Le hurlement de l’oeuvre inachevée

Mêlé au plaisir de retrouver ce monde fait de taches de couleur superposées en transparence, je retrouve le long hurlement souffrant de l’impuissance. Impossibilité de rendre la beauté du monde comme je l’entrevois. Impossibilité de trouver les traits, impossibilité de trouver les mots. Éternelle recherche d’un point de fuite jamais atteint. Vibrant de cette tension insoutenable entre le moment fugace de beauté qu’on voudrait dépeindre, tour à tour trahie par ses yeux ou par ses mains, un trait malhabile, un coup de pinceau trop lourd, une phrase alambiquée, un mot qui ne vient pas. Sans cesse, chercher, chercher encore la perfection dans l’impossibilité. Impuissance sans relâche, étirée vers l’infini, le hurlement de l’oeuvre me déchire les entrailles.

Il y a quelques années, refusée, porte refermée sur cette fébrilité ineffable, la flamme s’était assourdie, faute de nourriture. Les images et les traits ne disaient plus rien. Le cri qui m’habitait ne trouvait plus d’issue. À travers les mots et les concepts, le monde structuré des idées, il a trouvé une paix qu’il n’avait eu auparavant. Puis mes yeux ont retrouvé le regard sur le sublime univers qui nous habite et nous entoure, m’écorchant vive dans tout mon être.

Un monde étrange fait de lumières et d’ombres, de lavis superposés, de taches colorées, de relations entre des traits, de perspective, un monde qui rend folle et qui éblouit, a resurgi sans crier gare après un long sommeil. Scruter le monde pour le comprendre, pour mieux le voir, pour mieux le prendre, et surtout, pour mieux en partager la beauté éphémère.

À force de vivre

Je ne sais pas comment cela arrive. C’est comme si je n’avais plus la force d’être en colère, et pourtant je sens une force autrement plus grande me traverser. C’est la « moi du Fleuve ». Comme lorsque j’étais enfant, dans les vagues, avec le sentiment de faire partie d’une immensité pleine de vivants. D’être une vivante parmi les vivants du Fleuve. Soulevée par chaque vague salée, emportée par les courants des marées montantes ou descendantes, je me rappelle avoir eu vaguement conscience d’être aussi fragile que ce bois de grève, et pourtant je me sentais forte de toute la puissance de ce Fleuve qui me possédait et auquel j’appartenais de toutes mes forces. Sa force était la mienne, ma faiblesse lui appartenait.

Lorsque je m’en éloigne, cette force vivante m’habite moins, et le sentiment d’être unie aux vivants du monde par cette immensité d’eau s’estompe. Une sorte de panique m’habite à devoir être en relation avec des êtres, comme si leur poids reposait sur moi, comme si mon propre poids m’écrasait. Je suis à cours, à sec. Avant, il y avait cette colère, cette rage d’arriver quelque part, un moteur qui me permettait de rouler. Il tournait parfois à vide dans un vertige destructeur.

Je ne sais si c’est mon périple écossais et l’humilité nouvelle d’accepter que la colère est parfois impuissante, insuffisante, ou simplement le fait d’être revenue planter mes racines dans le Fleuve, auprès de vivants qui y puisent également, mais je carbure à cette espèce de communion avec la vie qui s’insinue partout sur cette terre, comme l’eau. Je ne peux haïr, en ce moment, mais seulement « être avec ». Ressentir la douleur, l’impuissance, la tristesse et le désespoir des vivants qui ont le privilège ou la malédiction de pouvoir contempler leur propre finitude.

Il y a quelques jours à peine, mon père a été hospitalisé en Italie, où il était en voyage dans la famille de son épouse. On craignait que ce puisse être quelque chose de grave. J’ai alors réalisé, autrement qu’en théorie, que mon père allait probablement mourir avant moi, selon le cours normal des choses. Un jour, je ferai partie de la plus ancienne génération vivante d’humains sur la Terre. Puis je disparaîtrai moi aussi. Et c’est seulement cette immensité, cette solidarité inconditionnelle avec les vivants, qui participent de cette incroyable force, malgré l’incommensurable fragilité de chacun d’entre eux, d’entre nous, qui m’a redonné une certaine sérénité.
La seule chose que je puisse faire, dans ce monde mouvant, parmi les milliards de vivants et tant de souffrance, c’est d’être intensément et d’aimer cette vie qui pousse de toute ses forces, partout et en tout.

Et l’horizon s’ouvrit

L’eau sucrée des Highlands me manque étrangement, évoquée par une gorgée d’eau tadoussacienne. Cow Hill, une colline surplombant Fort William (là où il pleut tous les jours de l’année, nous ont plus tard dit d’autres Écossais) avec mon jeune compagnon, A., en face du sublime et terrifiant Ben Nevis, la tente est dressée sur le sol spongieux fait de sphaigne rousse.

