Mais qu’est-ce que le nitrate d’ammonium ?

Dans le dernier mois, mes pas quotidiens m’ont menée à plusieurs reprises au quai de Baie-Comeau, où un certain nombre de cargos Wagenborg (compagnie de transport maritime des Pays-Bas, fondée en 1898, je suis allée regarder, j’étais curieuse). Parfois, aussi, de la compagnie ForestWave, une autre compagnie néerlandaise de transport maritime…

J’étais intriguée par ce qui était débarqué, de gros sacs, que les grues transbordaient lentement. J’y allais soit le matin, juste avant que les opérations démarrent, ou le soir, lorsqu’elles étaient en pause. Les camions de la Société de transport de Baie-Comeau font des allers-retours entre le quai et l’entrepôt, qui est à quelques mètres.

Je ne connais pas grand chose, j’observe, avec beaucoup de questions qui me traversent l’esprit. Qu’est-ce que ces sacs contiennent ? Pourquoi y a-t-il une voie ferrée (à celle-ci, je n’ai pas encore de réponse) ? J’ai vu le bateau du CN accoster, et je me dis qu’il y a peut-être un échange de wagons, mais c’est un dossier à suivre.

Par contre, un matin, en me dirigeant vers l’autre secteur de Baie-Comeau, à un feu rouge, je me retrouve juste derrière un semi-remorque bien chargé de ces sacs. Il vire sur la 389. En me rapprochant, je lis « nitrate d’ammonium ». Aucune idée de ce que c’est. Mes cours de chimie sont loin. Mais je me dis à ce moment que ça risque d’avoir un lien avec les mines.

Ce n’est pas mon intérêt principal, évidemment, et donc je continue mes petites recherches à temps perdu. Le nitrate d’ammonium est un sel d’azote, né d’un processus chimique, à partir d’ammoniac issu de la pétrochimie, découvert par l’Allemand Fritz Haber en 1908 et dont l’industrialisation sera réalisée par Carl Bosch en 19131… À ce moment, c’est sa qualité explosive qui intéresse (sans surprise, à la veille de la première guerre mondiale). Donc, à ce moment, c’est pour produire des bombes ou faire exploser des infrastructures.

Évidemment, c’est aussi utile pour l’industrie civile, les mines, et ce composé constitue apparemment « 80% des 2,7 millions d’explosifs utilisés chaque année en Amérique du Nord ». Ça devenait donc assez évident que ce soit débarqué à Baie-Comeau pour monter à Fermont. L’autre utilisation de ce composé, en réalité bien plus importante, c’est comme engrais dans l’agriculture intensive… Donc une autre ramification de la dépendance que nous avons développé au pétrole, et je n’en connais certainement pas suffisamment pour comprendre les impacts de tout ceci sur l’environnement.

En bonus, la dernière fois que le nitrate d’ammonium a fait les manchettes, c’est lors de l’explosion massive au port de Beyrouth le 4 août 2020, où 2700 tonnes du composé ont explosé. Plusieurs articles publiés dans les médias à cette occasion spécifient que les conditions très contrôlées de stockage du composé au Canada rendent ce genre d’incident peu probable. C’est bien rassurant et tout. Mais bon…

Pour conclure, j’ai aussi fait le lien avec le projet de Hy2Gen2, dont le projet d’usine de production « d’hydrogène vert » à Baie-Comeau serait à la base de la synthèse de nitrate d’ammonium, celui-ci devant être réservé, au moins dans sa majeure partie, à l’industrie minière québécoise. Pourquoi vert ? De ce que j’ai compris, c’est à la fois du fait que l’usine serait alimentée par l’hydroélectricité, et parce que la synthèse ne serait pas issue du méthane, mais de l’eau3. Bien que ce procédé permette une décarbonation quasi-complète sur papier, il est nettement plus énergivore… Et bon, toute la logistique de transport et d’entretien des infrastructures reposant quand même sur les énergies fossiles, on peut quand même se poser des questions.

Bref…. tout un fil tiré lors de mes promenades quotidiennes du dernier mois.

