Accident

Il n’y a rien qui permette mieux de regarder la vie comme un choix continu que d’être arrivée dans ce monde comme un accident. Je n’ai pas demandé à vivre, et je suis arrivée sur cette terre par la force des choses. Parce que ma mère a décidé qu’elle prendrait son parti de cet accident, après avoir refusé de croire, test de grossesse après test de grossesse, que le résultat était positif. Après, mon père est arrivé, et puis il y a eu six autres enfants.

Seulement, cela a, je crois engendré une sorte de sentiment non-dit, toujours présent, de devoir toujours vouloir exister, envers et contre tout. Le sentiment que mon existence ne tient qu’à un fil, et que sans cette volonté très forte de vivre, j’allais être balayée dans le néant. Peut-être est-ce pour cela que les récits de Viktor Frankl, qui soulignait à quel point les prisonniers des camps de concentration ne survivaient aux conditions terribles que par les raisons de vivre qu’ils se donnaient, ou de Jorge Semprun, qui relatait une soirée entre les prisonniers de son camp, où la poésie et la musique, malgré le fait que certains pouvaient difficilement se tenir debout, de faim, leur permettaient de rester humains. Non que je veuille comparer mon existence à ces conditions terribles, mais seulement que ma vie m’a toujours paru dépendre de son sens.

Ainsi, chaque fois que j’étais dans une situation qui me paraissait insensée, il m’était impossible d’y rester. Dès que je voyais l’absurdité, dès que j’avais l’impression de gaspiller un temps précieux dans quelque chose qui n’allait nulle part, qui n’était que routine, ou souffrance sans but, j’avais l’impression d’être éteinte, tout comme morte. Je savais qu’on pouvait avoir faim, qu’on pouvait vivre de très peu, mais sans raison de vivre, la vie m’est insupportable. Alors on s’accroche. On fait des projets plus ou moins réalistes, qu’on défait et refait sans cesse, comme des châteaux de sable. Même lorsqu’il m’était impossible de fuir, c’était en projetant dans l’avenir, en imaginant la vie autrement, que je pouvais recommencer à vivre. Espérer. Pouvoir espérer.

Mémoire

Je réfléchissais tout à l’heure à ce qu’est pour moi la philosophie. Ce qui est le plus difficile, je crois, c’est que je suis toujours en train d’essayer de convaincre quelqu’un qui ne me croit pas. J’essayais d’identifier ce quelqu’un, pour me rendre compte que c’est moi-même. Tout ce que je vais écrire dans ce mémoire, je l’écrirai pour me convaincre. Et je sais d’avance que je n’en serai pas convaincue. Pourtant, c’est une nécessité pour moi que de l’écrire. C’est l’oeuvre qui attendait depuis des années de voir le jour, la raison pour laquelle j’ai étudié toutes ces années, écrit tous ces travaux sur des sujets plus ou moins intéressants, lu tou-tes ces auteur-es. C’est une intime certitude. Après, il y aurai sûrement un vide retentissant, mais peut-être serai-je enfin libre d’écrire autre chose?

Mémoire. C’est ce que je suis en train de rédiger. Après cette rédaction, après avoir réussi cette épreuve, on pourra dire que je suis « maître » en philosophie. C’est drôle. Encore des lectures à faire pour compléter, pour soutenir, pour contre-argumenter et répondre. Mais le squelette est là. Je n’ai pas commencé ce mémoire cette semaine. Je l’ai commencé il y a très longtemps, les premières fois que je me suis demandé pourquoi les êtres humains agissaient comme ils le font les uns envers les autres.

