Partir…

images

Une bouteille d’huile d’olive, deux bouteilles d’huile d’olive, une liste des sortes de craquelins qui manquent dans la section, de tofu dans le frigo, ne pas oublier de faire la rotation. Les heures passent, à placer des choses pour que les gens qui viennent faire leurs emplettes puissent trouver de jolis produits à l’emballage attrayant sur les tablettes. « J’aimerais avoir une livre de café maison corsé » « Quelle mouture, madame? » « Ben une cafetière italienne. » « D’accord. » Je saisis le sac, la pelle, remplis le sac, pesée, avec un petit défi personnel d’arriver du premier coup au poids exact, avant d’imprimer l’étiquette, puis de moudre les grains foncés et odorants.

Debout derrière la caisse, je regarde dehors. Un client arrive. « Bip, bip, bip », fait le scan sur les codes barres. « Cinquant-quatre et quatre-vingts-quinze (ne pas oublier que même si le chiffre exact est quatre-vingts-seize, disparition des sous noirs oblige) s’il-vous-plaît. » Une petite blague, un sourire, le client part. Souvent, il essaie d’ouvrir la porte qui demeure verrouillée afin d’empêcher les courants d’air. Lorsque le client est désagréable, c’est l’étendue de ma vengeance, avant de passer au prochain.

Les heures passent. Les collègues sont sympathiques, certain-es plus que d’autres. Je suis capable de tout supporter de toute manière. Dans quelques mois, je pars. Chaque heure qui passe, dix dollars s’accumulent sur ma paie. Chaque paie qui arrive, un montant est alloué à la préparation du grand départ. L’équipement, les vêtements, puis les économies pour le billet d’avion et les dépenses là-bas. Alors qu’habituellement j’ai toujours un sentiment de gaspiller mon argent pour des choses sans importances, cette fois, je n’ai aucun remords. Ces heures de travail, c’est exactement pour atteindre cet objectif que je les fais. Rien ne pourra m’empêcher de partir. J’ai ma liste, et je raye scrupuleusement chaque item que je réussis à acquérir. À la fin, je pourrai survivre plusieurs jours toute seule sous la pluie et le vent, à marcher dans les Highlands d’Écosse. Dans ma tête, c’est l’équivalent d’un miracle. Je traîne avec moi le petit guide de la « trail », qui me rappelle constamment mon but.

Le départ m’habite. Que ce soit les bus qui partent vers les quatre coins du pays, que ce soit mes heures de pratique de conduite, ou les achats que je dispose à côté de mon lit, sortant les précédents pour contempler la gamelle, le sac, la coquille imperméable, les bottes, comme une enfant émerveillée ses cadeaux. Je pars, ces mots me reviennent constamment en tête, et tout ce que je laisse derrière moi deviens lourd. Je pars seule avec ma vie. Personne d’autre. Peut-être après. Mais c’est si lourd, les gens…

Curieux aiguillages

Bien sûr, l’être humain s’habitue à tout. C’est la conclusion cynique à laquelle je parviens en lisant les récits des conditions de vie des millions de zeks étant passés par le Goulag. Soit tu meurs, soit tu t’habitues, pas le choix. Ou encore tu t’habitues puis tu meurs. Mais tu peux pas mourir, puis t’habituer, ou peut-être que oui, mais bon, figurativement.

Et puis tu veux vivre, j’imagine. Quand tu creuses le granit à mains presque nues pour faire un canal plutôt inutilisable parce qu’un hurluberlu fait des caprices ou que tu bâtis un chemin de fer au milieu de nulle part sur une terre mal cartographiée, ou que tu descends dans les mines d’or par -15°C ou moins, il faut vraiment que tu veuilles vivre pour ne pas crever. Il faut que tu te racontes une histoire pour donner un certain sens à ta vie, ou que tu te concentres seulement sur la seconde qui passe, puis l’autre, puis la suivante…

Dans ma tête, les idées vont d’un point à l’autre, et la Russie se rapproche, pour évoquer le souvenir dans mon histoire, d’un Paris de juin, où j’ai posé pour un portrait sur les quais de la scène. À la recherche de cours de dessin, je trouvais que c’était une excellente manière d’enquêter, de parler avec les “vrais”, comme je pouvais le voir sur leurs feuilles. Devant moi, Stas me dessinait, et je ne cessais de lui poser des questions. Je venais de lire Tolstoï, Pouchkine, Tourguéniev et Dostoïevski, et mes vingt ans un peu naïfs et très curieux étaient inarrêtables. Ce dont je me souviens surtout, c’est de cette histoire d’un village sibérien qui a vécu jusqu’après la chute du communisme sans rien savoir de la Révolution et du reste. La plupart, me disait-il, étaient morts de la grippe.

