Une bouteille d’huile d’olive, deux bouteilles d’huile d’olive, une liste des sortes de craquelins qui manquent dans la section, de tofu dans le frigo, ne pas oublier de faire la rotation. Les heures passent, à placer des choses pour que les gens qui viennent faire leurs emplettes puissent trouver de jolis produits à l’emballage attrayant sur les tablettes. « J’aimerais avoir une livre de café maison corsé » « Quelle mouture, madame? » « Ben une cafetière italienne. » « D’accord. » Je saisis le sac, la pelle, remplis le sac, pesée, avec un petit défi personnel d’arriver du premier coup au poids exact, avant d’imprimer l’étiquette, puis de moudre les grains foncés et odorants.
Debout derrière la caisse, je regarde dehors. Un client arrive. « Bip, bip, bip », fait le scan sur les codes barres. « Cinquant-quatre et quatre-vingts-quinze (ne pas oublier que même si le chiffre exact est quatre-vingts-seize, disparition des sous noirs oblige) s’il-vous-plaît. » Une petite blague, un sourire, le client part. Souvent, il essaie d’ouvrir la porte qui demeure verrouillée afin d’empêcher les courants d’air. Lorsque le client est désagréable, c’est l’étendue de ma vengeance, avant de passer au prochain.
Les heures passent. Les collègues sont sympathiques, certain-es plus que d’autres. Je suis capable de tout supporter de toute manière. Dans quelques mois, je pars. Chaque heure qui passe, dix dollars s’accumulent sur ma paie. Chaque paie qui arrive, un montant est alloué à la préparation du grand départ. L’équipement, les vêtements, puis les économies pour le billet d’avion et les dépenses là-bas. Alors qu’habituellement j’ai toujours un sentiment de gaspiller mon argent pour des choses sans importances, cette fois, je n’ai aucun remords. Ces heures de travail, c’est exactement pour atteindre cet objectif que je les fais. Rien ne pourra m’empêcher de partir. J’ai ma liste, et je raye scrupuleusement chaque item que je réussis à acquérir. À la fin, je pourrai survivre plusieurs jours toute seule sous la pluie et le vent, à marcher dans les Highlands d’Écosse. Dans ma tête, c’est l’équivalent d’un miracle. Je traîne avec moi le petit guide de la « trail », qui me rappelle constamment mon but.
Le départ m’habite. Que ce soit les bus qui partent vers les quatre coins du pays, que ce soit mes heures de pratique de conduite, ou les achats que je dispose à côté de mon lit, sortant les précédents pour contempler la gamelle, le sac, la coquille imperméable, les bottes, comme une enfant émerveillée ses cadeaux. Je pars, ces mots me reviennent constamment en tête, et tout ce que je laisse derrière moi deviens lourd. Je pars seule avec ma vie. Personne d’autre. Peut-être après. Mais c’est si lourd, les gens…
