Mes pensées sont floues, dans une vie floue, qui passe trop vite et où je n’ai pas le temps de penser. Depuis quelques jours, j’ai mis à mon agenda deux heures de « temps pour penser », jumelées à la marche. Peut-être que les pensées qui sans cesse s’ébauchent et se défond, comme les nuages et les embruns, commenceront elles aussi à marcher.
Je reprends ce blogue après 10 ans d’absence. Après deux maîtrises, une en philo, l’autre en travail social, une pandémie entre les deux, et un enchaînement de changements tous plus suprenants les uns que les autres, j’ai besoin d’un endroit pour écrire mes pensées floues. Ici, pas besoin d’élaguer, de synthétiser, de préciser, d’appuyer chaque idée par des citations scientifiques, pour construire un édifice destiné à tenir sous les objections scientifiques. Ici, ça peut être flou, esquissé, l’espace pour extérioriser ce dialogue intérieur sur différents sujets dans lesquels mes pensées s’accrochent.
Penser. Laisser les idées se former, se croiser, se défaire, bifurquer, sans les fameux objectifs SMART. Sans articles à publier, sans comités de révision ou d’évaluation, sans colloques ni présentations. Sans plans de cours, sans lectures obligatoires, sans non plus les contraintes institutionnelles et professionnelles.
Habiter la pensée, la laisser vivre, suivre son cours, trouver les mots. Lire les idées des autres, se laisser toucher, interroger par elles, puis laisser ces idées prendre forme dans l’esprit, hybridées par d’autres, pour créer des formes nouvelles, mais jamais tout à fait. Il y a toujours quelqu’un, quelque part, qui a eu les mêmes, un jour, j’en suis persuadée. Dans les huit milliards d’humains de maintenant, ou tous les autres du passé. C’est toujours nouveau et toujours le même. Chaque personne a son propre chemin de découverte de ce que c’est que d’être, d’exister, dans ce monde curieux.
Notre monde laisse peu de place au flou, puisque le flou ne procure pas le passeport de la productivité capitaliste. Il n’a rien à extraire, rien à vendre. Il existe entre le rien et le quelque chose. J’habite pourtant le flou. Puisque c’est dans le flou que prend racine tout ce qui finit par se préciser. C’est dans le flou que l’existence est à son apogée, puisque le flou contient tout ce qui a été, tout ce qui est et tout ce qui se forgera ensuite. C’est le chaos originel, qui contient tout, mais n’est rien encore.
La chrysalide, l’état flou entre la chenille et le papillon, est le moment où l’être est, sans forme, en transformation, passant d’une forme à l’autre. Combien de philosophes, tels Aristote ou Hegel, se sont-ils interrogés en observant ces mystérieux passages d’un état à un autre, en se demandant quelles conclusions en tirer pour « l’être rationnel » qu’est l’Homme (souvent pas tant les femmes et les autres, puisque nous sommes inachevé.e.s ou déviant.e.s, donc peut-être encore trop flou.e.s ?).
Le flou est malaisant pour qui a besoin de certitudes et de direction. Et pourtant, ne sommes-nous pas tou.te.s flou.e.s ?