« I give hope to [my fellow humans], I keep none for myself »

« A day may come when the courage of [humans] fails, when we forsake our friends and break all bonds of fellowship, but it is not this day. »

– Aragorn, LOTR

J’ai l’impression de voler quelques instants à la tourmente pour écrire, un refuge temporaire dans la recherche des mots justes. Un sentiment de fragilité extrême doublé d’une pugnacité à toute épreuve.

Le temps passe et mon regard s’assombrit. Quand j’avais vingt ans, je voyais le jour baisser, tout en gardant un maigre espoir. Se sont succédées  pêle-mêle, conférence d’Hubert Reeves, lectures, expérience de la dure réalité, de la bêtise humaine. À bientôt trente-deux ans, je ne vois plus de lumière. Les choses ne s’amélioreront pas. Le dernier jour de ma vie de catholique pratiquante, la dernière fois où j’ai assisté à une messe, la promesse d’un avenir dans le « Royaume » faite aux victimes d’injustices en ce bas monde a suscité un haut-le-coeur.

Force est de constater qu’encore une fois, on se fait accroire que le salut est possible. Quand? Je n’en sais rien. Mais c’est toujours plus tard. Alors que c’est maintenant. En fait, il est trop tard. Les jeux sont faits, ont été faits par d’autres avant nous, par ceux qui gouvernent le monde en se souciant de leurs intérêts myopes. Tout est sacrifié sur l’autel du Moi de l’élite décervelée. Le « Royaume ».

Durant mon existence, je verrai des gens mourir autour de moi des suites de ce sacrifice monstrueux au vide absolu. Les enfants que j’ai vu grandir, que j’ai aimés et pour qui je donnerais ma vie, je ne peux m’empêcher de penser que, peut-être, j’assisterai, impuissante, à leur souffrance indicible. Un massacre par des forces de l’ordre à la solde de puissants qui seront à l’abri dans leurs bunkers. La faim et la soif. La brûlure de vapeurs toxiques. L’agonie d’un virus émergé d’on ne sait où. Des inondations et des tempêtes d’une violence inouïe. Un soleil de plomb. Je n’en sais rien. Peut-être que non. Peut-être que l’avenir et la mort seront infiniment plus ordinaires.

Le fleuve qui coule dans mes artères et dans mes veines manque d’oxygène. Les êtres qui le peuplent étouffent. Là où nous allons, il semblerait que l’humanité ne soit jamais allée. On s’enfonce dans des catacombes hasardeuses. En ressortirons-nous?

Nostalgique? Même pas. Qui suis-je pour savoir ce qui aurait été mieux? Les bélugas s’éteignent, mais les méduses foisonnent. Qui peut être juge de ce en quoi consiste l’équilibre idéal? Des formes de vie agonisent, d’autres apparaîtront peut-être, qui sait. Les bactéries et les algues se multiplient en toute liberté. Et pourquoi la diversité des espèces serait-elle une valeur en soi? La souffrance? N’est-ce pas qu’une forme de stimulus nerveux, une sorte de curiosité erratique de la nature favorisant la survie de certaines espèces?

Et pourtant, malgré tout, je sais que je me battrai jusqu’à mon dernier souffle. Pourquoi? Parce qu’il est inconcevable pour moi de ne pas le faire. Je ne cherche pas plus loin. Je ne veux pas chercher plus loin, car je ne crois pas à ce « Royaume » idéal. Il me suffit de me battre contre l’injustice, contre le fait que certains êtres humains puissent avoir le droit de vie ou de mort sur les autres. Contre le fait qu’une infime minorité puisse décider du sort de l’humanité, de la biodiversité, puisse nous tenir captifs et captives de rouages qui nous mènent vers une mort certaine. Je n’ai pas de solution, je ne sais pas si ma façon de me battre est suffisante, si elle est la meilleure (en fait, je ne le crois pas, mais je n’ai pas de meilleure idée pour le moment). Je sais que je ne peux me battre seule, que j’ai besoin d’être aux côtés d’autres personnes ne pouvant souffrir l’injustice flagrante et prêtes à se battre jusqu’au bout elles aussi. Certaines d’entre elles espèrent un monde meilleur. D’autres, comme moi, n’espèrent plus.

But it is not this day that we will cease fighting together against injustice.

 

 

 

Point d’équilibre

Ce point d’équilibre m’étonne toujours. Ce moment où je prends conscience que je ne désire rien ni personne, où je suis entièrement dans le moment présent.