  1. Nitrate d’ammonium, iode : retour sur l’histoire explosive de deux substances essentielles ↩︎
  2. Bénéficiaire de précieux mégawatts, Hy2Gen devra vendre son nitrate d’ammonium au Québec | Le Devoir ↩︎
  3. Environmental impact assessment of green ammonia coupled with urea and ammonium nitrate production – ScienceDirect ↩︎

En-terrir

Une idée qui s’est présentée dans mes déambulations quotidiennes. Un mot, croisement entre « incarner/s’incarner », prendre chair, et atterrir (du préfixe ad-, aller vers, s’approcher de, ou encore dans le sens de commencer une action, et -terre), dont l’utilisation la plus commune aujourd’hui dérive du vocabulaire maritime. Atterrir, c’est accoster, s’approcher de la terre. Arriver à terre. À la réflexion, cette simple approche, qui avec son utilisation aéronautique, marque plutôt le processus de se poser sur terre, me semblait plutôt insatisfaisante pour décrire celui devenir partie de la terre par la pensée. On parle souvent de s’enraciner. Ce qui ne me semble pas non plus tout à fait juste, puisque notre mobilité fait partie de nous (peut-être ici retrouvera-t-on des traces des catégorisations aristotéliciennes). Enfin…

Après ces réflexions, j’ai fait une petite recherche pour savoir si ce verbe existait déjà, et si c’était le cas, que pouvait-il bien signifier ? La fâcheuse IA de Google me disait qu’il n’existait pas, mais en descendant rapidement, j’ai trouvé un article où ce verbe du moyen français était cité comme exemple. Un article de linguistique, sur le préfixe in/en- en moyen français, Le couple préfixal en- (in-) / es- (e- / ex-) en moyen français, de Robert Martin (2004) . Le verbe en question, retrouvé en page 8, était brièvement défini comme l’action de « souiller de terre ».

Toutefois, j’ai retrouvé dans cet article des éléments qu’une profane de la linguistique comme moi trouvais poétiques et utiles dans un processus de conceptualisation. D’emblée, l’idée que le « en- » (forme populaire du « in-« , provenant du latin) indique un « mouvement vers l’intérieur », ou encore « d’attribution » (une connotation d’appartenance), et le processus du devenir (l’exemple d’endormir).

« Comme l’étymologie le laisse attendre, le préverbe en-lin- est fortement lié à l’idée d’intériorité. Cette idée se manifeste de différentes manières :
— elle peut être celle d’un mouvement vers l’intérieur
— elle peut être aussi celle d’attribution (tout particulièrement dans les parasynthétiques à base adjective)
— l’intériorité peut être enfin celle du procès lui-même ; la formation préfixée marque alors, par opposition au verbe de base, une
nuance plus ou moins nettement intensive ou inchoative (par exemple dans endormir). » (p. 6-7)

Le verbe enterrir lui-même est classé dans les groupes où « [l]a base désigne ce qui est mis dans ou sur qqc. — Le vocable préfixé signifie « mettre dans/sur » […] enterrir (« souiller de terre » ; la vigne, S. M. , 463) » (p.8). Le moyen français ne m’aide finalement pas beaucoup. Cependant, un autre groupe m’a intéressé, celui où « [l]a base désigne le lieu dans lequel pénètre ou dans lequel se situe l’objet » (p.10) Ici, le « en- » indique qu’un processus vers l’intériorité est en cours : « L’intériorité peut être celle du procès lui-même. Le verbe préfixé, par rapport au verbe de base, marque alors la réalité du procès, sa plénitude ou sa survenance. Le préfixe prend une valeur intensive ou inchoative, sans que les deux soient toujours très clairement distincts. »

Incarner, s’incarner

Une des plaies structurantes de la pensée moderne a été la consommation du divorce entre l’esprit et le corps, qu’on a entre autres attribué à Descartes et à son cogito. « Je pense, donc je suis ». La méfiance envers le corps, les sens, le lien inconfortable avec les autres êtres vivants, l’obsession de la distinction d’avec les autres animaux, l’envie d’atteindre un point de vue « divin », celui qu’on dit « de nulle part » (Nagel, 1986, dans « The View from nowhere »), interprétations chrétiennes plus ou moins orthodoxes, cette « désincarnation » est le fruit d’un entrecroisement touffu. Les Lumières, Kant et la raison pure… La recherche de cette sortie du corps, de la terre par une étrange conception de l’objectivité a fini par consacrer une vision du monde sous-tendant une multiplicité de structures tentaculaires informant les sociétés et les cultures eurodescendantes ou colonisées. Paradoxalement, cette « extraction première » a aussi entraîné un confinement à la terre, dans les courants matérialistes, dans un curieux rapport de domination et de possession de l’Homme (qui est-il ?) sur tout le reste. Dans l’idée d’approfondir compréhension, critiques et voies de sorties, outre plusieurs ouvrages féministes (rapidement, celui de Sandra Harding, Objectivity and Diversity : Another Logic of Scientific Research, me vient en tête), il me faut d’ailleurs lire les ouvrages de Mohamed Amer Mezziane, recommandés par un ami, et dont les titres à eux seuls invite à la réflexion.