Car, en définitive, l’idée de responsabilité épistémique, ce n’est qu’une petite partie de cette grande interrogation. Pourquoi les gens agissent ainsi? Pourquoi se font-ils autant de mal? Le savent-ils? Comment fait-on pour traiter un autre être humain de cette façon? Elle se pose autant pour moi-même que pour les autres, cette question. Je sais bien que, dans certaines circonstances, je suis capable de tuer. Je serais même, autant et peut-être davantage que bien d’autres, capable de justifier pourquoi j’ai tué. Mais est-ce que ce serait réellement les raisons pour lesquelles je l’aurais fait? Probablement pas. Et puis, même si je ne tue pas directement, le fait d’être témoin, le fait de ne rien faire, le fait de participer indirectement, d’être liée à l’exploitation meurtrière d’êtres humains, cela ne fait-il pas de moi une meurtrière? La seule différence entre moi et la personne qui accomplit l’acte final, n’est-ce pas la longueur de la chaîne de responsabilités qui m’en sépare? Mais pour pouvoir agir, ne faut-il pas d’abord savoir? Savoir ce qui me relie à ces personnes qui souffrent et meurent à cause de mes actes, de mon ignorance? Comprendre, aussi. Comprendre ce que ces gens vivent, ne pas me cacher, ne pas accepter mon impuissance. Ne pas dire « Je ne savais pas », ne pas dire « Je n’y pouvais rien ». Car dès que l’on dit cela, on devient indifférent. L’autre n’est plus notre responsabilité. L’autre devient un moyen parmi tant d’autres, l’autre n’est plus mon frère, ma soeur. L’autre devient objet. Et après cela, toute horreur devient possible, puisque l’autre devient un reproche vivant auquel on ne peut plus faire face.

C’est le sens des Karamazov. Mitia qui prend sur lui la culpabilité, puisque de toute manière, chaque personne qui est lié au meurtre a un rôle dans celui-ci. « Suis-je le gardien de mon frère? » Oui, chaque frère est le gardien des autres. Et dans le refus, dans le fait de détourner la tête de ce frère, de cette soeur, se trouve toute la responsabilité. Il n’y a pas d’innocence.

Plus loin que les Karamazov, c’est depuis que je suis toute petite, que s’est ouverte en moi cette question. Pourquoi ma mère agissait-elle aussi brutalement? Et puis ensuite les longues diatribes plus ou moins sensées pour justifier ces actes. Parfois, je comprenais qu’il y avait de ma part une action qui avait provoqué un châtiment. La question de la proportionnalité se posait alors, mais il y avait alors une cause et un effet. Seulement, certaines fois, il n’y avait pas de cause identifiable. Mais c’est seulement plus tard que j’ai compris qu’il n’y avait pas de cause identifiable dans mes propres actes. À l’époque, je cherchais, j’inventais même, des causes dans quelque chose que j’avais fait ou pensé, dans mon existence même.

Cela fera six ans que je n’ai pas revu ma mère. La dernière fois que nous nous sommes écrit, il y a quatre ans, elle me demandait, en faisant référence à ses problèmes de santé mentale: « Alors, si je m’étais fait soigner à cette époque, tu n’aurais probablement pas existé. Aurais-tu préféré ça? » Question à laquelle on ne peut pas répondre sans que l’une ou l’autre ne se voit dénier un plein épanouissement. Je lui ai répondu qu’il était inutile de poser cette question puisque c’était du passé et qu’on n’y pouvait rien de toute manière. Ce genre de chose était typique de ma relation avec elle. Ma réponse à cette question, en dehors de cette relation, c’est que j’aurais préféré ne pas exister et qu’elle se soit fait soigner. Mon existence ne peut justifier aucune souffrance, aucun abus subséquent. Cependant, je dois vivre avec les conséquences d’un choix qui n’était pas le mien, et porter la responsabilité qui est véritablement la mienne, soit de faire en sorte que je puisse un jour quitter ce monde en ayant fait de mon mieux pour le bonheur des autres, et peut-être aussi pour le mien, qui dépend beaucoup de celui des autres.

En marchant, plus tôt aujourd’hui, je repensais au film préféré de ma mère, « Le Festin de Babette », film franco-danois, d’après la nouvelle de Karen Blixen, auteure danoise (seul film que j’ai trouvé meilleur que l’oeuvre littéraire dont il a été tiré, en passant). Toute la journée, j’ai pensé à cette femme, ma mère, à ses contradictions, à ses intenses colères et aux moments d’extrême vulnérabilité, à son extase devant certaines choses, comme ce film, qui la faisait pleurer et qu’elle écoutait en boucle par moments. Je me disais que ce film était sûrement une clé à la compréhension de qui elle est. J’essayais de la trouver, cette clé. Ce film, qui met en scène, chez tous les personnages, un renoncement, un sacrifice, qui à sa foi, qui à son ambition, qui à une carrière, renoncements qui finissent, à la fin, par trouver leur sens, d’une manière ou d’une autre, dans le partage d’une beauté, de la vie savourée à travers le repas, fruit du renoncement de Babette. Je crois que ma mère se voyait comme ayant renoncé à quelque chose, à un certain idéal de bonheur pour elle-même, se cachant derrière ses enfants, cette vie qui ne collait pas à ce qu’elle avait souhaité plus jeune, qui la décevait sans doute. Elle espérait sans doute que cela lui soit rendu un jour. Sera-ce le cas? Je n’en sais rien. Nous ne sommes pas dans un film.