Il baissa considérablement le prix du portrait, et était devenu très rouge, légèrement troublé vers la fin de la séance. Je promis de revenir le lendemain. Cette fois, c’est moi qui le dessinai, sans qu’il s’en aperçut. J’étais perchée sur la rembarde, avec mon carnet. Lorsqu’il me vit, et regarda le dessin, il plaisanta, disant que j’avais dessiné une machine à sous, puisque lui et ses camarades passaient l’été sur les quais à faire des portraits de touristes capricieux afin de payer leurs loyers là-bas, à Moscou. Ils étaient en ordre de talent, selon l’école qu’ils avaient fréquentée et leur talent. Stanislav, ou Stas était le deuxième. Le premier venait de Pétersbourg et, me disait Stas, dépensait beaucoup pour son style vestimentaire…

Ce deuxième jour, après avoir fait la visite des brocanteurs, puis vu certains attraits des bords de Seine, interrompant le tout pour nous embrasser, puisque nous en étions là, je suivis mon compagnon jusqu’à Château-Rouge, le quartier parisien le plus africain que j’aie jamais vu. Nous étions, à la ronde, les deux seuls à la peau pâle, et les regards nous suivaient. Le regard complaisant du réceptionniste maghrébin de l’hôtel ne me troubla pas outre mesure, et je me retrouvai rapidement dans les combles de l’immeuble lézardé à boire un thé très fort et très sucré. Il ne se passa pas grand chose. Pour être tout à fait honnête, c’était là la première fois que je me retrouvais dans cette situation, et ne savais pas encore tout à fait si et comment le tout se déroulerait.

Je me rappelle m’être accoudée à la lucarne pendant un long moment à détailler les immeubles environnants, surtout l’un d’eux, dont l’escalier était couvert de ce qui me semblait être une immense famille. De la vieille dame aux habits colorés jusqu’aux petits qui couraient tout autour, c’était un monde que je découvrais. Vers la droite, on entendait, voyait et sentait un marché, où l’on vendait du poisson, entre autres choses… Toutes ces couleurs et cette vie un peu brutale contrastaient avec la chaleur de la chambre aux couleurs pâles. L’homme qui était couché sur le lit était colossal, blond, et avait les yeux verts. Sa voix était dans les notes les plus graves que j’aie connues, et son accent évoquait pour moi toutes les lectures que je venais de faire. Ses quarante ans, un premier mariage et une petite fille, contrastaient avec ma vingtaine inexpérimentée et assoiffée du monde. Je le regardais, couché, et je voyais dans ce géant un enfant vulnérable. Je ne mesurais pas alors à quel point cet homme, qui voulait être peintre, mais avait fait sa formation d’ingénieur pour pouvoir éviter le service militaire avant de pouvoir entrer à l’école où il avait fait ses études artistiques, avait vécu et continuait à vivre dans des conditions qui tranchaient avec la démesure de mon pays d’origine. Les dix heures passées au soleil tapant chaque jour à faire des portraits au gré des fantaisies des touristes, simplement pour pouvoir poursuivre sa carrière au retour, je ne voyais rien. C’est seulement beaucoup plus tard que j’ai compris un peu mieux. J’avais déjà rompu tout contact avec lui, sous des prétextes que je trouve stupides aujourd’hui mais que j’ai du mal à regretter puisque celle que j’étais à vingt ans n’avait pas les moyens de bien réfléchir à tout ça.

En y repensant, cette histoire me paraît toujours un peu irréelle. J’aurais aimé avoir le talent pour l’inventer, mais les détails m’en reviennent avec une acuité douloureuse. La conversation sur la force politique de la religion, au sujet de la flèche élancée de la Sainte-Chapelle, religion que je défendais alors contre son athéisme désillusionné. Curieusement, j’aurais aujourd’hui sa position d’alors. Autre détail, la pêche qu’il me tendit après l’amour. J’avais faim, je crois, mais je la repoussai, trouvant grotesque de manger sitôt après. La chaleur moite de juin à Paris, les lauriers roses, et les Roms dans le métro qui mendiaient après quelques gémissements virtuoses de leur violon.

