Des contes et des visages

Je crois que j’aimerais bien illustrer des contes de fées, les contes traditionnels, que chaque génération reprend à sa manière. Ce soir, après une bonne journée, ménage, lecture, un panel sur le cinéma engagé et son esthétique, je me suis retrouvée à regarder par hasard un épisode des contes de Grimm, et c’est comme si j’étais retournée à l’époque où l’on me lisait ou je me lisais ces contes. Le langage, les codes, la vie étrange qu’on y mène et les aspirations qui se sont forgées autour de ces images, de ces histoires. Créer un sens aux obstacles rencontrés, espérer mieux, voir l’esprit malicieux et fûté qui se joue des ambitieux. Des tas d’images qui me viennent à l’esprit et auxquelles j’aimerais donner vie, pour rien sinon pour le plaisir de les voir exister.

Cela, et tout à l’heure, vagabonder sur les sites à regarder les couleurs à l’huile, imaginer les combinaisons de teintes, regarder les prix du matériel. Depuis quelques temps, c’est vraiment présent, cette obsession du retour à l’huile. Un peu comme cet été, le retour à l’aquarelle s’est fait pressant. Dans le métro, tout à l’heure, cette conviction sans équivoque, « je suis peintre d’abord ». Oui, bien sûr, la philo. Il le faut, il me faut pousser jusqu’au bout cette avenue, défricher les possibles de ce champ, mais qui je suis, le coeur de l’arbre, ce qui contient ma vie et qui communique des racines jusqu’aux feuilles, c’est cette nature de peintre. Je le comprends peu à peu, en fait, ce qui m’est donné n’est pas un choix, ou bien ou bien, mais l’acquiescement à quelque chose d’impérieux qui m’habite et auquel je dois dérouler un tapis rouge, au service duquel je dois me mettre. Chercher les avenues, ouvrir des voies pour que cette vie puisse sortir de moi, et oui, ce sera souffrant, et demandera mes forces, mais si je veux être au plus fort de moi-même, je dois le faire.

Je pensais ce soir, du même coup, à ce que je fais. Des visages. Je serais heureuse de peindre à l’infini les multiples visages humains. Plus je les peins, plus j’en suis émerveillée, plus j’y vois la délicate fragilité de la vie, et les infinies variations minuscules d’un visage à l’autre. C’est cette force, cette beauté et cette fragilité de la vie humaine qui me nourrit, me ressource et m’émeut. Il devient impossible de penser, de justifier un tant soi peu qu’on défigure un visage humain, peu importe lequel, en lui arrachant sa dignité, lorsqu’on passe des heures à contempler ces visages. C’est parfois la seule prise que j’ai sur ma propre humanité, alors que le reste voudrais sombrer dans le cynisme ou pire, la haine.

Patience, mon âne…

« Quand est-ce qu’on arrive? » – Une question souvent répétée par les enfants qui trouvent le temps long en voyage. Ou par ma tête, qui doit ingurgiter une centaine de pages de théorie politique pour lundi, après les lectures pour le cours d’éthique. Ce qui est bien, c’est que je n’ai que deux séminaires, ce qui me permet de prendre le temps de bien comprendre les textes que je lis. Par contre, c’est quelque chose qui prend plus de temps que la lecture en diagonale. Alors je regarde souvent le petit marqueur jaune que j’ai collé à la page fatidique indiquant la fin de la lecture. Et je compte mentalement les pages qui me restent. Ce que je lis ainsi, c’est On the People’s Terms: A Republican Theory and Model of Democracy, de Philip Pettit. En réalité, même si je m’impatiente en cours de route, c’est une lecture absolument passionnante et intéressante quant aux possibilité qu’elle ouvre et à l’inclusion de modèles faisant défaut à la théorie soi-disant idéale (et irréaliste) de Rawls.

Enfin, j’aurai certainement l’occasion d’en reparler, puisque je devrai me taper tout le bouquin pour le séminaire, et un autre du même auteur, pour mettre en place le cadre de ma recherche de maîtrise.

