Ma vie impossible

Il y a de ces flashs qui sont tellement clairs que c’en est éblouissant. Comme celui de tout à l’heure. Je pédalais en descendant une côte, et tout d’un coup, j’ai vu ma vie telle qu’elle aurait pu être.

Je serais restée mariée. Après cette longue randonnée, je serais retournée dans cet appartement de Ville Mont-Royal. J’aurais continué de travailler à l’Archevêché, continué d’aller à l’église. Sans doute aurais-je eu un ou deux enfants à moitié français, et peut-être irait-on une ou deux fois l’an passer des vacances avec des cousins et cousines là-bas. Peut-être aurais-je encore des liens avec ma mère. Peut-être irait-on passer des vacances, quelquefois, sur la Rive sud du Fleuve, au lieu que je travaille, seule, sur sa Côte-Nord? Peut-être qu’on aurait une maison?

Sans doute, par contre, n’aurais-je jamais fait de dépression précisément à ce moment-là, avec tout le lot de remises en question, la synagogue, le retour aux études, le bac en philo, l’athéisme et maintenant cette merveilleuse liberté que je chérit plus que tout, bien qu’elle soit parfois si exigeante.

Qui serait-elle, cette hypothétique Geneviève, mère de famille un peu guindée, sans doute, je n’ose pas me l’imaginer. Bien sûr, lorsqu’on choisit une voie, on tente de rationaliser et on peut aussi bien imaginer qu’on a fait le mauvais ou le bon, alors qu’on ne sait pas, en réalité. Seulement, à y penser, en voyant ce que je deviens, je crois que j’ai bien choisi. Cette femme que je suis peut explorer ses propres abysses, ne craint pas d’assumer ses démons, bien que cela puisse la conduire en terre inconnue et inquiétante. Mais elle assume aussi son intelligence, son bonheur, sa solitude choisie, qui aura peut-être encore un intermède ou deux, ou plusieurs, avant la fin, mais qui lui permet de respirer le grand air des possibles à chaque instant.

Je lui suis reconnaissante, à cette Geneviève de 2007, d’avoir choisi, dans son immense vulnérabilité, si forte pourtant, de se traîner hors de cette vie plaquée et d’avoir pris le chemin plus rocailleux mais tellement plus vivant. Elle ne le savait pas alors, où cela la mènerait. Elle se concentrait sur rester en vie. Sur ses questions, sur la tempête qu’elle traversait, s’accrochant à toute bouée, tout repère pour ne pas sombrer. Surtout, ne plus se mentir à soi-même. Surtout, ne plus laisser personne dicter ma vie. Surtout, surtout, rester vivante.

Sans elle, je ne serais pas ici. Forte comme l’eau qui coule vers la mer, en s’adaptant à son lit, tout en creusant le roc peu à peu, jusqu’à ce que le cours en soit déterminé et que plus rien ne puisse l’empêcher d’avancer. L’été de 2007, le barrage a été rompu, les eaux trop fortes l’ont éclaté…