Avec le recul, je considère avec vertige à quel point la situation aurait pu mal tourner. Mais non, il ne se passa pas grand chose, en réalité, cet après-midi là. Je retournai sagement dormir chez la vieille demoiselle, professeure de mathématiques à la retraite, chez qui j’étais pensionnaire. J’étais bien décidée à ce qu’il se passât quelque chose, mais je devais encore réfléchir un peu. C’est le lendemain, il avait changé d’hôtel, que la fameuse première fois eût lieu. Plus proche des quais, la chambre était plus jolie, malgré les rideaux aux motifs d’ours polaires. Le hic, c’est qu’elle était partagée avec un des camarades peintres. Il fallait donc tout remettre en ordre ensuite. C’est que, bien que je lui aie dit en toute franchise, il ne cru qu’en voyant le filet de sang que c’était bien une expérience inédite de mon côté. Il semblait davantage sous le choc que je ne pouvais l’être. Pour moi, c’était une étape que j’avais décidé de franchir, parce que j’y étais rendue. Pour lui, c’était une immense responsabilité, ces mots sont de lui.

C’est seulement plus tard, de retour chez la prof de math, que je pris conscience de la rupture avec les attentes qu’on avait de moi, de la bonne petite catholique ayant grandit dans l’ombre d’un monastère et sous la férule d’une mère autoritaire veillant sur la vertu de ses filles comme si le monde en dépendait. Je revins chez moi, à la fois transformée, non pas tant par le fait lui-même mais plutôt par la rupture que j’avais moi-même effectuée en toute conscience, et porteuse d’un sentiment lancinant de culpabilité. Cette rupture m’effraya. Je passai les années qui suivirent à tenter de colmater la brèche, sans réussir, bien heureusement. Stas m’appela plusieurs fois à la maison, ainsi qu’au monastère où je travaillais alors. Il croyait qu’on m’y avait enfermée pour me punir et se morfondait, mais je le rassurai. Il m’envoyait des photos de ses oeuvres, des gravures dont je réalise maintenant qu’elles étaient excellentes.

Je n’ai rien gardé. Il m’avait dit qu’il aimerait m’inviter là-bas, à Moscou, me faire visiter la galerie Tretiakov, et je lui avais demandé s’il m’enseignerait le dessin et la peinture. Je crois qu’il était sincère, même s’il y a toujours des doutes. Il y a de ces moments où la vie semble offrir deux alternatives, où un choix se pose, appelant une décision. J’ai effacé toute trace dans ma vie de cet homme, qui pourtant a été l’un des plus tendres et respectueux de qui j’étais pendant les quelques jours où nos routes se sont croisées. Peut-être est-ce mieux ainsi, qui sait.

Quelquefois, je m’imagine une autre vie, que j’aurais vécue là-bas. Je me console parfois en m’imaginant que j’ai peut-être échappé au pire, que ç’aurait pu être désastreux. Pourtant, un doute lancinant me poursuit. C’est peut-être la seule décision de ma vie que je regrette, bien que rationnellement, tout me conforte dans celle que j’ai prise.

A Dancing Ghost of Humankind

Long after we’ve disappeared, a torn sheet of clear plastic will dance in the twirling winds amidst the fallen leaves. In deserted streets, empty buildings, in the pale blue light of a moonbeam, will echo the eerie ghost of our silence.

For centuries, each day, slightly more broken, our shadow will fade out, tormented and lost amongst the elements. In the cold debris of a past species will fly its wild creation, trapped in a hopeless time. While corpses decay and return to naught, the curse of plastic remains. Humankind cannot yet lie forgotten when plastic is carried into Aeolus’ furious arabesques under starry heavens.

In the cold dead night, when all souls have gone out, the moon will still shine on the torn shadow of our last failed attempt at eternity.

Fluviales 4

Sa peau luit dans l’éclairage bleuâtre des lampadaires de la rue. Debout dans l’angle de la fenêtre, elle l’observe, couché sur le lit. Un soluté branché à son bras, le liquide s’écoule, goutte à goutte, se répandant dans ses veines pour lui dispenser la vie. Elle le fixe de son regard froid. Il ne peut la voir. Dehors, les végétaux exhalent leurs parfums dans la chaleur humide de cette nuit précocement estivale. Seuls les borborygmes de l’hôpital rompent le silence nocturne. Dans la chambre, l’air est climatisé, aseptisé. Rien de tout cela ne la trouble. Elle n’est ici que pour une raison.

