Pour rendre hommage à un ami qui n’est plus…

Il y a de ces moments dans la vie où on regarde où l’on est rendue et on essaie de voir qui et quoi a permis que l’on soit là…

C’était vers ce temps-ci de l’année, dans ma deuxième année en philo, je devais aller prendre un café l’après-midi même avec Pierre, j’avais tellement de questions à lui poser encore, pour tenter de comprendre mieux le monde dans lequel nous vivons. Pour un café avec un autre ami, j’ai reporté celui avec Pierre. C’est ce soir là qu’il est parti, subitement, à l’âge de 56 ans.

Il ne croyait pas à la vie après la mort, je n’y croyais plus moi-même. Il croyait plutôt qu’on pouvait porter en soi la mémoire de ceux et celles qui nous quittent, perpétuant ainsi ce qu’ils et elles étaient. Cet homme juste cherchait toujours le fond des choses. Croyait-il en l’être humain? Je ne le sais plus. Il se moquait gentiment de moi lorsque j’évoquais mes espoirs en l’humanité.  Il n’avait aucune illusion sur les iniquités du capitalisme et de ses acteurs, mais cherchait à faire le bien malgré tout.

Il crut en moi alors que personne encore ne l’avait fait. Je venais de quitter mon mari, je n’avais que mon secondaire 5. Provenant d’un milieu catholique plutôt traditionnel, je travaillais à l’époque à l’Archevêché de Montréal, bien que mes croyances, comme un mur de cendres, se fendillassent à vue d’oeil. Dans ce désert, je cherchais autre chose. Pierre était juif reconstructionniste, il soulignait l’importance du doute. C’est ainsi que je me suis retrouvée à fréquenter une synagogue pendant un an, à apprendre l’hébreu pour mieux comprendre. Bien qu’accueillie chaleureusement, ce n’était pas encore chez moi. Touchée jusqu’au fond de l’âme par les chants graves du Yom Kippour et de Rosh Hashanah, par les histoires innombrables des rabbins des siècles passés, je reste marquée par cette culture qui demeurera à jamais pour moi associée à cette amitié.

À travers tout cela, Pierre m’écoutait, me relançant sur mes idées, me suggérant des lectures, me donnant ainsi envie de poursuivre ma recherche de sens. À la fois mentor dans l’apprentissage du doute et facteur de continuité puisque, ayant étudié le droit, puis l’économie dans le domaine des coopératives, il connaissait bien l’oeuvre de mon grand-père, artisan du développement coopératif au Québec dans les années 1960 et 1970. Il me présentait un homme dépouillé de toute la mythologie familiale dont il avait été enrobé. Ces conversations m’inspiraient à poursuivre une vie d’engagement pour le bien commun. Pierre, homme d’une grande intégrité, était lui-même dévoué sans compter à ces causes qu’il croyait justes. Son père, philosophe des mathématiques réputé, proche de Cioran, était décédé quelques mois avant la disparition de son fils. Loin d’être avare de ce riche héritage, celui-ci m’a ouvert des perspectives qui me semblaient auparavant inaccessibles. Je n’étais plus obligée de me cantonner à un rôle, je pouvais maintenant l’inventer.

Cet homme m’a ouvert la porte de sa famille, avec laquelle j’ai partagé des moments chaleureux lors des fêtes juives. Devenue agnostique, puis athée, ce chemin fut pour moi l’équivalent d’avoir quitté une terre natale pour une route jamais terminée. Pourtant, ce même chemin évoque également la découverte de la richesse d’une amitié.

J’ai perdu un guide, qui me manque encore aujourd’hui, particulièrement depuis que j’ai commencé à m’engager plus activement en politique. Encore maintenant, j’aimerais pouvoir aller prendre un café avec lui et soumettre mes questions à l’acuité de son jugement qu’il formulerait par d’autres questions, me faisant développer mes idées, ou alors en me racontant une des histoires dont il avait le secret. Bien qu’il ne soit plus ici, sa mémoire demeure avec moi, et je tente à mon tour d’être digne de la mémoire d’une personne juste à qui je dois tant, seul moyen de garder vivante sa présence.