Pour moi, j’ai été nourrie par les contes d’un autre Danois, qui se terminent aussi souvent en injustices mélancoliques qu’en fins heureuses. Je crois que toute cette révolte que je porte, c’est que je ne crois pas que la vie soit juste. Soit on l’accepte comme elle est, soit on se bat avec elle pour en tirer son bonheur. Mais ce n’est pas une question de justice. La justice, c’est de nos actes les un-es envers les autres qu’elle peut émerger. La vie elle-même y est indifférente.

 

 

Les oursins

Il y a plusieurs années de cela, déjà. Je m’étais arrêtée sur la plage, accroupie dans quelques centimètres d’eau, et je contemplais les oursins. Combien de temps? Je ne saurais le dire. Des micro-mouvements, presque imperceptibles, qu’on pouvait aisément confondre avec celui de l’eau. Il y en avait des centaines, par amas de 4 ou 5, un peu partout, dans de petits creux du sable. J’étais curieuse de savoir ce qu’il y avait à l’intérieur de ces boules vertes couvertes de piquants, connaissant pourtant les rudiments théoriques du fonctionnement de ces organismes étranges. J’aurais pu en ouvrir un, après tout, il y en avait des centaines, probablement des milliers. Mais quelque chose me retenait. Ils étaient vivants, et aucun d’entre eux n’avaient à mourir simplement pour satisfaire ma curiosité. Alors je restai à les contempler.

Ce sont des moments comme celui-là, où une conscience aiguë de mon appartenance à ce réseau inextricable des vivants me saisit. C’était le temps où j’assumais mes premiers pas d’athée, mais dans ce moment de contemplation, qui ressemblait à des dizaines d’autres moments de contemplation passés, je réalisai que je n’avais peut-être jamais cru en ce dieu personnel, anthropomorphe, que j’avais toujours assimilé à une espèce de Père Noël effrayant qui demandait ce qu’on voulait, puis nous le refusait pour notre propre bien. Un être qui prenait plaisir au sacrifice des êtres qu’il aimait, supposément. Il y avait quelque chose de répugnant. Pourtant, à côté de cette caricature, j’avais vécu des moments de profonde union avec autre chose, avec cette force de vie, lorsque j’étais en contemplation devant le fleuve, soit assise devant les vagues ou dedans, faisant corps avec l’eau et tous les êtres qui l’habitaient.

Peu avant, j’avais commencé en philo, et pris connaissance du fameux « rasoir d’Ockam », qui implique qu’on élimine les justifications dont on peut se passer. L’explication la plus simple. Pour moi, la question de dieu avait été résolue ainsi: puis-je vivre sans cette bizarre construction que les gens utilisent à tort et à travers pour justifier leurs actes? Oui, alors terminé. La vie était déjà assez fascinante et complexe sans qu’on ne cherche à l’expliquer par quelque chose d’aussi trivial et incohérent. De plus, cela permettait d’avoir une idée plus saine de sa propre responsabilité et de ses désirs, des conséquences de tout ceci et de ses relations avec les autres, humains ou non.

Et puis, je pouvais contempler les oursins en m’émerveillant simplement de la vie. C’est beaucoup plus merveilleux s’il n’y a pas de dieu bizarre qui crée des oursins, mais simplement l’évolution et la diversité des vivants selon leurs habitats. Le hasard est toujours beaucoup plus intéressant. Avec mon gros cerveau d’homo sapiens sapiens, je ne suis pas plus unique que l’oursin que je contemple. Un jour, mon organisme s’est formé, les circonstances ont permis mon existence comme être différencié, et j’ai atteint ma maturité, puis je vieillirai et toutes ces cellules hautement spécialisées mourront et se déferont en molécules qui se recomposeront autrement, certaines dans les organismes d’autres vivants.

