En ce moment, j’atterris. Dans le sens le plus fondamental de ce terme : je me pose sur la terre où je vis.
L’automne dernier à pareille date, j’attendais les rétroactions de mon comité d’évaluation pour mon mémoire de maîtrise. J’avais terminé la rédaction sur les genoux, sous la pression de la nécessité de faire mon dépôt final avant ma date d’embauche au poste de professeure à l’UQAR, à Baie-Comeau. J’étais également dans un sprint de fin d’emploi, à tenter de préparer tout ce que je pouvais pour que la transition à mon poste à la MRC, pour laquelle je travaillais depuis presque quatre ans. M’assurer que tout le travail fait par les acteurs du milieu, une mobilisation énorme et un investissement d’énergie et de ressources impressionnant des organismes communautaires, municipaux, de certains acteurs institutionnels et citoyens, qui avaient participé à toute une démarche de planification collective, l’aboutissement de plusieurs années à bâtir des liens de collaboration dans ce milieu.
Je donnais également une charge de cours, en intervention collective, dans ce futur nouveau milieu de travail. Tout en étant sur la corde raide de l’épuisement professionnel, en devant me trouver un nouveau logement dans une ville que je connaissais peu, à presque deux heures plus loin des centres que là où je demeurais déjà. Nous reprenions aussi avec mon partenaire de vie, après un hiatus nécessaire. Cette année-là, j’ai déménagé deux fois, et en deux ans, j’ai déménagé quatre fois, passant de Tadoussac à Baie-Comeau. Deux fois en hiver.
Tout s’est passé très vite. Un mouvement continu. Je n’ai pas eu le temps de me poser. Depuis l’été 2020, où j’ai abouti à Tadoussac, après un confinement montréalais dont je n’ai pas réalisé l’impact avant d’en être sortie, je vis sur la Côte-Nord, en migrant tranquillement vers l’est. Une bifurcation qui s’ouvrait, et que j’ai plus ou moins consciemment choisie. Je choisissais sur le moment, mais je ne savais évidemment pas où cela me mènerait. Après quelques mois sur le chômage saisonnier, après la fin d’un contrat qui avait été très affecté par la pandémie, j’ai pris la décision de faire une maîtrise à l’Université du Québec à Chicoutimi, en travail social, puisque c’est ce qui semblait me permettre de mobiliser mon bagage tout en m’aidant à développer certains outils plus concrets. Je voyais, après l’été un peu carnavalesque d’un village touristique, la détresse, la pauvreté, l’isolement, et je ne voyais pas comment je pouvais aider. Avec le recul, sachant ce que je sais maintenant sur les taux de scolarisation, je ne serais peut-être pas allée chercher un diplôme supplémentaire… J’aurais très bien pu trouver un emploi intéressant sans la folie dans laquelle je me suis embarquée : les allers-retours à Chicoutimi en plein hiver, la précarité financière, l’isolement social, etc.
En même temps, ces expériences m’ont permis de développer d’autres expertises, d’avoir un angle d’analyse sur des phénomènes complètement nouveaux pour moi, soit les systèmes structurant les réalités d’une « région-ressource ». Pouvoir avoir accès aux expertises développées au Saguenay et au Lac-Saint-Jean sur les réalités régionales me permettait d’avoir un comparatif sur les réalités que j’observais, en dehors de mon expérience métropolitaine. Le poste à la MRC, dans un contexte où il fallait tout reprendre après la pandémie, et où il y avait eu une certaine perte d’expertise à l’interne, m’a permis d’expérimenter un nouveau rôle. J’ai dû changer.
Ce sont ces changements d’identité successifs dont il est ici question. Atterrir, après ces six années de transformation intensive. Passer d’une identité montréalaise, de celle de prof de philo au collégial, qui était encore nouvelle, avec toute ses conditions d’entrée, incluant la grande précarité financière et l’instabilité, à une identité de néo-nord-côtière, d’actrice en développement local, de travailleuse sociale. J’avais connu Tadoussac, en plus, surtout comme travailleuse saisonnière, en cuisine et en boulangerie. J’y avais commencé sans même avoir de voiture, et voilà que je suis dépendante de celle-ci. J’ai pris 60 lbs dans ces six années nord-côtières. De marcheuse au quotidien à Montréal, je faisais pratiquement tous les trajets nécessaires en auto. Je suis passée de végétarienne à consommatrice d’une alimentation disponible et financièrement accessible dans un contexte où les choix sont restreints.