Cet homme couché dans le lit d’hôpital, choyé par les médecins et infirmières qui s’affairent de jour comme de nuit à son chevet, c’est l’un des magnats qui ont pillé son territoire et empoisonné son eau. Elle a vu mourir son nouveau-né de plaies cutanées qui ne guérissaient pas et ont fini par s’infecter. Les conditions sanitaires dans lesquels son village vivait étaient devenues intolérables. Un soir, un des puits creusés au large avait fuit, et on avait vu l’eau, puis la côte, s’engluer d’une nappe noire nauséabonde, tuant et contaminant toute vie. Des animaux morts par centaines, puis avaient suivi les humains. Toute velléité de représailles s’étaient soldée par un échec, étouffé par l’argent et les médias à sa solde. Banalisée, la catastrophe avait été passée sous silence après quelques gestes ostentatoires d’un gouvernement déjà embourbé dans la glue noire.

Quant à elle, elle ne savait plus si elle était morte ou vivante, mais elle s’était retrouvée ici, la certitude au ventre. Il serait le premier. Elle faisait corps avec sa vengeance. Elle n’était que vengeance. Tout autre sentiment avait été tu en elle. Elle fixait le soluté, qui s’assombrit. Il s’écoula un peu moins vite. Goutte à goutte, il répandait la mort dans le corps de ce malade si bien soigné. Opéré la veille pour une chirurgie cardiaque, il serait à son tour submergé par la marée noire. Elle le regarda, jusqu’à ce qu’il cesse de respirer. Ses paupières s’ouvrirent sur un regard paniqué qui s’arrêta sur elle, ne rencontrant que des yeux de glace. Le branle-bas que causa dans l’hôpital le décès de son plus riche donateur lui permit de s’éclipser. Elle se fondit dans les bosquets sombres peuplant le flan de l’ancien volcan. D’autres suivraient, pas un seul ne lui échapperait.

Til the end of Wrath

Image
And so I promised myself I would walk to the end of my rage, to the end of the anger, of the wrath that has been nesting in my heart for all these years. Others may well walk their way to pilgrimage destinations, it’s trendy to say you’ve been to Compostella or trekked up the Kilimandjaro or the Machu Picchu. Mine is Cape Wrath, both for the ruthless trail and for the name. The rage is consuming me, even though it is what kept me going until now. On rare occasions, it  has erupted into violence, as a cornered wild beast cornered. But it is time to walk it to its end. I need to go beyond, to dig up new strengths, new streams in order to keep fighting. Rage isn’t enough…

Sadness and pain are at its roots and they grind the heart, they burden my pace. If I am to live some more, I need to walk to the end of wrath. What I will find at the end, I do not yet know.

Que vienne l’hiver….

Contrairement à la plupart des gens que j’entends se plaindre de l’hiver, qui arrive dans ses vêtements de vent, de neige et de soleil pâle, j’ai quant à moi hâte à cette mélancolie heureuse des flocons tombant silencieusement dans la fenêtre, aux manteaux, aux bottes, aux foulards enroulés autour du cou.

Des musiques du Nord me montent dans les oreilles, je chante les mots qui célèbrent l’hiver. Oui, l’hiver est long, oui il est froid et sombre, le soir. Pourtant il me vient toujours un pincement au coeur à l’idée qu’un jour, il pourrait ne plus exister. Ce temps de latence qui repose des ardeurs de l’été, je le chéris. J’y retrouve les notes tristes qui occupent mon être, leur donnant enfin le droit d’exister. J’y retrouve également la chaleur humaine des intérieurs et la générosité des coeurs: « Entre, entre, ne reste pas dehors! » « Tu restes à souper? Il fait tellement froid ces temps-ci! »

 

Z

Un camarade de classe l’a surnommé Peter Pan. Plutôt que faire la file pour sortir du cours, comme les autres, il galope sur les bureaux. Les traits fins, les yeux perçants, il est extraordinairement jeune, il se voit comme un héros qui révolutionnera le monde. Né dans un coin isolé, au sein d’un groupe sectaire, il reste marqué par la violence d’un père et la marginalisation découlant de sa situation.