Je ne suis rien, parfois ce constat se fait particulièrement évident. Pourtant, j’essaie d’assumer pleinement cette volonté de vivre, et toutes ces choses plus ou moins contradictoires qui m’habitent, cette colère toujours prompte à se manifester, par exemple. Tout doucement, j’apprends à l’apprivoiser, à comprendre sa présence. Elle vient comme une tornade, mais elle ne me fait plus peur, et maintenant, elle reste peu et est plutôt inoffensive.

Je suis rien, mais ce n’est pas un rien d’absence, c’est un rien qui contient la plénitude de la vie dans toute sa fugacité. J’ai cette forme aujourd’hui, je disparaîtrai demain et d’autres formes prendront ma place. Cela n’a que si peu d’importance. Mais chaque jour est comme une nouvelle motte d’argile à modeler: ce n’est pas parce qu’elle disparaîtra le soir qu’il n’y a pas une figure fantastique à inventer, n’est-ce pas?

Le « rien »

C’est le moment du « rien ». Là où l’informe se transforme en idées, là où je vois se construire sous mes yeux à demi-clos le plan du mémoire à écrire. Là où je vois défiler les images, là où les sentiments encore sans mots surgissent et s’évanouissent. Le « rien » où le temps passe sans être le temps, figé et éternel, et cependant mouvant. Le « rien » arrive le matin, il esquisse quelques gestes. J’essaie une robe à laquelle je viens de penser, juste parce que je me demandais si elle m’allait mieux maintenant qu’il y a un an. Je me dis qu’il faudrait aller chercher du lait pour le café, tout à l’heure. Je me tresse les cheveux, mets un soutien-gorge. Puis je pense à une chanson de Barbara que j’ai envie d’écouter, je lis quelques pages des Karamazov, et je me remets à penser. C’est le « rien ». Le « rien » qui a tant besoin de temps pour exister, dans ce monde au temps manquant. Le « rien » qui est à l’origine de tout…

Cinq loups et une baleine

Il y a environ cinq ans de cela, peut-être six, j’étais terriblement angoissée, et, comme souvent dans ces cas-là, je me suis enfermée dans ma chambre, me suis couchée sur mon lit, et me suis obligée à faire face à cette angoisse, en la laissant m’envahir, me prendre à la gorge. Par expérience, en la laissant faire, en laissant monter tout ce qu’elle a à me dire, cette angoisse, elle finit par se dissoudre. Souvent, ça finit par un sommeil paisible et réparateur.

Ce fut le cas, cependant, cette fois, ce sommeil fut accompagné d’un rêve que je n’ai jamais oublié. Je ne crois pas à grand chose, cependant, quelquefois, les choses ont besoin d’images et de symboles pour se dire.

Dans ce rêve, il y avait deux parties. Toutes deux se déroulaient autour de la maison de Notre-Dame-du-Portage, qui est, je crois, dans ma vie, l’archétype de « la maison », celle qui fut le plus stable, et peut-être celle où j’ai connu le plus de joie et de chaleur humaine, et aux environs de laquelle j’ai pu le plus explorer la nature, m’attacher au Fleuve, qui n’en était qu’à quelques mètres.

Dans la première partie, c’était la nuit, et je retrouvais une baleine, un immense cachalot échoué. Je me souviens de mon sentiment d’impuissance, mais il me parla, sans mots, et me dit quelque chose que je ne comprenais pas, mais qui annonçait quelque chose de l’avenir, en cherchant à me rassurer. Par la magie des rêves, je réussis à le ramener au large, où il disparut. Je nageais ensuite avec cinq épaulards, comme si j’étais l’un d’eux.

Dans la deuxième partie, il faisait toujours nuit, et je me retrouvais sur le toit de la maison, à regarder par la fenêtre quelque chose de terrifiant qui se passait à l’intérieur, sans que je puisse le décrire. J’étais paralysée par la peur. Jusqu’à ce que cinq loups blancs surgissent et m’entourent. Je comprenais que c’était les épaulards qui s’étaient métamorphosés.

Je me suis réveillée, avec un tel sentiment de paix et de clarté, une telle force, que je m’en souviens encore et que j’y puise encore, parfois, la force nécessaire pour être heureuse. En m’imaginant qu’il y cinq loups blancs/épaulards qui me gardent, et un cachalot qui me fait un clin d’oeil au large.