Deuxième semaine de jeûne Facebook, et je m’en félicite, puisque je n’aurais certainement pas pu être assez assidue dans mes lectures pour en retirer une bonne compréhension et ainsi avoir la confiance pour pouvoir intervenir en classe. Par ailleurs, j’ai déjà construit un semblant de squelette pour ma dissertation finale dans le cadre du cours d’éthique. Il y aura certainement de nombreuses modifications à y apporter, mais ça me donne une base à travailler. Je me dis que, puisque je n’ai que deux cours, je me dois de faire de mon mieux et d’y apporter toute l’attention en mon pouvoir. Pas seulement pour les notes, bien que ce soit également un facteur – quand il n’y a que quelques séminaires prévus au programme, il n’y a pas beaucoup de marge de manoeuvre, mais également parce que j’en profite pour acquérir une meilleure maîtrise de la recherche et de l’écriture, de la discussion philosophique, pour mieux comprendre ma discipline et gober le plus d’information et développer mes compétences du mieux possible.

À travers tout ça, je réfléchis à mon bac, et je me rends compte à quel point les problèmes financiers ont hypothéqué mes études, puisque je me souviens davantage des angoisses et du temps passé à réfléchir à comment j’allais boucler la fin de mois que des textes et des auteurs vus dans le cadre de mes cours. Je le regrette, d’ailleurs, car certains cours et une meilleure compréhension des sujets vus en classe m’auraient bien servie en ce moment. Mais bon, je ne peux pas y faire grand chose, sauf me concentrer sur les lectures à faire en ce moment. J’ai ressorti mes vieux livres survolés au bac pour tenter de récupérer un peu, question de mieux faire les liens nécessaires pour les cours présents. Faudra aussi que je revois les directives de lecture et de rédaction de textes philosophiques.

Le curieux effet de l’abstinence facebookienne est que je me sens relativement isolée du monde, un peu comme cloîtrée, d’une certaine manière. Ce n’est pas quelque chose de négatif, surtout au plan du travail et de la réflexion, ainsi que de la présence au moment présent. Cependant, cela me fait réaliser à quel point cette plateforme me donnait l’impression d’avoir une vie sociale hyperactive. Maintenant, je dois décider de sortir de chez moi ou d’organiser des rencontres pour voir et échanger avec des gens. Aujourd’hui, par exemple, il me fallait sortir lire dans un café pour changer d’air, et j’ai eu l’agréable surprise de rencontrer de manière inattendue deux personnes de ma connaissance, dont l’une que je n’avais pas vue depuis fort longtemps. Hier, je suis allée faire la livraison d’un portrait, ce qui m’a également donné l’occasion d’avoir des conversations très intéressantes. Il me semble être plus présente, plus disponible à la rencontre, puisque mon esprit n’est pas distrait par des centaines d’autres choses. Par contre, le goût de la solitude (et un rhume, pour être tout à fait juste), m’a gardée à la maison hier soir, alors que je devais me pointer à une fête. J’étais partie sur mon idée de rédaction et devais mettre tout ça par écrit.

Tout ça rend également ma pratique sportive plus assidue, et me permet de veiller à une meilleure alimentation et au contrôle de mon habitude de me ronger les ongles. Heureusement par contre qu’il y a la perspective de retourner à Tadoussac l’été prochain, pour casser la routine qui s’établit. C’est une bonne chose vu le besoin d’organiser la quantité de travail qui demande une bonne discipline personnelle et pas mal de temps, mais je suis bien heureuse qu’il y ait un changement prévu qui me permettra de me reposer la tête un peu – quoique je poursuivrai sans doute mes recherches et mes lectures. Je continuerai sans doute à limiter ma présence sur Facebook, ne serait-ce que pour profiter de la nature là-bas.

En réfléchissant à mon bac, j’ai aussi réalisé à quel point ma confiance en moi a grandi depuis. Je demeure quand même incertaine quant à mon degré de compétence académique, mais il y a quelque chose de tellement plus solide, qui me permet de relativiser et dédramatiser. Je donne le meilleur de moi-même et, étant une personne très intense, c’est très demandant, et j’ai mes doutes, mais je me sens ancrée. Que ce soit parce que j’ai également la corde « artiste » à mon arc, ou celle de « Tadou », ou encore mon implication politique passée, ma psychothérapie, la réussite de mon bac, mes amitiés, mes relations familiales, je sais que j’ai une place dans ce monde. C’est un sentiment qui est nouveau, je crois. Il ne me semble pas l’avoir jamais ressenti auparavant, et c’est particulièrement saisissant. J’ai l’impression de n’avoir de comptes à rendre à personne, tout en étant consciente de tout ce que j’ai reçu de tout le monde. En fait, je ne suis pas encore habituée et ne sais pas encore très bien comment gérer cette nouvelle affaire-là. Je me dis que ça risque d’être pratique.