Par cette désincarnation, on s’extrait également de notre statut terrestre, puisque c’est par notre corps que nous appréhendons notre habitat commun. Enterrir, s’enterrir, ne serait-ce pas le mouvement de retour vers notre condition humaine partagée avec l’ensemble des êtres et des choses de la terre ? Une continuité de l’incarnation. Une reconnaissance phénoménologique de l’expérience d’être DE la terre. L’idée qu’on ne peut être ni au-dessus, ni partout, mais qu’on est toujours, et dans tout, en relation avec la terre et ses autres habitants.

Bruno Latour réfléchissait à cette idée de retrouver son ancrage dans l’endroit où l’on habite, dans son ouvrage Où atterrir ? Comment s’orienter en politique (2017), en proposant d’opérer un ralentissement pour se concevoir comme terrestres avec les autres terrestres. Je ne me souviens pas de l’entièreté du propos, mais je me rappelle avoir pensé que c’était une pensée bien ancrée en France, qui ne pouvait pas nécessairement se transposer aisément dans une terre marquée par un colonialisme extractif. Ma critique sera à préciser. Le point d’entrée dans mon idée est cependant que l’identité québécoise, et nord-américaine plus généralement, est fondée sur un malaise, un mal-être dans ses sous-bassements, dans une espèce de rapport frauduleux à la terre. Sous un discours qui reprend certains tropes de l’attachement à un terroir (agriculture, activités familiales et traditionnelles), il y a un abcès bien infecté qui n’a jamais réellement été percé.

L’alliance entre les politiciens conservateurs et l’Église catholique canadienne-française a produit une idéologie où la figure du colon et de sa famille (modélisée selon la « Sainte-Famille », que Dalie Giroux déconstruit si bien dans son ouvrage Penser croche (2026), est sacralisée. Le rapport à la terre y est d’emblée colonial, défrichage et mise en culture des territoires autochtones non-cédés y étant considérés comme l’idéal à imiter. Cet idéal est repris dans la chanson du groupe « Mes aïeux », Dégénérations, qui reprend grosso modo les tropes : le colon initial qui défriche, laboure, rentabilise la terre, sa femme qui engendre une « tablée d’enfants », et les descendants qui « dégénèrent » en s’éloignant de l’idéal…

Comment donc « enterrir » sans retomber dans ce construit colonial ?

« Souiller de terre », enterrer, s’enterrer, se terrer, inhumer, humilité, humilier

Au cours d’une autre de mes promenades philosophiques, l’interrogation porta sur l’idée de « souiller de terre » : encore l’idée que la terre est quelque chose de sale, qui souille. Il y a un rapport inconfortable à la terre, où celle-ci est à la fois associée à ce qui nous fait vivre et à ce qui souille, un rappel que nous en faisons partie. On enterre la dépouille de quelqu’un, mais aussi on enterre un trésor, ce qui est précieux, pour le conserver à l’abri des regards. On s’enterre vivant lorsqu’on disparaît des cercles sociaux, ou qu’on part vers un endroit reculé, on se terre lorsqu’on a peur et se mettre à l’abri du danger. D’autres mots, dérivés du mot latin pour la terre dans sa conception de « sol », humus, portent aussi un un sens ambigü : on inhume quelqu’un, et on peut humilier quelqu’un, mais l’humilité est aussi une vertu. S’approcher du sol, si on le fait soi-même, est vertueux. Cependant, si on y confine quelqu’un, c’est une forme de violence…

Ces réflexions ne se terminent pas ici, bien que le billet en arrive à sa conclusion. À suivre.

Atterrir

En ce moment, j’atterris. Dans le sens le plus fondamental de ce terme : je me pose sur la terre où je vis.