Il dure toujours quelques minutes, un arrêt dans le temps. Un instant funambule posant un seul pied sur la corde raide, un instant aérien, sans aucun poids, comme si le temps s’arrêtait un premier vrai jour de printemps, l’air léger, le soleil donnant simplement envie d’exister.

Ce moment précieux survient à l’impromptu. Dans le métro, soudain, j’existe. Ou devant le fleuve sous une bruine passagère. On ne le cherche pas, on ne le retient pas non plus. Chacun me transforme, d’une fois à l’autre, je le reconnais mieux, comme on reconnais un visage ami. Il survient comme un bonheur tranquille et laisse son sillage pétillant dont le souvenir me reste jusqu’au prochain. Sagement, comme on attend les saisons, je poursuis ma route.

 

 

Hymne au printemps qui vient

Du sable, du sang, de la boue, de la salive, de la semence, tout commence, tout se termine, devant le fleuve, dans son grand lit, les épinettes sifflent, les odeurs se mêlent. La vie s’étale en long, en large, en hauteur, sur le temps qui passe.

 

Le sang se mêle à la boue, le sang se perd, dilué dans la sève des arbres, le sang des morts éclatés qui tapissent le sol. Tirés vers les entrailles de la terre, les corps se désagrègent et se reforment en d’autres encore, vermisseaux happés par des oisillons qui s’envoleront du nid au printemps, à leur tour dévorés par un renard, qui sait.

 

Dans les vapeurs joyeuses de l’alcool, des sueurs mêlées par la musique qui les emporte, deux corps se couchent l’un sur l’autre, empressés. Une autre danse fait suite aux autres qu’elles ne faisaient que préparer, haletante et chaude, faite de boue, de salive et de sang, de semence éclaboussée.

 

Au matin, plus rien ne reste, les corps se séparent, ne se reconnaissent plus. Ils retournent à leur monde, qui camoufle le sang, la boue, le sable, la sueur, la salive et la semence sous le béton et l’asphalte, les parfums synthétiques, et le temps qui passe sous le cliquetis des claviers.

 

Souvenirs dans l’hiver

Il y a quelques jours, le métro quittait la station et j’ai entrevu, le temps d’un clin d’oeil, Pierrot le Vagabond, ce vieil homme sympathique rencontré cet été qui m’avait aiguillé vers l’écriture. Vêtu d’un manteau d’hiver, sans son chapeau, son sac et son bâton, il ressemblait à des milliers d’autres hommes âgés qui prennent le métro l’hiver à Montréal. Mais c’était Pierrot, en suis sûre. Et j’ai eu un petit serrement de coeur. La vie si étroite dans laquelle je marche sagement depuis mon retour me semble souvent étouffante. La louve est dans sa cage, elle dort. Je la réveille quelques fois par semaine pour courir. Elle s’évade sauvagement lorsque l’alcool et la musique endorment sa cage vivante.

Il y a Marin, aussi, que j’ai croisé, jouant de la guitare dans le métro. Il était dans le bus lorsque je suis arrivée à Tadoussac l’an dernier. Un fêtard de première classe, il a dû plier bagage suite à des incartades au travail. Philippe, le drôle de musicien qui joue dans un bateau de carton-pâte, qui jouait cet été sur la baie. Je les croise, on se sourit. Je ne sais pas s’ils se rappellent de moi. Mais c’est le rappel du grand vent fou venant du fleuve.

C’est dans le coeur de l’hiver que ces souvenirs se font lancinants, comme des gerçures avivées par le froid. C’est dans ces moments que je me sens tellement loin de moi-même, que j’ai envie de me perdre dans le vent, d’arriver comme une naufragée aux portes du printemps.

Une annonce importante…

Les caméras sont braquées sur son visage serein. Elle est assise à son bureau, les mains calmement appuyées sur la surface lisse. Dans la pièce, elle reconnaît les magnats des médias et les présidents de compagnie importantes, les dignitaires du pays, les banquiers, les chefs de police, les juges. Le gratin. Ils y sont tous… Bien plus d’hommes que de femmes en effet. Elle savait en les invitant pour cette annonce, un bluff, qu’ils accourrait tels des chiens affammés. Quels individus méprisables, se dit-elle en son for intérieur, sous son sourire bienveillant. Ils ne se doutent de rien. Son pied posé tout à côté d’un renflement presque imperceptible du riche tapis persan sur le bureau, elle scrute les visages. Tout le monde était passé par l’impressionnant cordon de sécurité à l’entrée de l’Assemblée nationale. Rien à craindre.

