Bien sûr, l’être humain s’habitue à tout. C’est la conclusion cynique à laquelle je parviens en lisant les récits des conditions de vie des millions de zeks étant passés par le Goulag. Soit tu meurs, soit tu t’habitues, pas le choix. Ou encore tu t’habitues puis tu meurs. Mais tu peux pas mourir, puis t’habituer, ou peut-être que oui, mais bon, figurativement.
Et puis tu veux vivre, j’imagine. Quand tu creuses le granit à mains presque nues pour faire un canal plutôt inutilisable parce qu’un hurluberlu fait des caprices ou que tu bâtis un chemin de fer au milieu de nulle part sur une terre mal cartographiée, ou que tu descends dans les mines d’or par -15°C ou moins, il faut vraiment que tu veuilles vivre pour ne pas crever. Il faut que tu te racontes une histoire pour donner un certain sens à ta vie, ou que tu te concentres seulement sur la seconde qui passe, puis l’autre, puis la suivante…
Dans ma tête, les idées vont d’un point à l’autre, et la Russie se rapproche, pour évoquer le souvenir dans mon histoire, d’un Paris de juin, où j’ai posé pour un portrait sur les quais de la scène. À la recherche de cours de dessin, je trouvais que c’était une excellente manière d’enquêter, de parler avec les “vrais”, comme je pouvais le voir sur leurs feuilles. Devant moi, Stas me dessinait, et je ne cessais de lui poser des questions. Je venais de lire Tolstoï, Pouchkine, Tourguéniev et Dostoïevski, et mes vingt ans un peu naïfs et très curieux étaient inarrêtables. Ce dont je me souviens surtout, c’est de cette histoire d’un village sibérien qui a vécu jusqu’après la chute du communisme sans rien savoir de la Révolution et du reste. La plupart, me disait-il, étaient morts de la grippe.
Il baissa considérablement le prix du portrait, et était devenu très rouge, légèrement troublé vers la fin de la séance. Je promis de revenir le lendemain. Cette fois, c’est moi qui le dessinai, sans qu’il s’en aperçut. J’étais perchée sur la rembarde, avec mon carnet. Lorsqu’il me vit, et regarda le dessin, il plaisanta, disant que j’avais dessiné une machine à sous, puisque lui et ses camarades passaient l’été sur les quais à faire des portraits de touristes capricieux afin de payer leurs loyers là-bas, à Moscou. Ils étaient en ordre de talent, selon l’école qu’ils avaient fréquentée et leur talent. Stanislav, ou Stas était le deuxième. Le premier venait de Pétersbourg et, me disait Stas, dépensait beaucoup pour son style vestimentaire…
Ce deuxième jour, après avoir fait la visite des brocanteurs, puis vu certains attraits des bords de Seine, interrompant le tout pour nous embrasser, puisque nous en étions là, je suivis mon compagnon jusqu’à Château-Rouge, le quartier parisien le plus africain que j’aie jamais vu. Nous étions, à la ronde, les deux seuls à la peau pâle, et les regards nous suivaient. Le regard complaisant du réceptionniste maghrébin de l’hôtel ne me troubla pas outre mesure, et je me retrouvai rapidement dans les combles de l’immeuble lézardé à boire un thé très fort et très sucré. Il ne se passa pas grand chose. Pour être tout à fait honnête, c’était là la première fois que je me retrouvais dans cette situation, et ne savais pas encore tout à fait si et comment le tout se déroulerait.
Je me rappelle m’être accoudée à la lucarne pendant un long moment à détailler les immeubles environnants, surtout l’un d’eux, dont l’escalier était couvert de ce qui me semblait être une immense famille. De la vieille dame aux habits colorés jusqu’aux petits qui couraient tout autour, c’était un monde que je découvrais. Vers la droite, on entendait, voyait et sentait un marché, où l’on vendait du poisson, entre autres choses… Toutes ces couleurs et cette vie un peu brutale contrastaient avec la chaleur de la chambre aux couleurs pâles. L’homme qui était couché sur le lit était colossal, blond, et avait les yeux verts. Sa voix était dans les notes les plus graves que j’aie connues, et son accent évoquait pour moi toutes les lectures que je venais de faire. Ses quarante ans, un premier mariage et une petite fille, contrastaient avec ma vingtaine inexpérimentée et assoiffée du monde. Je le regardais, couché, et je voyais dans ce géant un enfant vulnérable. Je ne mesurais pas alors à quel point cet homme, qui voulait être peintre, mais avait fait sa formation d’ingénieur pour pouvoir éviter le service militaire avant de pouvoir entrer à l’école où il avait fait ses études artistiques, avait vécu et continuait à vivre dans des conditions qui tranchaient avec la démesure de mon pays d’origine. Les dix heures passées au soleil tapant chaque jour à faire des portraits au gré des fantaisies des touristes, simplement pour pouvoir poursuivre sa carrière au retour, je ne voyais rien. C’est seulement beaucoup plus tard que j’ai compris un peu mieux. J’avais déjà rompu tout contact avec lui, sous des prétextes que je trouve stupides aujourd’hui mais que j’ai du mal à regretter puisque celle que j’étais à vingt ans n’avait pas les moyens de bien réfléchir à tout ça.
