Pourquoi tout?

C’est dans des moments comme celui-ci, où je n’ai littéralement plus rien dans mon compte, où j’ai ce qu’il faut pour vivre, dans le sens où je peux manger à ma faim si je mange des trucs de base, simplement pour leur valeur nutritive et non pour le plaisir que j’en tire (même si j’essaie de les combiner de façon agréable), que me demande pourquoi je ne suis pas en train de travailler 20h/semaine dans un café, ou 40h/semaine à gagner un salaire un peu plus intéressant, je ne sais pas. Je me le demande, mais jamais très longtemps.

Peut-être y en a-t-il pour se dire que je n’ai qu’à m’en prendre à moi-même pour cet état de choses. Sans doute. J’ai fait des choix. J’ai choisi de ne faire que ce qui me paraît avoir un sens. Si je meurs demain, et que je faisais quelque chose d’absurde, je regarde cette hypothétique mort et je me dis que j’en veux à cette hypothétique absurde moi-même. Si je meure, peu importe le moment, je préfère être en train de crever de faim mais faire quelque chose qui a un sens pour moi. Qui participe à cette étrange oeuvre d’art que je suis pour moi-même.

Voilà. Lire des dizaines de pages par jour sur des sujets qui me tiennent à coeur. Avoir le temps d’écouter, de voir, de lire des choses qui viennent m’habiter profondément et me transforment, ça prend du temps. Peindre, se laisser imprégner des images, des idées qui se forgent dans l’obscurité de son être, afin de leur laisser le temps de mûrir, pour se traduire, maladroitement d’abord, puis de plus en plus élancées, de plus en plus conformes à leur origine. Tout cela prend du temps. Un temps qui n’est pas celui qu’on a lorsqu’on en fait des loisirs. À côté des heures qui n’en finissent plus à contribuer à l’absurdité.

Je veux bien faire quelques compromis, entrer d’un pied dans les structures. Mais à ma manière. Enseigner, devenir une accoucheuse d’idées, d’images, ça me plaît bien. Peut-être est-ce moins absurde.

Peut-être est-ce idiot de penser que ce que je fais ne l’est pas. Je n’en sais rien.

C’est un passage de « L’écriture ou la vie », de Jorge Semprun, qui me revient, qui m’avait marquée de façon indélébile. Je voudrais pouvoir le citer textuellement ici, mais je n’ai pas le livre. Seulement, il décrivait des moments organisés par les détenus de Büchenwald, où ceux-ci, malade, pouvant à peine se tenir debout, récitaient de la poésie ou des fragments d’oeuvres, chantaient. Comment, malgré toutes les horreurs, c’était ces moments, ces bribes qui les rattachaient à la vie, au monde. Après, je me suis toujours dit que je pouvais survivre à bien des choses, tant que je pouvais soutirer un peu de terrain à l’absurdité en me nourrissant de tout cela, moi aussi.

Quelquefois, je regrette, quelques secondes à peine, l’achat d’un livre, une sortie dans un café avec un-e amie, ou au cinéma. Peut-être aurais-je pu acheter du pain, du lait, un paquet de pâtes en plus, je ne sais pas. Mais du pain ou du lait, ce n’est pas grand chose quand on a besoin de sens.

Alors je me replonge dans mes lectures, dans l’échafaudage de ce que je vais écrire. En remerciant, malgré tout, la vie de me permettre de le faire. Voyez-vous, sans sens, sans cette recherche et la possibilité de la poursuivre, je ne vois pas très bien à quoi ça servirait de vivre. Vivre pour la seule raison qu’on est né-e et qu’on a survécu à tout le reste, ça ne me semble pas tellement intéressant.

De toute façon, par ma seule existence, je participe aux rouages qui détruisent ce monde. Autant le faire le moins possible et l’observer du mieux qu’on peut pour le comprendre sinon, il me semble que ça ne vaut pas vraiment la peine. Et puis, si je peux faire quelque chose, autant essayer de comprendre comment ça marche pour pouvoir le changer, peut-être, qu’il soit plus juste.

 

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