S’il-vous-plaît, racontez-moi des histoires…

Dans deux jours, je vais enfin avoir le temps de penser, de flâner de longues heures le nez en l’air en regardant les arbres s’auréoler doucement de vert. Je pourrai aussi recommencer à regarder les gens, leurs habitudes, leur façon de marcher, de parler. À m’inventer leurs histoires en les écoutant. Dans le fond, après des années, le conte reste mon genre littéraire préféré. Les grands textes d’analyse, c’est génial, mais s’il-vous-plaît, dessinez-moi un mouton… non, racontez-moi une histoire.

Les histoires, c’est ainsi qu’on peut s’imaginer un avenir, auquel on rêve, qu’on espère et pour lequel on vit. Quand on n’a pas d’histoire à raconter, c’est qu’il nous manque d’imagination. C’est précisément ce qui m’inquiétait, depuis quelque temps, j’avais l’impression de ne plus avoir d’histoires à raconter.

Vivre dans le monde des médias, c’est d’une certaine manière s’abstraire des histoires, c’est inventer un monde sans histoires, et faire le temps, peut-être. Ou le défaire en oubliant tout ce qui n’est pas maintenant. Ou peut-être qu’on  ne fait qu’écrire l’histoire du maintenant. Mais il y a a quelque chose qui sonne faux. Le temps rétrécit et nous enferme dans le présent. En tout cas, je n’aime pas cette histoire-là. Je m’y sens trop à l’étroit, comme si j’allais y étouffer.

Alors je retourne à d’autres histoires. En retournant chercher de la matière à tisser des contes. Agrandir ma collection de souvenirs. Il y a tellement de choses à raconter dans ce monde. La pierre qui est là depuis des centaines d’années, qui s’effrite doucement, mais sera encore là bien après moi. Le soleil sur ma peau trempée d’eau salée, avec un souffle de vent portant l’odeur des sapins. L’aigle pêcheur sur le rocher me surplombant. La grande dune de sable effondrée. La crique isolée par la marée. Les oursins observés pendant des heures. Le rythme des pagaies du kayak.

Voilà, je m’en vais à la recherche d’histoires.

Tiraillée

Ce mot évoque pour moi la pousse qui sort de terre, le bourgeon, l’eau brisant les glaces qui la couvraient, tout ce qui est printemps, qui doit faire éclater le carcan, percer, tirer, afin de laisser la vie prendre son cours. Et puis il y a la fin du mot, ce son qui vient chercher d’autres mots, « entrailles », comme celles de la terre, « ferraille », comme de vieilles choses rouillées qui peuvent reprendre vie avec un peu d’ouvrage, et la paille jaune et chaude d’un jour d’été. Ces échos d’images dans ma tête se juxtaposent pour faire un tableau du printemps.

Et c’est le printemps qui m’habite. Le même évoqué par ce mot. Tiraillée. Entre ce que j’ai été et ce que je deviens, entre qui je suis, qui je veux être, qui je dois être et qui je peux être. Autant de fils qui s’enchevêtrent et nourriront le cours de qui je serai. D’un côté l’herbe sauvage qui voudrait le grand vent, l’air salin et les arbres, le travail des mains et du temps, de l’autre, le sentiment de devoir agir avec d’autres pour que le printemps arrive chez tout le monde et non seulement pour quelques personnes privilégiées. Comment concilier les deux? Et les trois, les quatre, les cinq, les infinis qui se côtoient et se mêlent jusqu’à en donner le vertige?

Parce que le Code de procédure civile est tellement passionnant…

Il fallait que je trouve autre chose à faire, évidemment. Étudier le  Code, c’est juste trop plate. Ce qui m’amène à parler de l’effet que le droit a peu à peu sur ma façon de voir les choses. J’avais déjà remarqué ce que la philo avait fait dans ma tête, comme si elle m’ouvrait les yeux à des structures du monde que je n’avais jusque là pas vues, ou sinon seulement devinées.

Il faut dire qu’au début de ma première année en droit, autant j’essayais de faire rentrer ma tête dans le droit, autant j’étais terrifiée à l’idée de restructurer ma manière de voir les choses selon ces nouvelles formes. Mon esprit plutôt synthétique et généraliste, curieux cependant de comprendre ce qu’il y a de plus fondamental, se montrait (et se montre toujours) particulièrement rétif à cette manière de codifier et de caser le monde en petites boîtes toutes carrées.