Voilà pour le bilan hebdomadaire, en attendant de pouvoir aller voir ce qui m’attend demain sur Facebook (c’est presque comme si je sortais au cinéma!).

Réflexions sur mes lectures, séminaires et autres

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Ceci n’est pas officiellement un texte philosophique, bien qu’il parle de philosophie. Il reflétera à bâtons rompus ce qui se passe dans ma tête, comme d’habitude, mais comme ma principale occupation ces jours-ci est d’ingurgiter des quantités de pages de textes pour ma recherche et mes cours, c’est ce qui fait l’objet de ce billet (tout en se terminant sur ma lecture dite « de procrastination », qui porte sur l’histoire sociale de la délinquance féminine en Grande-Bretagne de 1900 à 1950).

Rentrée fracassante, donc, dans le merveilleux monde de la philo académique, donc, avec un « séminaire » (trop rempli) de philosophie politique où les femmes composent environ un cinquième (généreusement, au début de la séance, c’était 4 femmes pour 26 hommes, donc 13%) des étudiant-es. Comment ne pas se sentir marginalisées, surtout lorsque le biais est historiquement contre nous en tant qu’êtres pensantes? J’ai aussi observé une proportion similaires quant aux personnes racisées, donc, de manière visible, 5 personnes sur 40 environ, et parmi elles, seulement deux femmes. Pour elles, double contrat, si on peut dire. On parlera de manière extraordinairement abstraite de sociétés idéales au long du séminaire. C’est ce qu’on semble faire en philosophie, objet de la raison.

J’entre dans le jeu, et j’espère le faire du mieux que je peux. C’est toujours un exercice enrichissant que de se mettre dans la peau de ce que l’on n’est pas pour élargir son champs de vision. Faudrait que la petite minorité pour qui cette abstraction implicitement blanche, privilégiée et patriarcale est naturelle tente le coup de temps en temps. J’ai commencé à lire Rawls et sa Theory of Justice cette semaine. Cette élévation artificielle au-delà des problématiques socio-politiques fondamentales pour créer un théorie de l’idéal comme si la vision en résultant n’allait pas être sujette aux biais implicites m’a toujours semblée fascinante, dangereuse, et je n’ai pas départagé mon ambiguité quant à son utilité pour le travail de terrain. Je fais l’exercice et je suis l’auteur sur son chemin vers le paradis, tout en me demandant comment un seul homme, issu de la minorité la plus influente et la plus privilégiée pourrait en un système englober la problématique de la justice. Je ne nie pas l’aspect colossal de son travail, c’est toujours impressionnant qu’une personne s’attaque de manière systématique à proposer un ensemble cohérent comme alternative au monde imparfait. Cependant, mon problème, c’est que c’est encore le même type de personne. Combien de femmes provenant de l’Inde, de la Chine, du Maroc, du Tchad, d’Haïti, du Pérou, où même plus modestement, des classes sociales pauvres, ont eu la chance d’avoir la tribune, l’éducation, le réseau social, l’influence que Rawls et ses comparses présents, passés et probablement futurs, ont eu la chance d’avoir? Ce ne sont pas des concepts abstraits, mais des questions qui sont très concrètes. J’aurais aimé pouvoir lire et m’inspirer de leurs multiples visions de la justice pour réfléchir à un monde plus juste. Elles sont présentes, quelque part, elles écrivent, mais il faut chercher dans les méandres de l’Internet, car on ne les trouve pas sur les autoroutes de l’Académie.

