
Me voilà de retour sur cette plateforme de spéléologie intérieure, après quelques mois d’absence où la joie des retrouvailles avec la peinture ont enfanté un autre blogue, celui de l’artiste. Philogen inspire, et le blogue de l’artiste expire. Philogen est aussi l’angoisse, les questions existentielles, les interrogations, l’incertitude, la perpétuelle remise en questions, qui recommence d’ailleurs de plus belle avec la reprise de la maîtrise en philosophie en ce début de 2015. Lectures sans fin, impression constante de ne rien comprendre, sentiment envahissant de ne pas être à la hauteur, et ce, malgré ma raison pragmatique qui me dit que je n’ai rien de moins que tou-tes les autres qui se retrouvent à mes côtés dans ces séminaires bien trop sérieux.
Pour être capable de suivre le rythme et la densité de la session et pour pouvoir atteindre les objectifs que je me suis fixés quant à ma recherche, j’ai également installé des bloqueurs pour couper court à la tentation de distraire mon attention en visitant constamment Facebook, YouTube et quelques autres sites web qui entretiennent ma curiosité par la myriade d’informations plus ou moins nécessaires et intéressantes et qui ont en commun d’être facilement assimilables… Davantage, en tous les cas, que les lectures relativement arides imposées par le choix de la philosophie comme discipline d’étude.
Cette coupure de ces autoroutes infinies d’information me fait réfléchir (oui, bon, il y a les lectures, évidemment, qui ont ce but), mais c’est surtout que j’ai l’impression de changer de vitesse, de retrouver le rythme auquel ma vie semble respirable, si je puis m’exprimer ainsi. Au début, il y a le sentiment de manque, de vide, comme si je me cloîtrais, et peut-être est-ce le cas. Ayant grandi à l’ombre d’un monastère, c’est le parallèle qui me vient le plus facilement. La grille, les murs, ce sont les bloqueurs. Je dois faire face à mon propre être, et couper les échappatoires afin de diriger mon attention, développer ou retrouver les habitudes du silence intérieur. Déjà, pour pouvoir peindre assidûment, en décembre, j’avais installer les bloqueurs de manière à créer des plages horaires quotidiennes où je n’avais pas accès à Facebook. Cette semaine, c’est la première fois où ce sera seulement un jour, dimanche, où j’aurai accès au différents sites web qui sont bloqués le reste du temps.
Ma concentration s’en est tout à fait accommodé. La lecture attentive des textes est interrompue par la nécessité de cuisiner, d’effectuer les besognes du quotidien, parfois par la peinture, et évidemment par celle de me déplacer pour les séminaires et autres obligations. J’observe à quel point ma vie sociale se tissait par le biais de Facebook, puisque c’était l’organe de communication par excellence. L’instantanéité se retrouve mise de côté au profit de la planification et par l’attention au moment qui passe. Je ne peux accélérer le temps comme il facile de le faire sur des plateformes comme Facebook, où la dernière nouvelle prend toute la place et où la bulle qu’elle crée n’existe plus le lendemain, ou au contraire est décuplée jusqu’à cannibaliser tout le reste. Mes occupations et mes objectifs deviennent secondaires à ce qui se passe à des milliers de kilomètres et sur quoi je n’ai aucun pouvoir. Le retrait de cette course à l’information m’est bénéfique, je crois, en ce sens qu’il me permet de réfléchir ce sur quoi je peux agir. Ce n’est cependant pas une ignorance béate, je sais qu’il se passe en ce moment-même des atrocités, et je suis solidaires des personnes qui les vivent. Cependant, cette solidarité ne se traduit pas par la retransmission, tel un écho, agrémenté d’un commentaire éditorial, d’une information qui se perdra dans les heures qui suivent, mais par la conscience douloureuse. Elle me permet de demeurer en présence de cette souffrance, plutôt que de m’en débarrasser à coup de publications.
Il est difficile, pourtant, de ne pas se joindre au concert. Car c’est un phénomène qui tient à la fois du spectacle, de la performance, de l’expression, de l’apparence. L’immédiateté est celle de la musique, ainsi que sa résonance. Chaque personne émet sa note dans cette sorte de symphonie, sans trop savoir où se trouve sa vie entre virtuel et réel. La question de savoir, est-ce harmonieux? Comme lorsqu’on accélère un enregistrement, il y a une certaine stridence dans cette cadence dont la rapidité la rend addictive. J’éprouvais des difficultés à en décrocher en même temps que j’avais l’impression que mes nerfs étaient à vif. Mon attention était happée, je voulais tout voir, tout savoir, et j’avais constamment l’impression que j’étais déjà à la traîne. Curieusement, ne pas y être pendant quelques heures me semblait pire que ne pas y être depuis plusieurs jours. Probablement parce que le changement de rythme n’a pas le temps de se faire.
