Un regard, parfois, peut marquer. On ne choisit pas le moment, ce peut être difficile de comprendre pourquoi. Une sorte d’offrande, qu’on ne peut pas vraiment décoder. C’est quelque chose qu’on porte ensuite, quelque chose qui nous hante. On peut se rappeler qui, du contexte, on se rappelle du regard, mais on ne comprend toujours pas. On repense à cette personne, à la couleur de ses yeux, à son visage, et on sait qu’on l’aura gravé dans la mémoire encore très longtemps.
Ce peut-être un regard lourd de fatigue, de tristesse, de déception. Un regard de colère, de peur. Un regard glacial qui entre comme une lame dans le nôtre et nous fait baisser les yeux ou lui rendre coup pour coup. Un regard qui ne comprend pas, qui laisse entrevoir un court instant la douloureuse blessure qui lui est impartie par la vie. Ou encore ce peut être la chaleur pétillante d’un regard heureux, la brève étincelle de bonheur qui laisse après elle la conviction que la vie vaut la peine qu’on y reste. Le regard las d’un vieillard qui voudrait bien que la vie s’achève, le regard interrogateur d’un enfant. Un regard amoureux qui donne envie de s’y perdre. Ou encore le regard doux et bon de quelqu’un qui n’a pas laissé la souffrance l’aigrir mais au contraire, lui a permis de l’ouvrir à l’autre. Il y a le regard fixe de quelqu’un qui ne voit pas, et pourtant, ce regard non-voyant s’offre aussi au monde.
Ces regards, on les croise dans le bus, au travail, ou encore au cours d’un bref instant de silence entre amis. Ils font partie de la vie et sont parmis les instants les plus denses et les plus ordinaires d’une vie. Les années s’accumulent, ces regards en forment les facettes toujours plus nombreuses, qui se fondent les unes dans les autres et permettent d’entrevoir un peu cette humanité qui nous rassemble malgré tout. Ils alourdissent la besace qu’on porte, d’un poids tantôt heureux tantôt terrifiant et teintent peu à peu le regard que l’on offre soi-même au monde.