Il y a plusieurs années de cela, déjà. Je m’étais arrêtée sur la plage, accroupie dans quelques centimètres d’eau, et je contemplais les oursins. Combien de temps? Je ne saurais le dire. Des micro-mouvements, presque imperceptibles, qu’on pouvait aisément confondre avec celui de l’eau. Il y en avait des centaines, par amas de 4 ou 5, un peu partout, dans de petits creux du sable. J’étais curieuse de savoir ce qu’il y avait à l’intérieur de ces boules vertes couvertes de piquants, connaissant pourtant les rudiments théoriques du fonctionnement de ces organismes étranges. J’aurais pu en ouvrir un, après tout, il y en avait des centaines, probablement des milliers. Mais quelque chose me retenait. Ils étaient vivants, et aucun d’entre eux n’avaient à mourir simplement pour satisfaire ma curiosité. Alors je restai à les contempler.
Ce sont des moments comme celui-là, où une conscience aiguë de mon appartenance à ce réseau inextricable des vivants me saisit. C’était le temps où j’assumais mes premiers pas d’athée, mais dans ce moment de contemplation, qui ressemblait à des dizaines d’autres moments de contemplation passés, je réalisai que je n’avais peut-être jamais cru en ce dieu personnel, anthropomorphe, que j’avais toujours assimilé à une espèce de Père Noël effrayant qui demandait ce qu’on voulait, puis nous le refusait pour notre propre bien. Un être qui prenait plaisir au sacrifice des êtres qu’il aimait, supposément. Il y avait quelque chose de répugnant. Pourtant, à côté de cette caricature, j’avais vécu des moments de profonde union avec autre chose, avec cette force de vie, lorsque j’étais en contemplation devant le fleuve, soit assise devant les vagues ou dedans, faisant corps avec l’eau et tous les êtres qui l’habitaient.
Peu avant, j’avais commencé en philo, et pris connaissance du fameux « rasoir d’Ockam », qui implique qu’on élimine les justifications dont on peut se passer. L’explication la plus simple. Pour moi, la question de dieu avait été résolue ainsi: puis-je vivre sans cette bizarre construction que les gens utilisent à tort et à travers pour justifier leurs actes? Oui, alors terminé. La vie était déjà assez fascinante et complexe sans qu’on ne cherche à l’expliquer par quelque chose d’aussi trivial et incohérent. De plus, cela permettait d’avoir une idée plus saine de sa propre responsabilité et de ses désirs, des conséquences de tout ceci et de ses relations avec les autres, humains ou non.
Et puis, je pouvais contempler les oursins en m’émerveillant simplement de la vie. C’est beaucoup plus merveilleux s’il n’y a pas de dieu bizarre qui crée des oursins, mais simplement l’évolution et la diversité des vivants selon leurs habitats. Le hasard est toujours beaucoup plus intéressant. Avec mon gros cerveau d’homo sapiens sapiens, je ne suis pas plus unique que l’oursin que je contemple. Un jour, mon organisme s’est formé, les circonstances ont permis mon existence comme être différencié, et j’ai atteint ma maturité, puis je vieillirai et toutes ces cellules hautement spécialisées mourront et se déferont en molécules qui se recomposeront autrement, certaines dans les organismes d’autres vivants.
Je ne suis rien, parfois ce constat se fait particulièrement évident. Pourtant, j’essaie d’assumer pleinement cette volonté de vivre, et toutes ces choses plus ou moins contradictoires qui m’habitent, cette colère toujours prompte à se manifester, par exemple. Tout doucement, j’apprends à l’apprivoiser, à comprendre sa présence. Elle vient comme une tornade, mais elle ne me fait plus peur, et maintenant, elle reste peu et est plutôt inoffensive.
Je suis rien, mais ce n’est pas un rien d’absence, c’est un rien qui contient la plénitude de la vie dans toute sa fugacité. J’ai cette forme aujourd’hui, je disparaîtrai demain et d’autres formes prendront ma place. Cela n’a que si peu d’importance. Mais chaque jour est comme une nouvelle motte d’argile à modeler: ce n’est pas parce qu’elle disparaîtra le soir qu’il n’y a pas une figure fantastique à inventer, n’est-ce pas?