L’automne dernier à pareille date, j’attendais les rétroactions de mon comité d’évaluation pour mon mémoire de maîtrise. J’avais terminé la rédaction sur les genoux, sous la pression de la nécessité de faire mon dépôt final avant ma date d’embauche au poste de professeure à l’UQAR, à Baie-Comeau. J’étais également dans un sprint de fin d’emploi, à tenter de préparer tout ce que je pouvais pour que la transition à mon poste à la MRC, pour laquelle je travaillais depuis presque quatre ans. M’assurer que tout le travail fait par les acteurs du milieu, une mobilisation énorme et un investissement d’énergie et de ressources impressionnant des organismes communautaires, municipaux, de certains acteurs institutionnels et citoyens, qui avaient participé à toute une démarche de planification collective, l’aboutissement de plusieurs années à bâtir des liens de collaboration dans ce milieu.

Je donnais également une charge de cours, en intervention collective, dans ce futur nouveau milieu de travail. Tout en étant sur la corde raide de l’épuisement professionnel, en devant me trouver un nouveau logement dans une ville que je connaissais peu, à presque deux heures plus loin des centres que là où je demeurais déjà. Nous reprenions aussi avec mon partenaire de vie, après un hiatus nécessaire. Cette année-là, j’ai déménagé deux fois, et en deux ans, j’ai déménagé quatre fois, passant de Tadoussac à Baie-Comeau. Deux fois en hiver.

Tout s’est passé très vite. Un mouvement continu. Je n’ai pas eu le temps de me poser. Depuis l’été 2020, où j’ai abouti à Tadoussac, après un confinement montréalais dont je n’ai pas réalisé l’impact avant d’en être sortie, je vis sur la Côte-Nord, en migrant tranquillement vers l’est. Une bifurcation qui s’ouvrait, et que j’ai plus ou moins consciemment choisie. Je choisissais sur le moment, mais je ne savais évidemment pas où cela me mènerait. Après quelques mois sur le chômage saisonnier, après la fin d’un contrat qui avait été très affecté par la pandémie, j’ai pris la décision de faire une maîtrise à l’Université du Québec à Chicoutimi, en travail social, puisque c’est ce qui semblait me permettre de mobiliser mon bagage tout en m’aidant à développer certains outils plus concrets. Je voyais, après l’été un peu carnavalesque d’un village touristique, la détresse, la pauvreté, l’isolement, et je ne voyais pas comment je pouvais aider. Avec le recul, sachant ce que je sais maintenant sur les taux de scolarisation, je ne serais peut-être pas allée chercher un diplôme supplémentaire… J’aurais très bien pu trouver un emploi intéressant sans la folie dans laquelle je me suis embarquée : les allers-retours à Chicoutimi en plein hiver, la précarité financière, l’isolement social, etc.

En même temps, ces expériences m’ont permis de développer d’autres expertises, d’avoir un angle d’analyse sur des phénomènes complètement nouveaux pour moi, soit les systèmes structurant les réalités d’une « région-ressource ». Pouvoir avoir accès aux expertises développées au Saguenay et au Lac-Saint-Jean sur les réalités régionales me permettait d’avoir un comparatif sur les réalités que j’observais, en dehors de mon expérience métropolitaine. Le poste à la MRC, dans un contexte où il fallait tout reprendre après la pandémie, et où il y avait eu une certaine perte d’expertise à l’interne, m’a permis d’expérimenter un nouveau rôle. J’ai dû changer.

Ce sont ces changements d’identité successifs dont il est ici question. Atterrir, après ces six années de transformation intensive. Passer d’une identité montréalaise, de celle de prof de philo au collégial, qui était encore nouvelle, avec toute ses conditions d’entrée, incluant la grande précarité financière et l’instabilité, à une identité de néo-nord-côtière, d’actrice en développement local, de travailleuse sociale. J’avais connu Tadoussac, en plus, surtout comme travailleuse saisonnière, en cuisine et en boulangerie. J’y avais commencé sans même avoir de voiture, et voilà que je suis dépendante de celle-ci. J’ai pris 60 lbs dans ces six années nord-côtières. De marcheuse au quotidien à Montréal, je faisais pratiquement tous les trajets nécessaires en auto. Je suis passée de végétarienne à consommatrice d’une alimentation disponible et financièrement accessible dans un contexte où les choix sont restreints.