Cette veille de Noël est la première que je ne passe pas en famille. C’est la première fois également que je n’assiste pas à la messe de minuit, en rupture avec les rituels qui m’ont nourrie. Je suis couchée entre Z et sa soeur jumelle. Nous parlons, en regardant le plafond. Ce couple inquiétant et touchant à la fois me distrait de ma mélancolie. La chandelle en cire d’abeille fond lentement, projetant des ombres difformes sur les murs. Z et sa soeur sont des spécialiste du vol à l’étalage. La soirée devait se passer dans un chich resto d’où on serait partis sans payer, l’air de rien. Mais la chaude étrangeté de la soirée nous retiens dans cet appartement désert.

Mignons, tirés à quatre épingles, ils ont l’air de collégiens de la haute. Normal, leurs vêtements sont haut de gamme, ils les subtilisent dans les meilleures boutiques. Chez Z, les produits utilisés, tant pour la cuisine que pour les soins, sont de la meilleure qualité. Il demeure dans un appartement en compagnie d’un jeune pianiste prodige et d’une pseudo-écrivaine de 19 ans qui me tombe sur les nerfs par son snobisme. Elle en veut à Nelly Arcan de s’être suicidée en même temps que la publication de son propre livre.

Z a la mauvaise habitude de se pointer chez moi à n’importe quelle heure sans m’avertir. Comme nous sommes l’hiver, il lance une boule de neige dans ma fenêtre. Il arrive, s’asseoit sur le bord de la fenêtre, et ne fait que parler de la révolution grandiose, des horreurs du monde actuel, et de la nécessité de tout détruire pour recommencer à zéro. Je ne suis pas en total désaccord avec lui. Je crois seulement que les choses ne sont pas aussi simple qu’il les voit.

Nous sommes couchés dans la neige au cimetière, en compagnie de quelques autres. Il imagine la terre couverte de cadavres suite à un massacre et me demande quelle serait ma réaction. Je lui réponds du tac au tac que je me couvrirais le nez car l’odeur serait terrible. Un gardien nous surprend, et nous nous cachons derrière les pierres tombales. Il fait -10°C, le temps se fait long. Fatiguée des enfantillages de mes compagnons, je sors et avance vers le gardien, qui, voyant une grande ombre noire venir vers lui dans la neige soulevée par les bourrasques, se retire dans sa voiture. Lorsqu’il voit mon visage, sa crainte disparaît. Je garderai de cette sortie une énorme ecchymose et une balafre sur la cuisse, que j’ai accrochée sur un pic de clôture du cimetière en sortant.

Un soir où il m’appela pour me demander de le suivre dans une expédition qui contrariait vraiment trop mes principes, je lui refusai net. Sa réponse fut de dire que mes intuitions et mes principes n’étaient pas nécessairement de bons guides. C’est ce soir-là que prit fin cette étrange relation.

 

 

 

 

Le chant de la sirène

ImageCe soir, je te regardais, mais j’étais loin, si loin de toi. Et puis j’avais tellement envie d’être sur mon rocher, au bord des vagues.

Il y a quelque chose d’infiniment douloureux dans cette histoire. Iphiginie, ou la fille de Jephté, ou une quelconque fille immolée pour la victoire des hommes. Comme ces filles, je vais activement vers le sacrifice, convaincue de sa justice, alors que tout mon être crie vers ailleurs, vers la grande liberté du large.

« J’irai, j’irai, après », dis-je à cette voix que je fais taire en moi. Car il y a toi, qui m’appelle du milieu du feu où je m’immole, et je cours vers toi, mais tu fuis toujours plus loin dans le brasier, et je pleure, parce que je ne pourrai jamais t’atteindre. Je ne suis pas faite pour le feu, mais pour les navires du large, pour les long cours, pour les abysses silencieuses. Et pourtant je marche, je cours vers toi, je me brûle. Je m’évapore, je deviens fille de l’air, et je pleure chaque nuit sous la fraîcheur des étoiles.

Être l’écume sur le dos des vagues, voilà le sort qu’on m’avait promis si tu demeurais hors de ma portée, comme si c’était le pire. J’en rêve. Il est trop tard, le brasier m’a consumée, tu es encore en son sein, moi, envolée en fumée bleue. Nuée fine, imperceptible, je cherche à revenir à ma source, mais le vent m’emporte dans les terres, loin de mon amour, loin de ma vie.