Voilà, on lui fait signe. C’est le moment.

« Chères concitoyennes, chers concitoyens, vous toutes et tous des nations qui habitez ce territoire riche et magnifique, dévasté pourtant par les appétits insatiables des grandes fortunes… » Un silence ébahi se fait dans la salle. Ces paroles sont inattendues de la bouche de cette femme qui, jusqu’à présent, semblait être des leurs. Qui sait, peut-être utilise-t-elle ce ton populiste pour mieux enrober la couleuvre qu’elle tentera de faire avaler au petit peuple? « Ce jour marquera notre histoire, votre histoire, comme un jour où vous devrez reprendre les rennes de votre destinées, de celle du territoire dont vous faites partie. » Des murmures couraient parmi l’auditoire. « Vous devrez travailler ensemble, et d’arrache-pied, afin de ne pas reproduire ce qui nous a conduit dans cette situation où nous sommes confrontés à la fin du monde que nous connaissons. » Quel étrange discours, elle semble délirer, ce qui n’est vraiment pas dans ses habitudes. Certains ont même commencé à se consulter du regard, peut-être serait-il bon d’interrompre la diffusion quelques minutes, question de s’assurer que tout va bien.

Le pied se déplaça subrepticement sur le renflement du tapis, pendant qu’elle poursuivait son discours. « Surtout, souvenez-vous de ce qui a mené à la déchéance de ce territoire. » Elle appuya fermement son pied. À peine quelques secondes plus tard, une gigantesque explosion fit disparaître le bâtiment entier, déchiquetant en particules le 1% qui y était rassemblé.

“Il est, paraît-il, des rivages où l’on guérit du mal d’aimer…”

« … Les amours mortes y font naufrage, épaves noires du passé”, chante Barbara. Il y a quelques mois, lorsque je courais encore le long du fleuve, j’écrivais que je me foutais d’être belle ou intelligente, mais que je voulais me sentir vivante. Aujourd’hui encore, c’est ce sentiment qui m’habite. Le reste est secondaire. Sentir la vie frémir du fond de mon être jusqu’au bout de mes doigts est la principale source d’émerveillement et peut-être la seule chose qui me semble être une véritable raison de vivre.

Lors de la dernière rupture amoureuse, cette envie de vivre est la seule chose qui m’ait fait rebondir, cet amour de la vie, de ses batailles et de ses beautés, comme on plonge dans les vagues du vaste fleuve. Le long de ces rivages, les amours mortes s’y sont noyées, et je suis renée, sans attache autre que cette volonté de vivre pleinement chaque seconde jusqu’au bout. Un an après, je suis vivante comme je ne l’ai jamais autant été. Les grandes aventures se rapprochent, et ce sont à elles que je suis fiancée, à elles que je jure fidélité chaque jour, tiraillée pourtant par les liens vivants qui bouillonnent autour de moi.

L’automne, l’hiver, leur chape de mélancolie m’a enveloppée sans que je leur résiste. Cette fois-ci, me suis-je dis, j’embrasserai tristesse, colère et déprime, je les habiterai, je leur laisserai le temps de vivre en moi le temps d’une saison. Je savais que le printemps renaîtrait, les années me l’ont appris, je ne craint plus d’y rester chaque fois. L’été revient toujours si vite. Les semaines de février s’allongent dans mon esprit, pendant que le soleil revient doucement, mais elles passeront elles aussi, comme la douceur de mai, comme l’heure qui semble éternelle. Comme tout.

Moi qui amorcerai bientôt mon pèlerinage au bout de la colère, il me semble avoir fait quelques modestes apprentissages. Ma colère, c’est aussi la résistance à la mort, à l’inéluctable fin des choses. Une des multiples voix de ma volonté de vivre malgré tout. Impétuosité prête à briser la coque tentant de m’étouffer, de me contrôler, c’est l’orage qui vient rompre la torpeur d’une chaleur oppressante dans la nuit d’été, c’est le barrage qui rompt sous le poids de l’eau, la vie qui reprend ses droits, le roc contre lequel se brisent mes peurs.

Au bout de ma colère, il y aura la vie, je crois.