Les tourelles du Royal Vic se dressent, sur fond de nuages s’effilochant à toute vitesse dans le halo lunaire. Pourquoi des tourelles moyen-âgeuses à un hôpital, aussi victorien fût-il? La ville morte, l’avenue des Pins, à 3h de matin, la touffeur de l’air, donnent une étrangeté un peu surréelle à ce moment. Je rentre tout simplement à la maison suite à une soirée passée avec une amie de longue date. À cette heure tardive, peu de bus. De toute manière, il y a un sentiment de liberté à circuler à ces heures dans la ville endormie.
En longeant le boisé du Mont-Royal, si vivant le jour, mais qui la nuit s’ombrage de mystère, réveillant les angoisses des contes enfantins peuplés de monstres cachés dans les bois, des odeurs végétales me prenaient à la gorge. L’atmosphère un peu folle délie mon imagination. Des odeurs des jardins des maisons de pierres, on peut distinguer celle des iris, des lilas sur leur déclin, d’autres fleurs dont j’ignore le nom, l’humidité et la chaleur rassemblant le tout en un bouquet d’exhalaisons entêtantes. Par endroit, la pierre mouillée dégage une certaine odeur de moisi, qui me rappelle instantanément mes passages dans les vieux monastères centenaires de France, dont les pierres suintantes étaient peuplées de chuchotements et de grandes ombres noires dont les pas résonnaient.
Une porte ouverte et vite refermée laisse filtrer une odeur boisée, me ramenant l’arrivée, chaque été de mon enfance, à la maison d’été centenaire au bord du fleuve, toute craquante de vieux bois.
En débouchant sur Cedar, l’hôpital des Shriners surgit, tel un petit paradis surréaliste, suivi par le bâtiment patibulaire de l’Hôpital général de Montréal. Voir s’élever soudain cette masse écrasante a quelque chose de terrifiant, comme un fantôme dont le ventre gargouille des souffrances humaines, dans un ronronnement continu. Curieusement, ce sentiment évoque en quelques fractions de secondes la lecture de « Cement Garden » de Ian McEwan.
Mon modeste périple nocturne s’achève dans les rues proprettes et illuminées de Westmount, une orgie d’éclairages inutiles, les jets arrosant les pelouse de milliers de litres d’eau potable, dans le bruit des moteurs de piscines, cette symphonie chuintante interrompue par quelques taxis pressés. La magie disparaît, s’effaçant devant les multiples interrogations sur les sommes folles engagées par les propriétaires de ces immenses demeures pour entretenir le tout, sur le mode de vie de chacune de ces personnes y habitant… À bien y penser, quelle vie étrange.