne pas dire « Je n’y pouvais rien ». Car dès que l’on dit cela, on devient indifférent. L’autre n’est plus notre responsabilité. L’autre devient un moyen parmi tant d’autres, l’autre n’est plus mon frère, ma soeur. L’autre devient objet. Et après cela, toute horreur devient possible, puisque l’autre devient un reproche vivant auquel on ne peut plus faire face.

C’est le sens des Karamazov. Mitia qui prend sur lui la culpabilité, puisque de toute manière, chaque personne qui est lié au meurtre a un rôle dans celui-ci. « Suis-je le gardien de mon frère? » Oui, chaque frère est le gardien des autres. Et dans le refus, dans le fait de détourner la tête de ce frère, de cette soeur, se trouve toute la responsabilité. Il n’y a pas d’innocence.

Plus loin que les Karamazov, c’est depuis que je suis toute petite, que s’est ouverte en moi cette question. Pourquoi ma mère agissait-elle aussi brutalement? Et puis ensuite les longues diatribes plus ou moins sensées pour justifier ces actes. Parfois, je comprenais qu’il y avait de ma part une action qui avait provoqué un châtiment. La question de la proportionnalité se posait alors, mais il y avait alors une cause et un effet. Seulement, certaines fois, il n’y avait pas de cause identifiable. Mais c’est seulement plus tard que j’ai compris qu’il n’y avait pas de cause identifiable dans mes propres actes. À l’époque, je cherchais, j’inventais même, des causes dans quelque chose que j’avais fait ou pensé, dans mon existence même.

Cela fera six ans que je n’ai pas revu ma mère. La dernière fois que nous nous sommes écrit, il y a quatre ans, elle me demandait, en faisant référence à ses problèmes de santé mentale: « Alors, si je m’étais fait soigner à cette époque, tu n’aurais probablement pas existé. Aurais-tu préféré ça? » Question à laquelle on ne peut pas répondre sans que l’une ou l’autre ne se voit dénier un plein épanouissement. Je lui ai répondu qu’il était inutile de poser cette question puisque c’était du passé et qu’on n’y pouvait rien de toute manière. Ce genre de chose était typique de ma relation avec elle. Ma réponse à cette question, en dehors de cette relation, c’est que j’aurais préféré ne pas exister et qu’elle se soit fait soigner. Mon existence ne peut justifier aucune souffrance, aucun abus subséquent. Cependant, je dois vivre avec les conséquences d’un choix qui n’était pas le mien, et porter la responsabilité qui est véritablement la mienne, soit de faire en sorte que je puisse un jour quitter ce monde en ayant fait de mon mieux pour le bonheur des autres, et peut-être aussi pour le mien, qui dépend beaucoup de celui des autres.

En marchant, plus tôt aujourd’hui, je repensais au film préféré de ma mère, « Le Festin de Babette », film franco-danois, d’après la nouvelle de Karen Blixen, auteure danoise (seul film que j’ai trouvé meilleur que l’oeuvre littéraire dont il a été tiré, en passant). Toute la journée, j’ai pensé à cette femme, ma mère, à ses contradictions, à ses intenses colères et aux moments d’extrême vulnérabilité, à son extase devant certaines choses, comme ce film, qui la faisait pleurer et qu’elle écoutait en boucle par moments. Je me disais que ce film était sûrement une clé à la compréhension de qui elle est. J’essayais de la trouver, cette clé. Ce film, qui met en scène, chez tous les personnages, un renoncement, un sacrifice, qui à sa foi, qui à son ambition, qui à une carrière, renoncements qui finissent, à la fin, par trouver leur sens, d’une manière ou d’une autre, dans le partage d’une beauté, de la vie savourée à travers le repas, fruit du renoncement de Babette. Je crois que ma mère se voyait comme ayant renoncé à quelque chose, à un certain idéal de bonheur pour elle-même, se cachant derrière ses enfants, cette vie qui ne collait pas à ce qu’elle avait souhaité plus jeune, qui la décevait sans doute. Elle espérait sans doute que cela lui soit rendu un jour. Sera-ce le cas? Je n’en sais rien. Nous ne sommes pas dans un film.

Pour moi, j’ai été nourrie par les contes d’un autre Danois, qui se terminent aussi souvent en injustices mélancoliques qu’en fins heureuses. Je crois que toute cette révolte que je porte, c’est que je ne crois pas que la vie soit juste. Soit on l’accepte comme elle est, soit on se bat avec elle pour en tirer son bonheur. Mais ce n’est pas une question de justice. La justice, c’est de nos actes les un-es envers les autres qu’elle peut émerger. La vie elle-même y est indifférente.