Cependant, ici aussi, ma tête prend le tour. Et il m’arrive maintenant d’avoir des flash où je vois le droit quelque part, comme une sorte de radiographie-éclair. Mais disons que, contrairement à la philo (sauf peut-être l’épistémologie analytique qui me semblait abracadabrante et déconnectée), ça ne me plaît pas tant que ça. Enfin, c’est une sorte d’expérience phénoménologique intéressante…

Entre espoir et déraison

Ma réaction aux explosions de Boston, aujourd’hui, comme lors de la tuerie dans une école primaire il y a quelques mois, m’étonne sans toutefois me surprendre. En effet, je voudrais bien, comme toutes ces personnes que je vois plaindre et compatir, me lamenter sur le sort des pauvres victimes. Pourtant, c’est une réaction cynique qui surgit, lorsque je ne peux même plus aller chercher une once de compassion virtuelle.

Comprenez-moi bien, sur les lieux, je serais probablement l’une des personnes qui interviendraient et ferais de mon mieux pour aider. Cependant, tout ceci me semble un cirque où le massacre d’enfants et des populations civiles un peu partout par l’armée américaine surpuissante, par celle d’Israël ou d’ailleurs, par les milices armées un peu partout, par les multinationales, où le viol est banal, bref, où ces horreurs ne soulèvent généralement qu’un bref haussement d’épaule, au mieux, au pire, provoquent des envolées lyriques à la défense de telle ou telle intervention, ou contre le féminisme qui exagère et je ne sais quoi encore. Alors lorsque les victimes sont étatsuniennes, je ne vois pas pourquoi je devrais pleurer davantage.

Pour moi, bien que je sache que ce sera encore tourné de manière à provoquer l’ire de la populace envers je ne sais quel nouvel ennemi qui menace le joyeux patriotisme américain, je me dis que c’est malheureusement peut-être la seule manière de casser le délire.

En fait, je m’en fout. Le problème, en ce moment, pour mon humble moi, c’est d’accepter cette étrange misanthropie et de continuer à trouver le monde beau, à continuer à agir et à faire confiance. D’être témoin des violences et des mépris indicibles tout en luttant pour mieux. Je ne sais pas encore comment ce sera possible. Sans doute en étant entourée de personnes qui travaillent dans le même esprit, comme je le suis en ce moment.

Sans doute aussi en allant puiser dans un air moins saturé, sur des territoires moins peuplés et plus sauvages, la mesure de la vanité humaine… En effet, bien que notre espèce soit une menace pour nombre d’autres avec lesquelles nous n’avons pas pu apprendre à coexister, la planète, comme le dit si bien George Carlin, demeurera bien après nous, bien après les massacres, les viols, les vols des ressources et des territoires, la faim et tout le reste.

Force et fragilité du temps qui passe

Aînée de 8 enfants (6 frères et sœurs, une demi-soeur), j’ai vu arriver au monde plusieurs personnes. Maintenant, ce sont mes amies qui commencent à avoir des enfants, et chaque fois, cela m’étonne. Dans ce monde si bruyant, si cacophonique, ces vies commencent, sans qu’on sache qui elles deviendront.

Il y a quelques semaines, mon frère de 19 ans est venu à deux de mes cours d’université avec moi, qui en ai 31 (je triche, j’ai repris l’école à 27).  J’avais 11 ans quand il est né. On a craint de devoir lui faire subir une transfusion de sang, car il avait une jaunisse aigüe. Il s’en est remis, je vous rassure. Il est maintenant bien plus grand que moi, et j’ai avec lui les meilleures conversations sur les questions politiques et juridiques, puisqu’il prend lui aussi des cours de droit et que nous nous intéressons beaucoup à la politique, dans la famille. Après des années où j’ai suivi mon propre cours, la grève étudiante, qu’il aidait à coordonner à Rivière-du-Loup alors que je militais quant à moi à Concordia, nous a rapprochés. On se croisait par hasard dans les grandes manifs, et on s’échangeait des informations sur Facebook, quelquefois nous mettant à deux pour argumenter contre des « carrés verts » ou des rouges plus tièdes.