C’est en partie pour avoir un contre-poids à mes lectures merveilleusement abstraites et masculines et blanches que je lis également le Racial Contract de Charles W. Mills, philosophe noir américain dont l’entrevue « Lost in Rawlsland » m’avait fortement intéressée comme critique de Rawls. Lu en parallèle de l’oeuvre de Rawls, c’est tout à fait délicieux, et ça replace les pieds et la tête où ils devraient se trouver, sur la Terre. Pour le séminaire de philo politique, il y aura à lire On the People’s Terms, de Philip Pettit, ainsi que Democracy Disfigured, de Nadia Urbinati, ainsi que quelques autres textes. Le sujet sera certainement passionnant, malgré les bémols que j’ai lancés plus haut, puisqu’on y parlera des problèmes d’inégalité sociale, de domination, et d’inégalités épistémiques, comme empêchant une réelle démocratie. Si on touche un peu la terre de temps en temps… Je travaillerai probablement sur les espaces de contestation pour ma dissertation finale.

Pour mon autre séminaire, en éthique, qui porte sur la dépendance (notre professeur parle d’addiction), je lis un livre dont chaque chapitre est écrit par l’une des « stars » du domaine de la psychologie morale sur la question. Il s’agit de psychiatres, de psychologues, de philosophes et de juristes, entre autres, qui travaillent sur la question de l’agentivité, de la responsabilité et de la liberté en lien avec l’addiction, Addiction and Self-Control, dirigé par Neil Levy. Dans le séminaire, pour faire la comparaison avec l’autre, je crois que la présence des femmes est un peu plus forte par rapport à celle des hommes, sans que celle-ci soit toutefois égale. Il y a encore plus d’hommes que de femmes. Par contre, la professeure est une femme. On verra si cela changera la dynamique.

Sur le sujet lui-même, je ne suis pas tout à fait sûre que je suis à l’aise avec le fait de traiter de la dépendance comme un sujet moral. Lors de mon cours d’introduction à la métaphysique, en première année de philosophie, on avait touché aux questions du libre-arbitre (free will), et parmi ces questions on abordait la dépendance comme problématique. Ma crainte est que, malgré les connaissances et la recherche foisonnante qu’on retrouve sur le sujet dans les neurosciences et la psychiatrie, qui permet de plus en plus de comprendre le phénomène complexe que la dépendance représente, puisqu’il touche à la chimie du cerveau, aux facteurs psycho-sociaux, ainsi qu’aux composantes physiologiques héréditaires, on ne s’attarde pas à bien délimiter notre compétence. Personnellement, je prévois que la plupart des gens passeront par-dessus la compréhension des mécanismes physiologiques liés à la dépendance et finiront par discuter du problème en important des préjugés sur les personnes souffrant de dépendance. Ayant écouté plusieurs documentaires sur l’époque victorienne, où les « pauvres » étaient responsables de leurs conditions, étaient considéré-es comme immoraux et immorales du fait de comportements comme le vol, la prostitution ou l’abus d’alcool, par exemple, qui trouvaient soi-disant leur source dans l’incapacité des « pauvres » à se contrôler. On comprend maintenant à quel point ces comportements étaient liés à l’absence d’un filet social, ainsi qu’à la stigmatisation elle-même, donc au désespoir de pouvoir jamais améliorer son propre sort, tout en devant survivre dans des conditions absolument impossibles.

J’ai donc l’impression qu’il serait facile de verser, en discutant de la dépendance dans un contexte moral, qu’on en vienne à faire réapparaître ce genre de préjugés. Surtout qu’on en parlera sans toucher vraiment aux facteurs sociaux. Il semblerait, selon ce que je peux en lire, qu’on abordera la question comme un désordre de la volonté. Je ne sais pas, j’ai mes réserves, et un très grand malaise, mais je me prêterai tout de même au jeu, ne serait-ce que pour mieux le critiquer. Par contre, je tenterai de me familiariser du mieux que je peux avec la littérature réellement scientifique sur la question, et avec le fonctionnement des systèmes physiologiques en jeu. J’ai d’ailleurs retrouvé le site web m’ayant beaucoup servi pour la traduction de textes en lien avec le cerveau.

Pour terminer sur les lectures philosophiques, je serai correctrice pour un cours de base sur la  pensée rationnelle et critique, cette session. C’est donc amusant et rafraîchissant de retourner à la base.

