Voici là où j’en suis ces jours-ci.
Ma première semaine s’est bien passée, le séminaire de Christine Tappolet, qui portera sur la dépendance (addiction) et les questions de responsabilité, de liberté et de volonté s’annonce intéressant, d’après les quelques lectures que j’ai amorcées, ainsi que celui de Christian Nadeau, sur la démocratie, bien que celui-ci ne débute que lundi (mais j’ai tout de même lu le plan de cours).
Par ailleurs, j’ai également pu commencer la lecture de Rawls (avec une amie qui a fait sa maîtrise sur Arendt et qui elle non plus n’avait pas étudié Rawls en profondeur, nous avons décidé de nous atteler à la lecture de « A Theory of Justice », question de bien comprendre et développer une approche critique plus juste). J’ai également « relu » sous forme auditive « Eichmann à Jérusalem », et ce qui résonne encore cette fois-ci, c’est la capacité d’un-e fonctionnaire à s’aveugler, à rationaliser sa participation dans un système aux finalités injustes (dans ce cas-là, menant à des atrocités). Je crois que c’est le problème qui est au coeur de mes préoccupations et je ne sais pas si ce serait la désobéissance civile, selon ce que j’en comprends, mais peut-être une sorte d’objection de conscience ou de désaveu ou encore de sabotage comme action de contestation au sein même d’un système qui m’apparaît comme un enjeu problématique du point de vue moral. Je dois encore lire Dworkin, et j’ai également un livre qui m’a été recommandé par rapport aux méthodes de contestation dans le cadre d’un système qui exclut souvent certaines voix, « Languages of the Unheard: Why militant protest is good for Democracy« .
J’ai terminé également la lecture de Snow, « Virtue as Social Intelligence » et suis en train de lire « Burdened Virtues », de Tessman, pour voir à quel point cette base pourrait être intéressante à exploiter. Ce qui semble prendre forme dans mon esprit, sans toutefois être encore très clair, serait que, dans une société injuste, si un-e agent-e moral-e veut être juste au sens de la vertu de justice, donc viser l’excellence dans son exercice(et je crois que je m’attarderais sur le cas hypothétique d’une personne travaillant au sein d’un système bureaucratique, ou à tout le moins hiérarchique – peut-être la fonction publique, mais je pense à n’importe quel-le exécutant-e ayant un impact sur la vie des gens), l’attention au contexte social et aux injustices présentes dans la société où cette personne évolue sont nécessaires, et devraient normalement entraîner une action pour au moins dénoncer, sinon pour agir dans le sens du changement.
Cela s’entremêle évidemment avec des considérations personnelles, par exemple mon inquiétude quant à la facilité avec laquelle on peut s’habituer à tout, et entre autre à l’injustice et à la souffrance d’autrui, jusqu’à y devenir insensible, surtout quand on a un sentiment d’impuissance face à celle-ci. Le trait à développer, si on peut dire, ce serait celui de s’habituer à ne pas s’habituer, et, malgré son apparente incapacité à agir dans le moment, maintenir l’ouverture à une action possible.
C’est souvent dans cet esprit que je me suis engagée, dans mon ancienne association étudiante et en politique, entre autre, même si fondamentalement, je préfère de loin faire autre chose de ma vie. C’est quelque chose qui a également été très présent dans les derniers mois, lors desquels j’étais occupée dans mon atelier à peindre des portraits, sans que ce soit « utile » à un quelconque engagement social (quoique je me dise parfois que peindre la beauté du monde est peut-être plus « utile » pour montrer donner envie aux gens de la regarder et de faire de leur mieux que tout engagement politique ou philosophique, mais c’est une autre question), tout en vivant de manière précaire et en réfléchissant à comment la pauvreté dans laquelle j’ai vécu pendant les dernières années a affecté ma manière d’interagir avec les gens, à m’habituer à une certaine indifférence quant aux misères des autres puisque j’étais submergée par la pensée de joindre les deux bouts. Je ne peux m’empêcher de penser qu’une personne dont c’est le travail d’intéragir avec les victimes des coupes actuelles dans tous services, ou d’évaluer des projets nuisibles à l’environnement, par exemple, puisse facilement s’habituer à cette routine et ne plus voir les réalités à la fois singulières et beaucoup plus larges qui lui sont accessibles de par sa position même.
De la même manière, ma colocataire me parlait de son père, qui est juge, et qui est persuadé d’être une personne juste, puisqu’il s’évertue à appliquer la loi de la manière la plus généreuse possible, sans toutefois vouloir aller jusqu’à contester une loi injuste. Dans « Eichmann à Jérusalem », il y a ce passage qui relate des témoignages où plusieurs personnes avouent ne pas avoir été « vraiment » d’allégeance nazie, mais avoir gardé leur poste pour y faire de leur mieux, puisque ç’aurait pu être pire si de « vrais nazis » avaient occupé ces postes. Sans aller jusqu’à vouloir écrire une « méthode du fonctionnaire juste », ce qui serait inadéquat, de toute manière, je crois que j’aurais aimé travailler sur des outils d’analyse pour prévenir, pour répondre de manière positive à ces observations et aux problèmes qu’elles soulèvent. D’un autre côté, il y a le souci de l’exigence: est-ce trop demander à un individu? Puisque cela implique la capacité de maintenir presque en tout temps la conscience dérangeante de la souffrance d’autrui, résultant directement ou indirectement de sa propre action ou inaction, et de supporter l’incohérence morale qui en découle.
Il y a beaucoup de choses à trier dans tout ça, pour restreindre mon champs de recherche et pour pouvoir accomplir quelque chose dans les deux prochaines années et plus pragmatiquement, enregistrer un projet de mémoire et une bibliographie au mois de mars.
Je tente de rassembler mes idées et de former un tout cohérent, mais pour l’instant, c’est le foisonnement d’idées et de doutes. Je me dis que ce serait peut-être beaucoup plus facile si je choisissais quelque chose pour quoi je n’avais pas autant d’intérêt. Mais bon, j’y arriverai sûrement. C’est simplement un peu frustrant pour le moment.