Lors de son passage à Montréal récemment, j’ai aussi pu emmener mon autre frère, de 17 ans, à une formation sur la dette organisée par Québec solidaire, parti dans lequel je milite activement. Il veut être capitaine, admis à l’Institut maritime pour septembre prochain. Bien qu’il se dise lui-même loin d’être un intello, le bébé hurleur que j’ai bercé quand j’avais 13 ans est devenu un être d’une curiosité et une intelligence que j’apprécie énormément, doublées d’un remarquable sens de l’humour pince-sans-rire. Il tenait également à aller à la manif du 12 mars, et nous y sommes allés. Mon sentiment de fierté n’avait d’égal que mon sentiment de responsabilité. Après l’ado de 15 ans aux dents cassées par la police vu lors de mon passage en cellule en mai dernier, il n’était pas question de laisser mon « petit » frère se faire matraquer (lui aussi est beaucoup plus grand que moi).

Et puis, il y a les petites sœurs. Une de 14 ans, l’autre de bientôt 12 ans. Dégourdies et articulées, très différentes l’une de l’autre, elles m’étonnent toujours. La première, méfiante de tout, est d’une vivacité fulgurante. La deuxième, à la fois douce et vibrante, se remet en question et a un peu de mal à trouver sa place. Elles étaient toutes petites lorsque j’ai quitté la maison familiale, et nous nous redécouvrons. J’ai eu beaucoup de plaisir à parler de la nécessité du féminisme avec elles, ainsi que des pressions sociales subies à l’école, une réalité quotidienne qu’elles vivent et que j’avais pour ma part quelque peu oubliée. Il parfois tentant de jouer à la grande sœur qui est déjà passée par là, risquant ainsi d’occulter leurs expériences particulières. J’ai bien hâte de voir ce que chacune d’entre elle deviendra, dans les prochaines années. Je me souviens d’avoir regardé avec fascination leurs ongles minuscules lorsque, naissantes, elles étaient arrivées à la maison. Des moments maladroits où des passantes me complimentaient alors que j’avais 16 ou 20 ans, lorsque je les promenais.

Le mois prochain, ma sœur la plus proche en âge se marie. Elle n’est pas la première, puisque je suis déjà moi-même passée par cette étape, un désastre qui m’a laissée un peu cynique. Nous avons développé une relation d’amitié au fil des années, après avoir rompu les liens avec une mère qui s’ingérait de manière intempestive dans notre relation. Très différentes, le fait que chacune soit la seule à avoir vraiment été témoin des temps difficiles que nous avons traversés l’une et l’autre dans la toxique atmosphère familiale crée un lien qui s’est enrichi de plusieurs expériences positives avec le temps. Je serai son témoin lors de son mariage. Lorsqu’elle a rencontré son amoureux, j’étais à la fois heureuse et craintive pour elle. Maintenant? Je lui souhaite le meilleur, et je crois qu’elle l’aura.

J’ai aussi un autre frère. Notre relation avait toujours été difficile, un peu compétitive, question d’avoir l’approbation maternelle, sûrement. Mais tout récemment, nous avons pu discuter autour d’une ou deux bouteilles, et je crois que nous avons remis en place certaines choses… Alors qu’il devait selon les plans maternels briller sur la scène politique, j’étais une femme et je devais par conséquent m’occuper d’une sphère domestique quelconque. Pourtant, je crois qu’il est plus attaché à cette sphère domestique et je suis quant à moi plus intéressée par la chose publique que le contraire. Chacun ayant cheminé dans la direction qui lui convenait davantage et pris ses distances avec des attentes imaginaires, nous avons donc pu tisser de nouvelles bases. Plus proche en âge que mes autres « petits » frères, nous avons, avec ma sœur, énormément de souvenirs complices.

Lorsque j’avais 8 ou 9 ans, je me levais parfois la nuit pour aller vérifier qu’ils respiraient et dormaient bien. Il me semble avoir grandi avec ce sentiment de la fragilité et du caractère transitoire de la vie. C’est en vieillissant et en étant témoin de ce que chacun et chacune devient, d’un petit être extrêmement vulnérable à une personnalité forte, que je prends conscience de la force humaine, qui est tout aussi présente et incroyable. Le monde dans lequel nous sommes n’est pas rassurant. Mais d’être témoin privilégiée de ces 6 vies qui sont issues des mêmes racines que moi me donne une certaine espérance que nous pouvons arriver à contrer certaines des menaces qui planent sur nous.

