Hier soir, c’était l’éclipse de lune. Comme tout le monde, je me suis pointée sur mon balcon. Les écouteurs sur les oreilles. J’étais curieuse. J’aime bien la lune, mais en ville, je me sens un peu déconnectée. J’avais marché un bon deux heures et demi à travers la ville et le Mont Royal, parmi la foule qui « profite » des derniers jours de soleil.
Les tams-tams et le nuage de mari qui s’en dégage. Deux images, d’ailleurs, de ces tams-tams, celle d’une femme autochtone, en situation d’itinérance, je crois, puisque je la croise régulièrement au centre-ville sur les trottoirs, mais là, elle dansait en souriant, au rythme des percussions à la puissance envoûtante. Celle, aussi, d’une jeune femme ayant perdu conscience, que ses ami-es secouaient comme une poupée de chiffon. J’étais en train de me diriger vers eux pour voir ce que je pouvais faire, mais une femme dans la cinquantaine m’avait devancée et avait l’air de savoir ce qu’elle faisait, alors j’ai poursuivi mon chemin, car je n’aurais pas nécessairement aidé davantage.
Bref, la ville. Montréal. Ses langues, ses gens, ses joggeurs du dimanche. Les étudiantes qui s’échangent des trucs contre les boutons d’acné ou se racontent leurs histoires de sexe. Les dames anglophones qui jasent avec un léger snobisme de leur visite chez Rodin (le genre que je déteste croiser lorsque je visite les musées – pourquoi faut-il que les gens parlent lorsqu’ils sont au musée? Taisez-vous et écoutez avec vos yeux!). Les familles de toutes les couleurs qui courent dans le bois après leurs enfants. Les gens qui promènent leur chien en regardant leur téléphone. Les touristes perdus. C’est drôle.
À l’est, c’est la ville aux logements cordés, aux détritus jonchant les trottoirs, le Plateau, avec ses gens allant au théâtre ou au resto. Le quartier portugais et ses rôtisseries. Les hipsters de l’Ouest de St-Laurent, les poussettes. Et puis, en sortant de la montagne à l’Ouest, ce sont les grosses maisons de Westmount, avec leurs jardins proprets, leurs millions de lumières, les voitures rutilantes. Les grands arbres, les haies bien taillées. Là, les gens ne marchent que pour prendre de l’exercice, pas pour se rendre quelque part (peut-être au parc le plus proche).
J’arrive ainsi chez mon père, avec qui j’ai révisé les exercices à la flûte de la semaine passée et vu de nouvelles pièces à pratiquer cette semaine. Puis je suis rentrée. Et il y avait la fameuse éclipse. Que je regardais de mon balcon, les écouteurs sur les oreilles, en robe de chambre. Les voisins étaient tous sortis, certains installés avec leur caméra et tout le tralala. L’affaire, c’est que ma boucle d’oreille, une de mes préférée, est tombée dans le noir en bas du balcon. La lune pouvait être rouge ou bleue, j’avais échappé ma boucle d’oreille et j’avais peur de l’avoir perdue à jamais. Je suis allée me coucher fâchée. C’est étonnant, c’est idiot, mais j’étais fort triste. De toute ma journée, c’était la seule chose qui comptait.
Seulement, ce matin, en revenant de mon entraînement, je l’ai retrouvée, très facilement en plus, juste en bas de l’escalier dans la cour des voisins d’en bas. Inutile de dire que je n’ai pas remis mes boucles d’oreille. Trop peur de les perdre. Par contre, j’ai eu l’esprit tranquille toute la journée, et j’ai abattu une belle quantité de travail. Morale de l’histoire, on s’en fout de la Lune. Tant que j’ai mes boucles d’oreilles.
…
Sinon, aujourd’hui, j’ai pris une pause pour regarder un film, « Innocence », sorti en 2014. D’une bizarre et inquiétante poésie, c’est une histoire de petites filles qui grandissent et des étapes de métamorphose. Tout est symbolique dans ce truc, mais l’impression qui s’en dégage est exactement celle ressentie lors de cette enfance de fille, qui marche sur la corde raide, dans la peur du monde extérieur et l’apprentissage du rôle étrange qui nous attend dans ces contextes sociaux tellement limités: toujours marcher en suivant les lampadaires, ne pas sortir, faire attention à son apparence, dans l’attente d’un inconnu dont lâchées dans un monde pour lequel on n’est en rien préparées, et on finit par s’habituer et peut-être, par se défaire des peurs et des frontières tracées dans nos têtes et dans nos corps. Bizarrement, il y a quelque chose de Handmaid’s Tale dans ce film, peut-être lié aux étapes si clairement définies, aux rubans de couleurs différentes, à tout le non-dit oppressant derrière les apparences idylliques.