J’arrive à Baie-Comeau. Financièrement, j’ai un poste qui me permet de bien vivre… et de payer mes dettes d’études. J’ai un logement qui me plaît, proche d’endroits qui me plaisent et où je peux marcher. Je vis quand même « en ville », et je ne suis pas sûre que je souhaiterais retourner vivre à Montréal, même si j’aime toujours y aller. Contrairement à beaucoup de « néo » venant des centres, je retourne très peu en ville. J’aime l’idée de « m’enfoncer », de devoir vivre avec la réalité d’ici, sans entretenir artificiellement un lien qui me semble si fragile, puisque dépendant de la route, de ce pétrole si abondant encore maintenant. Dans Énergie et équité, Ivan Illich parle de ce luxe qu’on les gens plus fortuné, de cette inconscience du privilège infini d’une mobilité fondés sur l’accès à un pétrole abondant. Mes travaux sur l’accès au transport en région m’ont donné à lire et à réfléchir sur de nombreux textes sur les inégalités produites par l’inconscience des privilégiés dans l’accès à la rapidité des déplacements, au temps et aux ressources financières nécessaires.
Atterrir, pour moi, c’est justement, accepter de partager une forme de « confinement » à habiter le territoire où on vit. Oui, s’y déplacer, et tant que le rythme de vie exigé par le capitalisme entretient des systèmes fondés sur les déplacements en voiture, il faut bien s’y faire. Mais ne pas dépendre pour son équilibre d’un lien trop fort avec les centres urbains. Comment vivre ici et maintenant ? Prendre le temps de s’installer, de prendre soin de soi, des autres qui y vivent ? Pas par méfiance de la ville, mais pour prendre en compte la distance, l’accepter.
Lorsque je fréquentais l’Université Concordia, où j’ai passé quelques unes de mes années les plus formatrices, je demeurais sur le Plateau Mont-Royal, dans une chambre modeste chez une dame qui y habitait depuis des décennies. Je vivais avec presque rien, et ce qui me nourrissait, c’était essentiellement mes cours et les gens que je rencontrais à l’université. Concordia avait et a toujours « People’s Potato », une soupe populaire à contribution volontaire, pendant l’année universitaire. Une petite épicerie grano à côté de là où était situé le bâtiment du département de philo, le « Frigo vert », complétait de temps en temps les dizaines de tasses de café gratuit que l’asso étudiante en philo fournissait par quelques samosas à 75¢ chacune. Je ne pouvais habituellement même pas me payer la carte mensuelle de la STM, et je réservais les billets pour les situations exceptionnelles. Le reste du temps, même en plein hiver, je marchais aller-retour, 45 minutes par trajet. Beaucoup de mes travaux ont été réfléchis pendant ces déambulations, où j’observais aussi les gens et les choses.
Ici, depuis bientôt deux mois, j’ai décidé de reprendre l’habitude, non plus par nécessité financière, mais par nécessité d’équilibre, de recommencer à marcher en pensant. Dans mon agenda, c’est noté « temps pour penser ». Je trouvais que je n’avais jamais le temps pour penser, et j’ai réalisé que c’était aussi parce que je n’avais plus le temps de marcher. Pour d’illustres philosophes dans l’histoire, les deux vont ensemble. Que ce soit Socrate qui se promenait en enseignant, ou l’école péripatéticienne d’Aristote, les promenades de Kant à heure fixe, ou les longues marches d’Arendt, en passant par Rousseau ou Nietszche, arpenter la terre au rythme de ses propres pas est propice au développement d’idées claires1.
Dans un monde où tant de choses donnent l’impression de s’être dématérialisées, penser en marchant permet d’atterrir, de revenir à la terre elle-même, et de nous lier à elle. Marcher n’est certes pas possibles pour tout le monde, et la créativité humaine a permis d’inventer de multiples manières de permettre aux personnes de se déplacer autrement sur la terre – c’est d’ailleurs une grave inégalité que de ne pas s’assurer que toute personne n’a pas un accès équitable à cette mobilité nécessaire à la vie humaine.
Il y a toutefois le besoin d’atterrir, de se déplacer au rythme du coeur, de replacer le corps qui pense en relation avec ce qui le porte. Prendre le temps. Pour reconstruire l’équilibre nécessaire à la vie.