Ceci n’est pas officiellement un texte philosophique, bien qu’il parle de philosophie. Il reflétera à bâtons rompus ce qui se passe dans ma tête, comme d’habitude, mais comme ma principale occupation ces jours-ci est d’ingurgiter des quantités de pages de textes pour ma recherche et mes cours, c’est ce qui fait l’objet de ce billet (tout en se terminant sur ma lecture dite « de procrastination », qui porte sur l’histoire sociale de la délinquance féminine en Grande-Bretagne de 1900 à 1950).
Rentrée fracassante, donc, dans le merveilleux monde de la philo académique, donc, avec un « séminaire » (trop rempli) de philosophie politique où les femmes composent environ un cinquième (généreusement, au début de la séance, c’était 4 femmes pour 26 hommes, donc 13%) des étudiant-es. Comment ne pas se sentir marginalisées, surtout lorsque le biais est historiquement contre nous en tant qu’êtres pensantes? J’ai aussi observé une proportion similaires quant aux personnes racisées, donc, de manière visible, 5 personnes sur 40 environ, et parmi elles, seulement deux femmes. Pour elles, double contrat, si on peut dire. On parlera de manière extraordinairement abstraite de sociétés idéales au long du séminaire. C’est ce qu’on semble faire en philosophie, objet de la raison.
J’entre dans le jeu, et j’espère le faire du mieux que je peux. C’est toujours un exercice enrichissant que de se mettre dans la peau de ce que l’on n’est pas pour élargir son champs de vision. Faudrait que la petite minorité pour qui cette abstraction implicitement blanche, privilégiée et patriarcale est naturelle tente le coup de temps en temps. J’ai commencé à lire Rawls et sa Theory of Justice cette semaine. Cette élévation artificielle au-delà des problématiques socio-politiques fondamentales pour créer un théorie de l’idéal comme si la vision en résultant n’allait pas être sujette aux biais implicites m’a toujours semblée fascinante, dangereuse, et je n’ai pas départagé mon ambiguité quant à son utilité pour le travail de terrain. Je fais l’exercice et je suis l’auteur sur son chemin vers le paradis, tout en me demandant comment un seul homme, issu de la minorité la plus influente et la plus privilégiée pourrait en un système englober la problématique de la justice. Je ne nie pas l’aspect colossal de son travail, c’est toujours impressionnant qu’une personne s’attaque de manière systématique à proposer un ensemble cohérent comme alternative au monde imparfait. Cependant, mon problème, c’est que c’est encore le même type de personne. Combien de femmes provenant de l’Inde, de la Chine, du Maroc, du Tchad, d’Haïti, du Pérou, où même plus modestement, des classes sociales pauvres, ont eu la chance d’avoir la tribune, l’éducation, le réseau social, l’influence que Rawls et ses comparses présents, passés et probablement futurs, ont eu la chance d’avoir? Ce ne sont pas des concepts abstraits, mais des questions qui sont très concrètes. J’aurais aimé pouvoir lire et m’inspirer de leurs multiples visions de la justice pour réfléchir à un monde plus juste. Elles sont présentes, quelque part, elles écrivent, mais il faut chercher dans les méandres de l’Internet, car on ne les trouve pas sur les autoroutes de l’Académie.
C’est en partie pour avoir un contre-poids à mes lectures merveilleusement abstraites et masculines et blanches que je lis également le Racial Contract de Charles W. Mills, philosophe noir américain dont l’entrevue « Lost in Rawlsland » m’avait fortement intéressée comme critique de Rawls. Lu en parallèle de l’oeuvre de Rawls, c’est tout à fait délicieux, et ça replace les pieds et la tête où ils devraient se trouver, sur la Terre. Pour le séminaire de philo politique, il y aura à lire On the People’s Terms, de Philip Pettit, ainsi que Democracy Disfigured, de Nadia Urbinati, ainsi que quelques autres textes. Le sujet sera certainement passionnant, malgré les bémols que j’ai lancés plus haut, puisqu’on y parlera des problèmes d’inégalité sociale, de domination, et d’inégalités épistémiques, comme empêchant une réelle démocratie. Si on touche un peu la terre de temps en temps… Je travaillerai probablement sur les espaces de contestation pour ma dissertation finale.