The day I did see the moor with twa corbies

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I never saw a moor,
I never saw the sea;
Yet know I how the heather looks,
And what a wave must be.

– Emily Dickenson

These were the lines I had to memorize in Grade 6, my first acquaintance with English-language poetry.  Thrown into a world as an alien, the school world and a language I knew no more than a few words back then. Yet the rhythmics of English poetry were fascinating, and although I had no clue what a moor or heather were (being in that regard less informed than Dickenson herself), I thought those strange sounds were beautiful when recited. Then I looked into the dictionary and the moor, the sea, the heather and the waves suddenly came to life, with the wind and the fog joining in.

That scene from Dickenson’s poem oddly mixed with the « twa corbies » of an old Scottish poem we had also read in that class:

As I was walking all alane,
I heard twa corbies makin a mane;
The tane unto the ither say,
« Whar sall we gang and dine the-day? »

Two crows wondering what they will eat, finding a freshly killed knight whose body had just been forgotten by everyone except his wife, hound and hawk, but these last ones, well

« His hound is tae the huntin gane,
His hawk tae fetch the wild-fowl hame,
His lady’s tain anither mate,
So we may mak oor dinner swate. »

Basically, they don’t give a damn. A melancholic wind howl with some sniggering crows that mixes well with the moor and the sea, I guess.

À mots découverts

Je ne sais si c’est l’anglais ou la philo qui a fait naître chez moi la hantise des mots superflus. Peut-être les deux. Dans le métro, à l’heure de pointe, c’est la phrase qui m’est venue en tête, comme un constat. Moi, l’adepte des métaphores à outrance, je suis maintenant obsédée par la recherche DU mot juste. Celui qui synthétise toute la pensée. Comme ces gens étranges croyant pouvoir enfermer les comportements humains dans des algorithmes.

Des textes. Des milliers de textes. Depuis l’hiver 2009. Je lis, j’écris. Je n’ai pas le temps de lire vraiment. Je cherche des mots-clés. Enfin, c’est ainsi qu’on les appelle. Ils sont curieusement censés contenir l’essence de la pensée de l’auteur. Finalement, lorsqu’on devient capable de jongler avec ces mots, en sachant les utiliser dans le sens où ils sont généralement compris par les experts du domaine, on peut cyniquement singer. On apporte une certaine touche, probablement peu originale, simplement pour produire un texte potable. Les miens étaient meilleurs que d’autres. En fin de compte, j’ai surtout appris à escalader ces textes en m’accrochant aux bons mots.

J’hésite à écrire en français. L’anglais, ma seconde langue, a été l’instrument de ma frugalité linguistique. N’ayant pas la possibilité de piger dans un vocabulaire étendu, j’ai appris l’économie. Construire des phrases courtes. Articuler les idées dans des mots que je comprenais. Couper, réduire encore. Quelquefois, étirer un texte dans lequel je n’avais rien à dire en ne faisant qu’analyser certains mots. Dire des idées, et non plus jouer avec les mots. Des moments de jeu, en création littéraire, pourtant. Là aussi, les mots sont devenus étranges, étrangers, même.

Blessée par des mots faits pour contrôler, assujettir, manipuler, pour couvrir d’un vernis de justice des actes d’une violence qui déchire, je me suis mise à détester les mots, à m’en sentir prisonnière. Ma langue devenait mon ennemie. L’anglais, une langue libératrice. Puis de nouveau, dans cette autre langue, j’ai vu les mots sombres. La violence et l’injustice ne connaissent pas de barrière linguistique.

Relation d’amour-haine avec les mots, indispensables pour communiquer, et cependant si souvent de trop. Mots qui trahissent tout en exprimant, mots qui parlent à l’autre sans qu’on sache vraiment ce que l’autre y voit. Surprise et joie lorsque l’autre y répond avec des mots qui reflètent du vrai et du juste, puis doute. Ai-je bien compris ce que l’autre y voyait, ou y lis-je plutôt ce que je porte en moi?

Il y a des mots-ombres, des mots-lumières. On tente de faire apparaître la complexité d’une pensée, et ce n’est pas celle que l’on voudrait. Les angles sont trop accusés, les contrastes pas assez, et les nuances se perdent entre les deux.

Puis on écoute des orfèvres des mots. Et tout est à recommencer. Toujours. Dans quelque langue que ce soit.