Je ne sais si c’est l’anglais ou la philo qui a fait naître chez moi la hantise des mots superflus. Peut-être les deux. Dans le métro, à l’heure de pointe, c’est la phrase qui m’est venue en tête, comme un constat. Moi, l’adepte des métaphores à outrance, je suis maintenant obsédée par la recherche DU mot juste. Celui qui synthétise toute la pensée. Comme ces gens étranges croyant pouvoir enfermer les comportements humains dans des algorithmes.
Des textes. Des milliers de textes. Depuis l’hiver 2009. Je lis, j’écris. Je n’ai pas le temps de lire vraiment. Je cherche des mots-clés. Enfin, c’est ainsi qu’on les appelle. Ils sont curieusement censés contenir l’essence de la pensée de l’auteur. Finalement, lorsqu’on devient capable de jongler avec ces mots, en sachant les utiliser dans le sens où ils sont généralement compris par les experts du domaine, on peut cyniquement singer. On apporte une certaine touche, probablement peu originale, simplement pour produire un texte potable. Les miens étaient meilleurs que d’autres. En fin de compte, j’ai surtout appris à escalader ces textes en m’accrochant aux bons mots.
J’hésite à écrire en français. L’anglais, ma seconde langue, a été l’instrument de ma frugalité linguistique. N’ayant pas la possibilité de piger dans un vocabulaire étendu, j’ai appris l’économie. Construire des phrases courtes. Articuler les idées dans des mots que je comprenais. Couper, réduire encore. Quelquefois, étirer un texte dans lequel je n’avais rien à dire en ne faisant qu’analyser certains mots. Dire des idées, et non plus jouer avec les mots. Des moments de jeu, en création littéraire, pourtant. Là aussi, les mots sont devenus étranges, étrangers, même.
Blessée par des mots faits pour contrôler, assujettir, manipuler, pour couvrir d’un vernis de justice des actes d’une violence qui déchire, je me suis mise à détester les mots, à m’en sentir prisonnière. Ma langue devenait mon ennemie. L’anglais, une langue libératrice. Puis de nouveau, dans cette autre langue, j’ai vu les mots sombres. La violence et l’injustice ne connaissent pas de barrière linguistique.
Relation d’amour-haine avec les mots, indispensables pour communiquer, et cependant si souvent de trop. Mots qui trahissent tout en exprimant, mots qui parlent à l’autre sans qu’on sache vraiment ce que l’autre y voit. Surprise et joie lorsque l’autre y répond avec des mots qui reflètent du vrai et du juste, puis doute. Ai-je bien compris ce que l’autre y voyait, ou y lis-je plutôt ce que je porte en moi?
Il y a des mots-ombres, des mots-lumières. On tente de faire apparaître la complexité d’une pensée, et ce n’est pas celle que l’on voudrait. Les angles sont trop accusés, les contrastes pas assez, et les nuances se perdent entre les deux.
Puis on écoute des orfèvres des mots. Et tout est à recommencer. Toujours. Dans quelque langue que ce soit.