Pour mon autre séminaire, en éthique, qui porte sur la dépendance (notre professeur parle d’addiction), je lis un livre dont chaque chapitre est écrit par l’une des « stars » du domaine de la psychologie morale sur la question. Il s’agit de psychiatres, de psychologues, de philosophes et de juristes, entre autres, qui travaillent sur la question de l’agentivité, de la responsabilité et de la liberté en lien avec l’addiction, Addiction and Self-Control, dirigé par Neil Levy. Dans le séminaire, pour faire la comparaison avec l’autre, je crois que la présence des femmes est un peu plus forte par rapport à celle des hommes, sans que celle-ci soit toutefois égale. Il y a encore plus d’hommes que de femmes. Par contre, la professeure est une femme. On verra si cela changera la dynamique.
Sur le sujet lui-même, je ne suis pas tout à fait sûre que je suis à l’aise avec le fait de traiter de la dépendance comme un sujet moral. Lors de mon cours d’introduction à la métaphysique, en première année de philosophie, on avait touché aux questions du libre-arbitre (free will), et parmi ces questions on abordait la dépendance comme problématique. Ma crainte est que, malgré les connaissances et la recherche foisonnante qu’on retrouve sur le sujet dans les neurosciences et la psychiatrie, qui permet de plus en plus de comprendre le phénomène complexe que la dépendance représente, puisqu’il touche à la chimie du cerveau, aux facteurs psycho-sociaux, ainsi qu’aux composantes physiologiques héréditaires, on ne s’attarde pas à bien délimiter notre compétence. Personnellement, je prévois que la plupart des gens passeront par-dessus la compréhension des mécanismes physiologiques liés à la dépendance et finiront par discuter du problème en important des préjugés sur les personnes souffrant de dépendance. Ayant écouté plusieurs documentaires sur l’époque victorienne, où les « pauvres » étaient responsables de leurs conditions, étaient considéré-es comme immoraux et immorales du fait de comportements comme le vol, la prostitution ou l’abus d’alcool, par exemple, qui trouvaient soi-disant leur source dans l’incapacité des « pauvres » à se contrôler. On comprend maintenant à quel point ces comportements étaient liés à l’absence d’un filet social, ainsi qu’à la stigmatisation elle-même, donc au désespoir de pouvoir jamais améliorer son propre sort, tout en devant survivre dans des conditions absolument impossibles.
J’ai donc l’impression qu’il serait facile de verser, en discutant de la dépendance dans un contexte moral, qu’on en vienne à faire réapparaître ce genre de préjugés. Surtout qu’on en parlera sans toucher vraiment aux facteurs sociaux. Il semblerait, selon ce que je peux en lire, qu’on abordera la question comme un désordre de la volonté. Je ne sais pas, j’ai mes réserves, et un très grand malaise, mais je me prêterai tout de même au jeu, ne serait-ce que pour mieux le critiquer. Par contre, je tenterai de me familiariser du mieux que je peux avec la littérature réellement scientifique sur la question, et avec le fonctionnement des systèmes physiologiques en jeu. J’ai d’ailleurs retrouvé le site web m’ayant beaucoup servi pour la traduction de textes en lien avec le cerveau.
Pour terminer sur les lectures philosophiques, je serai correctrice pour un cours de base sur la pensée rationnelle et critique, cette session. C’est donc amusant et rafraîchissant de retourner à la base.
Quant aux lectures non-philosophiques, elles sont fort intéressantes, puisque je lis Bad Girls in Britain: Gender, Justice and Welfaire, 1900-1950, de Pamela Cox, qui fait une analyse du traitement genré qu’on réservait aux jeunes filles et jeunes femmes considérées comme délinquantes en Angleterre dans la première moitié du 20e siècle. Plusieurs réflexions d’époque résonnent familièrement, malheureusement. Cox est fascinante à lire, et je crois que, si je n’avais pas déjà autant fait de philo, la sociologie historique m’aurait sans doute tentée. Elle a déjà fait deux séries documentaires pour la BBC, une sur les domestiques de l’époque victorienne aux années 1950, et l’autre sur l’histoire des vendeuses (shopgirls), de l’époque victorienne à nos jours, qui étaient magnifiques. Lire son livre après l’avoir entendue est comme me replonger dans une troisième série documentaire, et cela change de mes lectures plus abstraites et masculines. Faut bien avoir quelque chose, puisque j’ai bloqué Facebook, YouTube et les sites où je peux regarder des séries en streaming (faut dire flux, en français, je crois).