En y repensant, cette histoire me paraît toujours un peu irréelle. J’aurais aimé avoir le talent pour l’inventer, mais les détails m’en reviennent avec une acuité douloureuse. La conversation sur la force politique de la religion, au sujet de la flèche élancée de la Sainte-Chapelle, religion que je défendais alors contre son athéisme désillusionné. Curieusement, j’aurais aujourd’hui sa position d’alors. Autre détail, la pêche qu’il me tendit après l’amour. J’avais faim, je crois, mais je la repoussai, trouvant grotesque de manger sitôt après. La chaleur moite de juin à Paris, les lauriers roses, et les Roms dans le métro qui mendiaient après quelques gémissements virtuoses de leur violon.
Avec le recul, je considère avec vertige à quel point la situation aurait pu mal tourner. Mais non, il ne se passa pas grand chose, en réalité, cet après-midi là. Je retournai sagement dormir chez la vieille demoiselle, professeure de mathématiques à la retraite, chez qui j’étais pensionnaire. J’étais bien décidée à ce qu’il se passât quelque chose, mais je devais encore réfléchir un peu. C’est le lendemain, il avait changé d’hôtel, que la fameuse première fois eût lieu. Plus proche des quais, la chambre était plus jolie, malgré les rideaux aux motifs d’ours polaires. Le hic, c’est qu’elle était partagée avec un des camarades peintres. Il fallait donc tout remettre en ordre ensuite. C’est que, bien que je lui aie dit en toute franchise, il ne cru qu’en voyant le filet de sang que c’était bien une expérience inédite de mon côté. Il semblait davantage sous le choc que je ne pouvais l’être. Pour moi, c’était une étape que j’avais décidé de franchir, parce que j’y étais rendue. Pour lui, c’était une immense responsabilité, ces mots sont de lui.
C’est seulement plus tard, de retour chez la prof de math, que je pris conscience de la rupture avec les attentes qu’on avait de moi, de la bonne petite catholique ayant grandit dans l’ombre d’un monastère et sous la férule d’une mère autoritaire veillant sur la vertu de ses filles comme si le monde en dépendait. Je revins chez moi, à la fois transformée, non pas tant par le fait lui-même mais plutôt par la rupture que j’avais moi-même effectuée en toute conscience, et porteuse d’un sentiment lancinant de culpabilité. Cette rupture m’effraya. Je passai les années qui suivirent à tenter de colmater la brèche, sans réussir, bien heureusement. Stas m’appela plusieurs fois à la maison, ainsi qu’au monastère où je travaillais alors. Il croyait qu’on m’y avait enfermée pour me punir et se morfondait, mais je le rassurai. Il m’envoyait des photos de ses oeuvres, des gravures dont je réalise maintenant qu’elles étaient excellentes.
Je n’ai rien gardé. Il m’avait dit qu’il aimerait m’inviter là-bas, à Moscou, me faire visiter la galerie Tretiakov, et je lui avais demandé s’il m’enseignerait le dessin et la peinture. Je crois qu’il était sincère, même s’il y a toujours des doutes. Il y a de ces moments où la vie semble offrir deux alternatives, où un choix se pose, appelant une décision. J’ai effacé toute trace dans ma vie de cet homme, qui pourtant a été l’un des plus tendres et respectueux de qui j’étais pendant les quelques jours où nos routes se sont croisées. Peut-être est-ce mieux ainsi, qui sait.
Quelquefois, je m’imagine une autre vie, que j’aurais vécue là-bas. Je me console parfois en m’imaginant que j’ai peut-être échappé au pire, que ç’aurait pu être désastreux. Pourtant, un doute lancinant me poursuit. C’est peut-être la seule décision de ma vie que je regrette, bien que rationnellement, tout me conforte dans celle que j’ai prise.