Soleil de pluie

Un café, le vendredi matin, vers 8h. Je m’asseois pour travailler un peu avant ma « vraie » journée à la petite épicerie où je suis commis-caissière. Du coin de l’oeil, j’observe les interactions entre la barista et les client-es, les caprices des un-es, les têtes stressées, d’autres encore endormies.

Une femme d’une soixantaine d’année, la peau grise et plissée, les cheveux en broussailles, un manteau bleu délavé. Elle s’asseoit, sans rien prendre. Elle regarde la vitrine où s’étalent des sandwichs, des salades et d’autres plats prêts à emporter. Quelques tables plus loin, une autre jeune femme devant son ordinateur tape sur son clavier, écouteurs dans les oreilles. Elle aussi a vu la dame au manteau bleu. Une quinzaine de minutes passent. La dame reste là. Dehors, il pleut, je crois. La jeune femme la salue timidement. La dame lui sourit. Encouragée, elle demande si la clé USB branchée au portable de la jeune femme est un chargeur. Celle-ci lui répond gentiment pour lui expliquer la différence. La dame poursuit la conversation en remarquant sur le prix élevé des ordinateurs. Son interlocutrice acquiesce.

– Moi c’est Catherine, dit la jeune femme en tendant la main à la dame.

– Moi c’est Lise, répond cette dernière.

– Voulez-vous un café?

Un instant d’hésitation, puis un soulagement sur le visage de la dame. Elle accepte. Catherine lui demande si elle aimerait avoir quelque chose pour accompagner le café. « Une salade de patates, » fait Lise. Catherine se lève simplement, comme si de rien était, pour commander. Elle lui apporte le tout en souriant. Elle lui fait ses au revoir, puisqu’elle doit quitter pour l’école.

Je regarde la scène. L’heure m’indique qu’il me faut moi aussi partir pour ma journée. Je ressors sous la pluie avec un peu de soleil dans le coeur. La dureté des gens, la violence, la haine, le mépris, rien de ces choses ne me surprend. Depuis mon enfance, elles me sont habituelles. C’est lorsque je suis témoins de scènes comme celle que je viens de voir que je suis émue. 

 

Fluviales 3

Le coeur lourd, elle marche vers le rocher sur lequel elle s’était toujours assise pour retrouver la paix en elle-même. Elle vient de comprendre qu’elle est enceinte à nouveau. La dernière fois, les choses étaient si différentes. C’était une joie, qu’elle avait célébrée avec sa mère, ses tantes et sa grand-mère. Pas toujours évident de marcher dans les dernières semaines, mais elle était toute jeune et son corps agile s’était bien adapté à la situation. Une petite fille bien ronde était née, tout heureuse de voir la lumière du jour, puis plus tard de suivre dans le bois ses cousins et cousines.

S’asseoir sur le rocher, regarder le fleuve passer longuement. La pluie tombe, fine, piquant son visage. À l’horizon, les rouleaux s’étendent sur la mer. Elle n’est pas encore arrivée, mais elle entend les déferlantes se briser sur les crans. Elle se souvient, en silence, du jour où on est venu lui prendre sa petite. Elle ne comprenait pas très bien où on l’emmenait, mais elle savait que c’était pour lui enseigner des choses que les Blancs savaient. Elle lui avait dit d’écouter, lui avait fait un petit paquet. La petite était partie avec les autres enfants de la communauté. Il ne restait que quelques très petits enfants. Les cris, les rires, les cavalcades, tout cela avait disparu. Ce soir-là, personne n’avait parlé.

Sa petite lui était revenue, deux ans plus tard. Elle ne parlait plus que le français. Les cheveux courts, silencieuse. Quelque chose s’était brisé dans sa petite fille. Puis elle était repartie. Et maintenant, voilà qu’une deuxième vie se dessinait en elle. Elle savait que dans cinq ou six ans, on allait lui prendre son enfant. Il reviendrait au village comme les autres petits, brisés. Ou, comme d’autres, il mourrait peut-être sans qu’on en sache très bien les causes.

Le bruit des vagues, le cliquetis des gouttes sur les genèvriers bercent sa peine. Ses larmes se mêlent à l’eau qui tombe du ciel et à celle qui éclate à ses pieds.