Le Ben Nevis, sur la vue duquel s’ouvre la portière, est un gigantesque bloc couronné de neiges et de brumes. Des torrents glacés en dévalent les pentes caillouteuses, et leur grondement résonnent dans la vallée. Une autre colline, à droite, fait la joie de moutons cornus qui broutent sur ses flancs. Ici, tout est grisâtre. Il faut dire que c’est le début du printemps. Malgré la proximité de Fort William et d’un sentier bien balisé, la mélancolie se dégageant du paysage est poignante.

J’ai laissé mon compagnon aux prises avec la tente pour pouvoir remplir les gourdes. Nous sommes pratiquement au sommet de la colline, je vais piger dans les replis du terrain, presque à la source. L’eau est teintée par les herbes. Froide et légèrement sucrée.

***

C’est le dernier matin. Notre réveil est causé par le cri d’un ptarmigan, un cri des plus comiques, et on ne peut s’empêcher d’éclater de rire. Après trois jours et trois nuits de pluie pratiquement incessante et de conversations fort intéressantes, la confection de gruau sous la pluie devient plutôt frustrante, et les trous qui se sont creusés sous la tente ne sont plus tout à fait adéquats.

Je viens de débuter mes règles (pause publicitaire pour la Diva Cup, vraiment pratique pour le camping sauvage) et le Ben Nevis m’énerve. On redescend, bien imbibés, vers Fort William. Arrêt à la bibliothèque municipale, recherche d’une auberge de jeunesse. La moins chère se trouve à Thurso, tout à fait au nord des Highlands. Je vais quérir de l’information sur les départs à la gare. Le bus vers Inverness est dans 20 minutes. Vite, je fais signe à A. de se dépêcher. On traîne les lourds sacs et on embarque.

Encore des montagnes, encore des moutons. Je suis vraiment heureuse d’être ici, malgré les péripéties inattendues. On croise le fameux Loch Ness (bien contente de ne pas m’y arrêter, c’est un nid de touristes). Ici, le soleil se montre enfin le nez. On arrive à Inverness, petite ville donnant sur la mer. L’horizon s’ouvre enfin.

À la gare d’Inverness, on doit acheter le billet pour Thurso. Fatiguée, je me mêle dans les pièces de monnaie sous l’oeil réprobateur du guichetier. Tant pis. Encore une fois, on rembarque les sacs. A. parle à tout le monde. Suite à une adolescence plutôt renfermée, il a fait le pari de se dégêner et depuis il se lance. Dans le bus, ça se résume à un groupe de dames âgées qui viennent de la région. Du coup, mon voisin de bus se met également à converser. C’est un prof de marketing à l’université des Highlands et Islands. Il m’explique qu’ils ont mis en place des vidéoconférences et de nombreuses autres mesures pour faciliter l’interaction à distance, puisque ce sont des régions relativement isolées. Il demeure à Durnoch, un magnifique petit village dans lequel nous ne ferons que passer (prochaine fois).

Je lui pose délicatement la question du référendum. Il ne sait pas encore qu’en penser. Il me parle un peu de l’économie écossaise, reposant beaucoup sur le tourisme, me dit-il. L’agriculture et les distilleries n’emploient pas grand monde. Il est un peu inquiet. C’est le son de cloche que j’ai reçu de la plupart de mes interlocuteurs sur le sujet par la suite. Peut-être par hasard.

Le paysage maritime me réjouis la vue. Après la grisaille et les montagnes immobiles de Fort William, le soleil qui brille sur la mer, entre les fleurs jaunes des ajoncs et le vert brillant des pâturages, me rend vraiment heureuse. En arrivant à Thurso, au soleil couchant, la petite ville prend une teinte rose. L’air fleure la mer. La petite auberge, Sandra’s Backpacker’s Hostel, est fort sympathique. Il y a une cuisine. La chambre a un vélux, par lequel le cri des goélands nous parvient.

Je me fais la réflexion que, peu importe où je me trouve, la proximité de la mer me redonne vie. Le lendemain, je me dirige presque instinctivement à travers les rues vers la plage. Le sable, la mer entre les falaises des Orkneys, resplendit. Du varech, le bruit des vagues qui s’écrasent sans cesse. De l’autre côté de la rivière Thurso (Thurso veut dire « rivière de Thor » en Norrois), on voit le vieux château.

Son histoire est triste et risible: le seigneur du lieu, lors de l’instauration de la « roof tax », qui stipule que les propriétaires ne doivent payer des taxes que sur les immeubles pourvus d’un toit, avait décidé d’enlever le toit de son château. le laissant ainsi en proie aux intempéries. Barricadé, nous sommes passés devant en passant par la plage. Un jour, lorsque j’y retournerai, je m’y aventurerai sans doute…