À force de vivre

Je ne sais pas comment cela arrive. C’est comme si je n’avais plus la force d’être en colère, et pourtant je sens une force autrement plus grande me traverser. C’est la « moi du Fleuve ». Comme lorsque j’étais enfant, dans les vagues, avec le sentiment de faire partie d’une immensité pleine de vivants. D’être une vivante parmi les vivants du Fleuve. Soulevée par chaque vague salée, emportée par les courants des marées montantes ou descendantes, je me rappelle avoir eu vaguement conscience d’être aussi fragile que ce bois de grève, et pourtant je me sentais forte de toute la puissance de ce Fleuve qui me possédait et auquel j’appartenais de toutes mes forces. Sa force était la mienne, ma faiblesse lui appartenait.

Lorsque je m’en éloigne, cette force vivante m’habite moins, et le sentiment d’être unie aux vivants du monde par cette immensité d’eau s’estompe. Une sorte de panique m’habite à devoir être en relation avec des êtres, comme si leur poids reposait sur moi, comme si mon propre poids m’écrasait. Je suis à cours, à sec. Avant, il y avait cette colère, cette rage d’arriver quelque part, un moteur qui me permettait de rouler. Il tournait parfois à vide dans un vertige destructeur.

Je ne sais si c’est mon périple écossais et l’humilité nouvelle d’accepter que la colère est parfois impuissante, insuffisante, ou simplement le fait d’être revenue planter mes racines dans le Fleuve, auprès de vivants qui y puisent également, mais je carbure à cette espèce de communion avec la vie qui s’insinue partout sur cette terre, comme l’eau. Je ne peux haïr, en ce moment, mais seulement « être avec ». Ressentir la douleur, l’impuissance, la tristesse et le désespoir des vivants qui ont le privilège ou la malédiction de pouvoir contempler leur propre finitude.

Il y a quelques jours à peine, mon père a été hospitalisé en Italie, où il était en voyage dans la famille de son épouse. On craignait que ce puisse être quelque chose de grave. J’ai alors réalisé, autrement qu’en théorie, que mon père allait probablement mourir avant moi, selon le cours normal des choses. Un jour, je ferai partie de la plus ancienne génération vivante d’humains sur la Terre. Puis je disparaîtrai moi aussi. Et c’est seulement cette immensité, cette solidarité inconditionnelle avec les vivants, qui participent de cette incroyable force, malgré l’incommensurable fragilité de chacun d’entre eux, d’entre nous, qui m’a redonné une certaine sérénité.
La seule chose que je puisse faire, dans ce monde mouvant, parmi les milliards de vivants et tant de souffrance, c’est d’être intensément et d’aimer cette vie qui pousse de toute ses forces, partout et en tout.

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