Quant aux lectures non-philosophiques, elles sont fort intéressantes, puisque je lis Bad Girls in Britain: Gender, Justice and Welfaire, 1900-1950, de Pamela Cox, qui fait une analyse du traitement genré qu’on réservait aux jeunes filles et jeunes femmes considérées comme délinquantes en Angleterre dans la première moitié du 20e siècle. Plusieurs réflexions d’époque résonnent familièrement, malheureusement. Cox est fascinante à lire, et je crois que, si je n’avais pas déjà autant fait de philo, la sociologie historique m’aurait sans doute tentée. Elle a déjà fait deux séries documentaires pour la BBC, une sur les domestiques de l’époque victorienne aux années 1950, et l’autre sur l’histoire des vendeuses (shopgirls), de l’époque victorienne à nos jours, qui étaient magnifiques. Lire son livre après l’avoir entendue est comme me replonger dans une troisième série documentaire, et cela change de mes lectures plus abstraites et masculines. Faut bien avoir quelque chose, puisque j’ai bloqué Facebook, YouTube et les sites où je peux regarder des séries en streaming (faut dire flux, en français, je crois).

Sujet de mémoire

Voici là où j’en suis ces jours-ci.

Ma première semaine s’est bien passée, le séminaire de Christine Tappolet, qui portera sur la dépendance (addiction) et les questions de responsabilité, de liberté et de volonté s’annonce intéressant, d’après les quelques lectures que j’ai amorcées, ainsi que celui de Christian Nadeau, sur la démocratie, bien que celui-ci ne débute que lundi (mais j’ai tout de même lu le plan de cours).

Par ailleurs, j’ai également pu commencer la lecture de Rawls (avec une amie qui a fait sa maîtrise sur Arendt et qui elle non plus n’avait pas étudié Rawls en profondeur, nous avons décidé de nous atteler à la lecture de « A Theory of Justice », question de bien comprendre et développer une approche critique plus juste). J’ai également « relu » sous forme auditive « Eichmann à Jérusalem »,  et ce qui résonne encore cette fois-ci, c’est la capacité d’un-e fonctionnaire à s’aveugler, à rationaliser sa participation dans un système aux finalités injustes (dans ce cas-là, menant à des atrocités). Je crois que c’est le problème qui est au coeur de mes préoccupations et je ne sais pas si ce serait la désobéissance civile, selon ce que j’en comprends, mais peut-être une sorte d’objection de conscience ou de désaveu ou encore de sabotage comme action de contestation au sein même d’un système qui m’apparaît comme un enjeu problématique du point de vue moral. Je dois encore lire Dworkin, et j’ai également un livre qui m’a été recommandé par rapport aux méthodes de contestation dans le cadre d’un système qui exclut souvent certaines voix, « Languages of the Unheard: Why militant protest is good for Democracy« .

J’ai terminé également la lecture de Snow, « Virtue as Social Intelligence » et suis en train de lire « Burdened Virtues », de Tessman, pour voir à quel point cette base pourrait être intéressante à exploiter. Ce qui semble prendre forme dans mon esprit, sans toutefois être encore très clair, serait que, dans une société injuste, si un-e agent-e moral-e veut être juste au sens de la vertu de justice, donc viser l’excellence dans son exercice(et je crois que je m’attarderais sur le cas hypothétique d’une personne travaillant au sein d’un système bureaucratique, ou à tout le moins hiérarchique – peut-être la fonction publique, mais je pense à n’importe quel-le exécutant-e ayant un impact sur la vie des gens), l’attention au contexte social et aux injustices présentes dans la société où cette personne évolue sont nécessaires, et devraient normalement entraîner une action pour au moins dénoncer, sinon pour agir dans le sens du changement.

Cela s’entremêle évidemment avec des considérations personnelles, par exemple mon inquiétude quant à la facilité avec laquelle on peut s’habituer à tout, et entre autre à l’injustice et à la souffrance d’autrui, jusqu’à y devenir insensible, surtout quand on a un sentiment d’impuissance face à celle-ci. Le trait à développer, si on peut dire, ce serait celui de s’habituer à ne pas s’habituer, et, malgré son apparente incapacité à agir dans le moment, maintenir l’ouverture à une action possible.