Il est étrange, probablement encore davantage parce que, non seulement j’ai coupé Facebook, mais je ne suis pas les nouvelles, de croiser des gens dans le métro ou en faisant mes courses, d’entendre des conversations sur les sujets qui font l’actualité en ce moment. Quelques mots échangés avec ma coloc. Un drame qui fait les nouvelles, j’en entends parler un jour ou deux après. Cela monopolise l’attention et l’opinion publique. Et pourtant, après quelques années à suivre tous ces drames, surtout sur les autoroutes de l’information, on se dit que ce drame sera effacé dans quelques jours, au plus dans quelques semaines, au profit d’une nouvelle marotte, qui pourrait aussi bien être une victoire sportive qu’un crime sordide ou la sortie maladroite d’un politicien. Difficile, donc, de ne pas être cynique.
Peut-être est-ce que je redécouvre la patience. Ce mot qui évoque la souffrance, la passivité, mais également une forme d’attente active. Lorsque je travaille sur mes techniques artistiques, je travaille avec patience. Je souffre de ne pas pouvoir arriver rapidement là où je le voudrais et comme je le voudrais, et pourtant je poursuis le labeur en avançant. Persévérer. Un mot qui, pour moi, implique une profondeur de champs. Creuser, avancer, monter, il y a un effort à fournir pour franchir non seulement une distance plus ou moins abstraite, mais un terrain qui offre une résistance. Peut-être est-ce pour moi l’antithèse de « surfer », comme on dit en parlant du web ( je ne crois pas que l’exercice de surfer sur les vagues soit sans effort, au contraire). La promenade sur le web est fascinante et l’océan d’informations, pertinentes ou non, est en lui-même une merveille insondable.
Au cours de l’une de ces fascinantes promenades, j’ai justement eu le bonheur de tomber sur des bijoux, dont un documentaires qui retraçait l’histoire de la salle de séjour (salon, living room ou tout autre nom désignant la pièce commune, où la plupart d’entre nous avons maintenant la télé, ou un endroit où regarder des films, ou passer du temps entre ami-es ou en famille). L’historienne rappelait le point tournant où nous sommes passé-es, de la nécessité de se divertir soi-même au divertissement passif. Bien sûr il y avait les divertissements publics, que ce soit les bateleurs ou les exécutions publiques, mais lorsque les gens se retrouvaient dans la pièce commune, c’était soit pour y travailler, ou alors ils devaient produire eux-mêmes la musique, jouer, conter, parler, etc. L’avènement des phonographes, radios, télévisions et autres outils de divertissement de masse a rendu celui-ci relativement passif.
Le web a quant à lui son côté interactif, qui le rend attrayant puisqu’on a en plus à faire des choix innombrables et à interagir avec d’autres individus ou avec des algorithmes. Il y a donc mélange entre l’aspect individuel et l’aspect social qui ressemble au fast food qu’on retrouve maintenant, qui s’efforce de ressembler à quelque chose qu’on pourrait faire à la maison, qu’on peut « individualiser », tout en étant tout à fait standard et facile à produire pour les transnationales. Cette conjugaison de l’individualité et de la production de masse, je l’ai observée concrètement pour la première fois lorsque je travaillais dans un grand magasin de fournitures artistiques et artisanales. On y vendait tout pour faire un truc « unique », qui serait en fait un assemblage de toutes sortes d’autocollants, de papiers, etc., vendus à prix fort.
Ce qui est malgré tout intéressant, c’est que bien que les plateformes interactives du web standardisent l’existence individuelle en laissant croire à l’originalité, on puisse y retrouver, comme dans une ville, où les rues et les trottoirs sont bien sûr structurées par d’autres, des millions d’expressions vraiment originales. Est-ce une nouvelle forme d’art, obéissant à des contraintes rigoureuses, mais offrant pourtant des possibilités infinies? En discutant avec une amie, on y voyait à la fois un environnement de travail où l’interaction sociale choisie était réconfortante et intéressante, une vitrine de galerie (en ce qui me concerne, c’est tout à fait vrai – je n’aurais jamais pu travailler autant sur ma peinture et en tirer un revenu aussi facilement sans l’aide de la plateforme de Facebook, et ce, malgré tous les risques au niveau des droits d’auteurs que cela implique), une source d’informations sur l’état du monde, une plateforme d’échange académique, une source d’inspiration à divers niveau, un outil de mobilisation sociale. Bref, bien que son rythme effréné puisse être nocif pour la capacité à vivre le moment présent et surtout, pour voir l’avenir arriver et le temps passer sereinement, c’est aussi un reflet du monde qui le transforme à son tour et est loin d’être mauvais en soi à tous les niveaux.
Pourtant, malgré les aspects positifs, je suis tout à fait heureuse de m’en être éloignée pour retrouver un rythme qui convient mieux à mon besoin d’introspection et aux activités que j’ai choisies pour creuser encore ma réflexion. Ce qui a probablement pour effet secondaire que je réfléchisse « à haute voix » sur ce blogue, à mi-chemin entre un journal intime et un statut Facebook…