J’arrive à Baie-Comeau. Financièrement, j’ai un poste qui me permet de bien vivre… et de payer mes dettes d’études. J’ai un logement qui me plaît, proche d’endroits qui me plaisent et où je peux marcher. Je vis quand même « en ville », et je ne suis pas sûre que je souhaiterais retourner vivre à Montréal, même si j’aime toujours y aller. Contrairement à beaucoup de « néo » venant des centres, je retourne très peu en ville. J’aime l’idée de « m’enfoncer », de devoir vivre avec la réalité d’ici, sans entretenir artificiellement un lien qui me semble si fragile, puisque dépendant de la route, de ce pétrole si abondant encore maintenant. Dans Énergie et équité, Ivan Illich parle de ce luxe qu’on les gens plus fortuné, de cette inconscience du privilège infini d’une mobilité fondés sur l’accès à un pétrole abondant. Mes travaux sur l’accès au transport en région m’ont donné à lire et à réfléchir sur de nombreux textes sur les inégalités produites par l’inconscience des privilégiés dans l’accès à la rapidité des déplacements, au temps et aux ressources financières nécessaires.

Atterrir, pour moi, c’est justement, accepter de partager une forme de « confinement » à habiter le territoire où on vit. Oui, s’y déplacer, et tant que le rythme de vie exigé par le capitalisme entretient des systèmes fondés sur les déplacements en voiture, il faut bien s’y faire. Mais ne pas dépendre pour son équilibre d’un lien trop fort avec les centres urbains. Comment vivre ici et maintenant ? Prendre le temps de s’installer, de prendre soin de soi, des autres qui y vivent ? Pas par méfiance de la ville, mais pour prendre en compte la distance, l’accepter.

Lorsque je fréquentais l’Université Concordia, où j’ai passé quelques unes de mes années les plus formatrices, je demeurais sur le Plateau Mont-Royal, dans une chambre modeste chez une dame qui y habitait depuis des décennies. Je vivais avec presque rien, et ce qui me nourrissait, c’était essentiellement mes cours et les gens que je rencontrais à l’université. Concordia avait et a toujours « People’s Potato », une soupe populaire à contribution volontaire, pendant l’année universitaire. Une petite épicerie grano à côté de là où était situé le bâtiment du département de philo, le « Frigo vert », complétait de temps en temps les dizaines de tasses de café gratuit que l’asso étudiante en philo fournissait par quelques samosas à 75¢ chacune. Je ne pouvais habituellement même pas me payer la carte mensuelle de la STM, et je réservais les billets pour les situations exceptionnelles. Le reste du temps, même en plein hiver, je marchais aller-retour, 45 minutes par trajet. Beaucoup de mes travaux ont été réfléchis pendant ces déambulations, où j’observais aussi les gens et les choses.

Ici, depuis bientôt deux mois, j’ai décidé de reprendre l’habitude, non plus par nécessité financière, mais par nécessité d’équilibre, de recommencer à marcher en pensant. Dans mon agenda, c’est noté « temps pour penser ». Je trouvais que je n’avais jamais le temps pour penser, et j’ai réalisé que c’était aussi parce que je n’avais plus le temps de marcher. Pour d’illustres philosophes dans l’histoire, les deux vont ensemble. Que ce soit Socrate qui se promenait en enseignant, ou l’école péripatéticienne d’Aristote, les promenades de Kant à heure fixe, ou les longues marches d’Arendt, en passant par Rousseau ou Nietszche, arpenter la terre au rythme de ses propres pas est propice au développement d’idées claires1.

Dans un monde où tant de choses donnent l’impression de s’être dématérialisées, penser en marchant permet d’atterrir, de revenir à la terre elle-même, et de nous lier à elle. Marcher n’est certes pas possibles pour tout le monde, et la créativité humaine a permis d’inventer de multiples manières de permettre aux personnes de se déplacer autrement sur la terre – c’est d’ailleurs une grave inégalité que de ne pas s’assurer que toute personne n’a pas un accès équitable à cette mobilité nécessaire à la vie humaine.

Il y a toutefois le besoin d’atterrir, de se déplacer au rythme du coeur, de replacer le corps qui pense en relation avec ce qui le porte. Prendre le temps. Pour reconstruire l’équilibre nécessaire à la vie.

  1. https://theconversation.com/aristote-lavait-pressenti-bouger-stimule-la-pensee-et-la-creativite-265999 ↩︎