Mêlé au plaisir de retrouver ce monde fait de taches de couleur superposées en transparence, je retrouve le long hurlement souffrant de l’impuissance. Impossibilité de rendre la beauté du monde comme je l’entrevois. Impossibilité de trouver les traits, impossibilité de trouver les mots. Éternelle recherche d’un point de fuite jamais atteint. Vibrant de cette tension insoutenable entre le moment fugace de beauté qu’on voudrait dépeindre, tour à tour trahie par ses yeux ou par ses mains, un trait malhabile, un coup de pinceau trop lourd, une phrase alambiquée, un mot qui ne vient pas. Sans cesse, chercher, chercher encore la perfection dans l’impossibilité. Impuissance sans relâche, étirée vers l’infini, le hurlement de l’oeuvre me déchire les entrailles.
Il y a quelques années, refusée, porte refermée sur cette fébrilité ineffable, la flamme s’était assourdie, faute de nourriture. Les images et les traits ne disaient plus rien. Le cri qui m’habitait ne trouvait plus d’issue. À travers les mots et les concepts, le monde structuré des idées, il a trouvé une paix qu’il n’avait eu auparavant. Puis mes yeux ont retrouvé le regard sur le sublime univers qui nous habite et nous entoure, m’écorchant vive dans tout mon être.
Un monde étrange fait de lumières et d’ombres, de lavis superposés, de taches colorées, de relations entre des traits, de perspective, un monde qui rend folle et qui éblouit, a resurgi sans crier gare après un long sommeil. Scruter le monde pour le comprendre, pour mieux le voir, pour mieux le prendre, et surtout, pour mieux en partager la beauté éphémère.
La beauté est aussi dans l’imperfection.
Il y a une partie de moi plus rationnelle qui est d’accord, et en même temps, l’inadéquation entre la vision intérieure qu’on veut exprimer et l’expression toujours inachevée crée une tension qui provoque une certaine souffrance. Une sorte d’impression de n’avoir pas su donner le meilleur de soi-même, quand on voit les possibilités sans pouvoir les réaliser…