C’est souvent dans cet esprit que je me suis engagée, dans mon ancienne association étudiante et en politique, entre autre, même si fondamentalement, je préfère de loin faire autre chose de ma vie. C’est quelque chose qui a également été très présent dans les derniers mois, lors desquels j’étais occupée dans mon atelier à peindre des portraits, sans que ce soit « utile » à un quelconque engagement social (quoique je me dise parfois que peindre la beauté du monde est peut-être plus « utile » pour montrer donner envie aux gens de la regarder et de faire de leur mieux que tout engagement politique ou philosophique, mais c’est une autre question), tout en vivant de manière précaire et en réfléchissant à comment la pauvreté dans laquelle j’ai vécu pendant les dernières années a affecté ma manière d’interagir avec les gens, à m’habituer à une certaine indifférence quant aux misères des autres puisque j’étais submergée par la pensée de joindre les deux bouts. Je ne peux m’empêcher de penser qu’une personne dont c’est le travail d’intéragir avec les victimes des coupes actuelles dans tous services, ou d’évaluer des projets nuisibles à l’environnement, par exemple, puisse facilement s’habituer à cette routine et ne plus voir les réalités à la fois singulières et beaucoup plus larges qui lui sont accessibles de par sa position même.

De la même manière, ma colocataire me parlait de son père, qui est juge, et qui est persuadé d’être une personne juste, puisqu’il s’évertue à appliquer la loi de la manière la plus généreuse possible, sans toutefois vouloir aller jusqu’à contester une loi injuste. Dans « Eichmann à Jérusalem », il y a ce passage qui relate des témoignages où plusieurs personnes avouent ne pas avoir été « vraiment » d’allégeance nazie, mais avoir gardé leur poste pour y faire de leur mieux, puisque ç’aurait pu être pire si de « vrais nazis » avaient occupé ces postes. Sans aller jusqu’à vouloir écrire une « méthode du fonctionnaire juste », ce qui serait inadéquat, de toute manière, je crois que j’aurais aimé travailler sur des outils d’analyse pour prévenir, pour répondre de manière positive à ces observations et aux problèmes qu’elles soulèvent. D’un autre côté, il y a le souci de l’exigence: est-ce trop demander à un individu? Puisque cela implique la capacité de maintenir presque en tout temps la conscience dérangeante de la souffrance d’autrui, résultant directement ou indirectement de sa propre action ou inaction, et de supporter l’incohérence morale qui en découle.

Il y a beaucoup de choses à trier dans tout ça, pour restreindre mon champs de recherche et pour pouvoir accomplir quelque chose dans les deux prochaines années et plus pragmatiquement, enregistrer un projet de mémoire et une bibliographie au mois de mars.

Je tente de rassembler mes idées et de former un tout cohérent, mais pour l’instant, c’est le foisonnement d’idées et de doutes. Je me dis que ce serait peut-être beaucoup plus facile si je choisissais quelque chose pour quoi je n’avais pas autant d’intérêt. Mais bon, j’y arriverai sûrement. C’est simplement un peu frustrant pour le moment.

De retour sur la planète philo et réflexions en vrac sur le web interactif

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Me voilà de retour sur cette plateforme de spéléologie intérieure, après quelques mois d’absence où la joie des retrouvailles avec la peinture ont enfanté un autre blogue, celui de l’artiste. Philogen inspire, et le blogue de l’artiste expire. Philogen est aussi l’angoisse, les questions existentielles, les interrogations, l’incertitude, la perpétuelle remise en questions, qui recommence d’ailleurs de plus belle avec la reprise de la maîtrise en philosophie en ce début de 2015. Lectures sans fin, impression constante de ne rien comprendre, sentiment envahissant de ne pas être à la hauteur, et ce, malgré ma raison pragmatique qui me dit que je n’ai rien de moins que tou-tes les autres qui se retrouvent à mes côtés dans ces séminaires bien trop sérieux.

Pour être capable de suivre le rythme et la densité de la session et pour pouvoir atteindre les objectifs que je me suis fixés quant à ma recherche, j’ai également installé des bloqueurs pour couper court à la tentation de distraire mon attention en visitant constamment Facebook, YouTube et quelques autres sites web qui entretiennent ma curiosité par la myriade d’informations plus ou moins nécessaires et intéressantes et qui ont en commun d’être facilement assimilables… Davantage, en tous les cas, que les lectures relativement arides imposées par le choix de la philosophie comme discipline d’étude.

