À tous ces regards

Un regard, parfois, peut marquer. On ne choisit pas le moment, ce peut être difficile de comprendre pourquoi. Une sorte d’offrande, qu’on ne peut pas vraiment décoder. C’est quelque chose qu’on porte ensuite, quelque chose qui nous hante. On peut se rappeler qui, du contexte, on se rappelle du regard, mais on ne comprend toujours pas. On repense à cette personne, à la couleur de ses yeux, à son visage, et on sait qu’on l’aura gravé dans la mémoire encore très longtemps.

Ce peut-être un regard lourd de fatigue, de tristesse, de déception. Un regard de colère, de peur. Un regard glacial qui entre comme une lame dans le nôtre et nous fait baisser les yeux ou lui rendre coup pour coup. Un regard qui ne comprend pas, qui laisse entrevoir un court instant la douloureuse blessure qui lui est impartie par la vie. Ou encore ce peut être la chaleur pétillante d’un regard heureux, la brève étincelle de bonheur qui laisse après elle la conviction que la vie vaut la peine qu’on y reste. Le regard las d’un vieillard qui voudrait bien que la vie s’achève, le regard interrogateur d’un enfant. Un regard amoureux qui donne envie de s’y perdre. Ou encore le regard doux et bon de quelqu’un qui n’a pas laissé la souffrance l’aigrir mais au contraire, lui a permis de l’ouvrir à l’autre. Il y a le regard fixe de quelqu’un qui ne voit pas, et pourtant, ce regard non-voyant s’offre aussi au monde.

Ces regards, on les croise dans le bus, au travail, ou encore au cours d’un bref instant de silence entre amis. Ils font partie de la vie et sont parmis les instants les plus denses et les plus ordinaires d’une vie. Les années s’accumulent, ces regards en forment les facettes toujours plus nombreuses, qui se fondent les unes dans les autres et permettent d’entrevoir un peu cette humanité qui nous rassemble malgré tout. Ils alourdissent la besace qu’on porte, d’un poids tantôt heureux tantôt terrifiant et teintent peu à peu le regard que l’on offre soi-même au monde.

Café turc

– Pour vous madame?

– Deux sacs de Mokala pour mouture turque, s’il-vous-plaît.

Dehors, la pluie tombe sur la glace fondante, inondant un temps maussade alors qu’on n’est pas encore la mi-janvier. Je regarde, les yeux dans le vague, par la fenêtre alors que le moulin broie les grains bruns clair. J’imagine la dame, à sa table de cuisine, savourant son café turc. Une image. Des rideaux blancs et rouges, des murs boisés, une grande fenêtre éclairant de la lumière blafarde d’hiver l’intérieur chaleureux. Une plante verte. 

Le café turc me fait faire un bond de 14 ans en arrière. Je suis en Bosnie-Herzégovine. Près de Mostar. Là-bas, on va chez des gens l’après-midi, ils servent un café épais, dont le marc s’écoule un peu dans la tasse. On sucre beaucoup. J’entends des voix aux accents que je ne comprends pas.

Presque 15 ans plus tard, je suis dans un magasin, commis au café. Je sers des client-es qui conjuguent type de café, poids, mouture. La livre, c’est 454 g. J’essaie d’être exacte. Pour moi, c’est une sorte de jeu de mémoire, un exercice de précision. Ces minutes qui passent me mènent au compte-goutte vers mon but: Cape Wrath. Depuis que j’ai cartographié mon trajet sur le relief des Highlands, c’est comme si j’avais entrevu la randonnée, la proximité avec les rivières, les lochs, les escarpements. Mes grandes amies m’ont posé la question du risque posé par cette expédition en solitaire… Oui, bien sûr, j’ai prévu. Mais surtout, c’est un pacte que j’ai fait avec moi-même. Il y a des risques bien réels que je me blesse sérieusement, mais je me suis dit que, peu importe, si je n’en reviens pas, ce sera comme ça, c’est tout. Je l’aurai choisi.

Des minutes passent. Des secondes. Sur le petit écran numérique de mon tapis roulant. Je cours, tout en sueur, depuis déjà 34:53 minutes. Il y a quelque chose d’étrange à regarder ces secondes qui s’écoulent tout en courant sans avancer. Quelle absurdité. Regarder le temps qui passe. Courir sans avancer. Pourtant, ça aussi, c’est une préparation pour cette expédition. Remettre au travail les muscles, le coeur, pour pouvoir arriver dans les Highlands sans trop de courbatures. C’est étrange, autant de préparation qui demande de vouer du temps à des activités absurdes afin de pouvoir accumuler des sous pour pouvoir avoir du matériel qui servira à marcher et vivre à la pluie, au vent et au soleil pendant 2-3 semaines.

Pourtant….

L’année dernière, tous mes efforts étaient concentrés en une direction: partir à Tadoussac travailler pour l’été. Non seulement je ne l’ai pas regretté, mais j’en garde les plus magnifiques souvenirs qui me nourrissent encore au coeur de l’hiver et je n’ai de cesse d’y retourner. Construire un projet qui vient des tripes, le préparer, l’accomplir, avec la certitude et la promesse que peu importe ce qui arrive, ç’aura été la bonne chose à faire, la meilleure façon de me fabriquer des souvenirs qui vaillent la peine. 

– Pour moi, ce sera 1lb de Kamikaze moulu café filtre panier, s’il-vous-plaît.

– D’accord!

– Je peux aller faire des courses en attendant?

– Bien sûr!