Dieu que les gens sont impatients. Comme si la vie n’avait pas tout son temps, comme si le temps n’existait pas. Comme si le temps nous appartenait, alors que nous appartenons au temps.
Cette réflexion provient d’une friction constante avec mon seul collègue masculin, là où je travaille. Ce matin, j’ai compris d’où elle provenait. Alors que je vois quant à moi les liens humains comme une étoffe qui se tisse au fil du temps, une marque de confiance à la fois, et que pour moi, tout projet repose d’abord sur ces liens à la fois frêles et serrés, mon collègue arrive les yeux rivés à sa propre vision des choses, comme s’il ne s’inscrivait pas dans la vie d’un monde le précédant dans l’existence.
Il est arrivé ici cet été, avec son projet grandiose, déclamer des poèmes ayant trait au Fleuve, écrit par des auteurs de chez nous. Il voulait le faire dans un endroit historique et/ou inspirant. Un magnifique projet, je ne peut que le souligner. Cependant, il manquait, à mon avis, dans son approche, le temps de bien écouter la réalité d’ici. Chaque chose a un temps de gestation, et c’est bien souvent la confiance qui nous est accordée qui lui donne naissance. La gagner est sans doute le travail le plus fécond que l’on puisse accomplir, et peut-être aussi le plus grand risque que l’on puisse prendre. Chaque matin, lorsque j’arrivais pour travailler, il se plaignait du peu d’accueil qu’il trouvait chez les gens d’ici pour son projet. Plus je l’écoutais, moins je compatissais. À ses dires, les gens d’ici ne seraient qu’une bande d’incultes refusant de s’ouvrir à la « culture ».
Il aurait voulu que, sans gage, les gens lui fassent spontanément confiance, dans un village où, saison après saison, les gens arrivent et repartent. L’enthousiasme des saisonnièr-es et estivant-es fleurit au printemps et se fane à l’automne. Ce matin, j’ai pu lui dire calmement, alors que je bouillonnais depuis déjà un mois, que, peut-être, il oubliait cette dimension sans laquelle nous ne sommes rien, le temps.
S’inscrire au sein de nos semblables, vivre avec les gens les réalités souvent difficiles dont ils leur faut souvent s’accommoder. Prendre le temps d’écouter, de comprendre, de vivre avec. L’été que j’ai passé ici l’année dernière m’a rendue bien humble, à voir comment les gens d’ici se décarcassent tout l’été pour les hordes de touristes qui déambulent ici le temps d’une journée et demi en moyenne.
Peut-être suis-je plus sensible au travail du temps puisque je suis moi-même quelqu’un qui n’accorde pas facilement sa confiance, et pour qui le temps qui passe sur une amitié est le meilleur gage de sa fidélité. Les grandes déclarations, les promesses, la vie elle-même, ne se vérifient qu’au fil du temps qui passe. Prendre le temps d’être. Aligner les gestes quotidiens du mieux qu’on peut comme s’ils étaient les fils du métier sur lequel la navette du temps tisse notre vie, sans trop savoir lequel est le plus important. Les choisir avec soins, comme on choisit les couleurs d’un tableau. Demeurer à l’affût du meilleur et du pire qui nous habitent afin que les ombres en rendent les lumières plus belles.
Cette étoffe est ce qui nous relie aux autres, qu’on le veuille ou non, puisque c’est le reflet de notre monde intérieur qui leur est livré. Il me semble que ce n’est qu’ainsi que tout devient possible, que le souvenir de notre vie s’inscrit dans le temps humain. Rien d’autre ne nous survivra vraiment que l’empreinte de notre présence dans le temps des autres. De toute manière, tout passe, tel une vague qui s’échoue sur le rivage, sans cesse remplacée. C’est la conscience de faire partie du Fleuve qui nous rend parcelle d’éternité.