Cette coupure de ces autoroutes infinies d’information me fait réfléchir (oui, bon, il y a les lectures, évidemment, qui ont ce but), mais c’est surtout que j’ai l’impression de changer de vitesse, de retrouver le rythme auquel ma vie semble respirable, si je puis m’exprimer ainsi. Au début, il y a le sentiment de manque, de vide, comme si je me cloîtrais, et peut-être est-ce le cas. Ayant grandi à l’ombre d’un monastère, c’est le parallèle qui me vient le plus facilement. La grille, les murs, ce sont les bloqueurs. Je dois faire face à mon propre être, et couper les échappatoires afin de diriger mon attention, développer ou retrouver les habitudes du silence intérieur. Déjà, pour pouvoir peindre assidûment, en décembre, j’avais installer les bloqueurs de manière à créer des plages horaires quotidiennes où je n’avais pas accès à Facebook. Cette semaine, c’est la première fois où ce sera seulement un jour, dimanche, où j’aurai accès au différents sites web qui sont bloqués le reste du temps.

Ma concentration s’en est tout à fait accommodé. La lecture attentive des textes est interrompue par la nécessité de cuisiner, d’effectuer les besognes du quotidien, parfois par la peinture, et évidemment par celle de me déplacer pour les séminaires et autres obligations. J’observe à quel point ma vie sociale se tissait par le biais de Facebook, puisque c’était l’organe de communication par excellence. L’instantanéité se retrouve mise de côté au profit de la planification et par l’attention au moment qui passe. Je ne peux accélérer le temps comme il facile de le faire sur des plateformes comme Facebook, où la dernière nouvelle prend toute la place et où la bulle qu’elle crée n’existe plus le lendemain, ou au contraire est décuplée jusqu’à cannibaliser tout le reste. Mes occupations et mes objectifs deviennent secondaires à ce qui se passe à des milliers de kilomètres et sur quoi je n’ai aucun pouvoir. Le retrait de cette course à l’information m’est bénéfique, je crois, en ce sens qu’il me permet de réfléchir ce sur quoi je peux agir. Ce n’est cependant pas une ignorance béate, je sais qu’il se passe en ce moment-même des atrocités, et je suis solidaires des personnes qui les vivent. Cependant, cette solidarité ne se traduit pas par la retransmission, tel un écho, agrémenté d’un commentaire éditorial, d’une information qui se perdra dans les heures qui suivent, mais par la conscience douloureuse. Elle me permet de demeurer en présence de cette souffrance, plutôt que de m’en débarrasser à coup de publications.

Il est difficile, pourtant, de ne pas se joindre au concert. Car c’est un phénomène qui tient à la fois du spectacle, de la performance, de l’expression, de l’apparence. L’immédiateté est celle de la musique, ainsi que sa résonance. Chaque personne émet sa note dans cette sorte de symphonie, sans trop savoir où se trouve sa vie entre virtuel et réel. La question de savoir, est-ce harmonieux? Comme lorsqu’on accélère un enregistrement, il y a une certaine stridence dans cette cadence dont la rapidité la rend addictive. J’éprouvais des difficultés à en décrocher en même temps que j’avais l’impression que mes nerfs étaient à vif. Mon attention était happée, je voulais tout voir, tout savoir, et j’avais constamment l’impression que j’étais déjà à la traîne. Curieusement, ne pas y être pendant quelques heures me semblait pire que ne pas y être depuis plusieurs jours. Probablement parce que le changement de rythme n’a pas le temps de se faire.

Il est étrange, probablement encore davantage parce que, non seulement j’ai coupé Facebook, mais je ne suis pas les nouvelles, de croiser des gens dans le métro ou en faisant mes courses, d’entendre des conversations sur les sujets qui font l’actualité en ce moment. Quelques mots échangés avec ma coloc. Un drame qui fait les nouvelles, j’en entends parler un jour ou deux après. Cela monopolise l’attention et l’opinion publique. Et pourtant, après quelques années à suivre tous ces drames, surtout sur les autoroutes de l’information, on se dit que ce drame sera effacé dans quelques jours, au plus dans quelques semaines, au profit d’une nouvelle marotte, qui pourrait aussi bien être une victoire sportive qu’un crime sordide ou la sortie maladroite d’un politicien. Difficile, donc, de ne pas être cynique.

Peut-être est-ce que je redécouvre la patience. Ce mot qui évoque la souffrance, la passivité, mais également une forme d’attente active. Lorsque je travaille sur mes techniques artistiques, je travaille avec patience. Je souffre de ne pas pouvoir arriver rapidement là où je le voudrais et comme je le voudrais, et pourtant je poursuis le labeur en avançant. Persévérer. Un mot qui, pour moi, implique une profondeur de champs. Creuser, avancer, monter, il y a un effort à fournir pour franchir non seulement une distance plus ou moins abstraite, mais un terrain qui offre une résistance. Peut-être est-ce pour moi l’antithèse de « surfer », comme on dit en parlant du web ( je ne crois pas que l’exercice de surfer sur les vagues soit sans effort, au contraire). La promenade sur le web est fascinante et l’océan d’informations, pertinentes ou non, est en lui-même une merveille insondable.

Au cours de l’une de ces fascinantes promenades, j’ai justement eu le bonheur de tomber sur des bijoux, dont un documentaires qui retraçait l’histoire de la salle de séjour (salon, living room ou tout autre nom désignant la pièce commune, où la plupart d’entre nous avons maintenant la télé, ou un endroit où regarder des films, ou passer du temps entre ami-es ou en famille). L’historienne rappelait le point tournant où nous sommes passé-es, de la nécessité de se divertir soi-même au divertissement passif. Bien sûr il y avait les divertissements publics, que ce soit les bateleurs ou les exécutions publiques, mais lorsque les gens se retrouvaient dans la pièce commune, c’était soit pour y travailler, ou alors ils devaient produire eux-mêmes la musique, jouer, conter, parler, etc. L’avènement des phonographes, radios, télévisions et autres outils de divertissement de masse a rendu celui-ci relativement passif.

Le web a quant à lui son côté interactif, qui le rend attrayant puisqu’on a en plus à faire des choix innombrables et à interagir avec d’autres individus ou avec des algorithmes. Il y a donc mélange entre l’aspect individuel et l’aspect social qui ressemble au fast food qu’on retrouve maintenant, qui s’efforce de ressembler à quelque chose qu’on pourrait faire à la maison, qu’on peut « individualiser », tout en étant tout à fait standard et facile à produire pour les transnationales. Cette conjugaison de l’individualité et de la production de masse, je l’ai observée concrètement pour la première fois lorsque je travaillais dans un grand magasin de fournitures artistiques et artisanales. On y vendait tout pour faire un truc « unique », qui serait en fait un assemblage de toutes sortes d’autocollants, de papiers, etc., vendus à prix fort.

Ce qui est malgré tout intéressant, c’est que bien que les plateformes interactives du web standardisent l’existence individuelle en laissant croire à l’originalité, on puisse y retrouver, comme dans une ville, où les rues et les trottoirs sont bien sûr structurées par d’autres, des millions d’expressions vraiment originales. Est-ce une nouvelle forme d’art, obéissant à des contraintes rigoureuses, mais offrant pourtant des possibilités infinies? En discutant avec une amie, on y voyait à la fois un environnement de travail où l’interaction sociale choisie était réconfortante et intéressante, une vitrine de galerie (en ce qui me concerne, c’est tout à fait vrai – je n’aurais jamais pu travailler autant sur ma peinture et en tirer un revenu aussi facilement sans l’aide de la plateforme de Facebook, et ce, malgré tous les risques au niveau des droits d’auteurs que cela implique), une source d’informations sur l’état du monde, une plateforme d’échange académique, une source d’inspiration à divers niveau, un outil de mobilisation sociale. Bref, bien que son rythme effréné puisse être nocif pour la capacité à vivre le moment présent et surtout, pour voir l’avenir arriver et le temps passer sereinement, c’est aussi un reflet du monde qui le transforme à son tour et est loin d’être mauvais en soi à tous les niveaux.

Pourtant, malgré les aspects positifs, je suis tout à fait heureuse de m’en être éloignée pour retrouver un rythme qui convient mieux à mon besoin d’introspection et aux activités que j’ai choisies pour creuser encore ma réflexion. Ce qui a probablement pour effet secondaire que je réfléchisse « à haute voix » sur ce blogue, à mi-chemin entre un journal intime et un statut Facebook…