En-terrir

Une idée qui s’est présentée dans mes déambulations quotidiennes. Un mot, croisement entre « incarner/s’incarner », prendre chair, et atterrir (du préfixe ad-, aller vers, s’approcher de, ou encore dans le sens de commencer une action, et -terre), dont l’utilisation la plus commune aujourd’hui dérive du vocabulaire maritime. Atterrir, c’est accoster, s’approcher de la terre. Arriver à terre. À la réflexion, cette simple approche, qui avec son utilisation aéronautique, marque plutôt le processus de se poser sur terre, me semblait plutôt insatisfaisante pour décrire celui devenir partie de la terre par la pensée. On parle souvent de s’enraciner. Ce qui ne me semble pas non plus tout à fait juste, puisque notre mobilité fait partie de nous (peut-être ici retrouvera-t-on des traces des catégorisations aristotéliciennes). Enfin…

Après ces réflexions, j’ai fait une petite recherche pour savoir si ce verbe existait déjà, et si c’était le cas, que pouvait-il bien signifier ? La fâcheuse IA de Google me disait qu’il n’existait pas, mais en descendant rapidement, j’ai trouvé un article où ce verbe du moyen français était cité comme exemple. Un article de linguistique, sur le préfixe in/en- en moyen français, Le couple préfixal en- (in-) / es- (e- / ex-) en moyen français, de Robert Martin (2004) . Le verbe en question, retrouvé en page 8, était brièvement défini comme l’action de « souiller de terre ».

Toutefois, j’ai retrouvé dans cet article des éléments qu’une profane de la linguistique comme moi trouvais poétiques et utiles dans un processus de conceptualisation. D’emblée, l’idée que le « en- » (forme populaire du « in-« , provenant du latin) indique un « mouvement vers l’intérieur », ou encore « d’attribution » (une connotation d’appartenance), et le processus du devenir (l’exemple d’endormir).

« Comme l’étymologie le laisse attendre, le préverbe en-lin- est fortement lié à l’idée d’intériorité. Cette idée se manifeste de différentes manières :
— elle peut être celle d’un mouvement vers l’intérieur
— elle peut être aussi celle d’attribution (tout particulièrement dans les parasynthétiques à base adjective)
— l’intériorité peut être enfin celle du procès lui-même ; la formation préfixée marque alors, par opposition au verbe de base, une
nuance plus ou moins nettement intensive ou inchoative (par exemple dans endormir). » (p. 6-7)

Le verbe enterrir lui-même est classé dans les groupes où « [l]a base désigne ce qui est mis dans ou sur qqc. — Le vocable préfixé signifie « mettre dans/sur » […] enterrir (« souiller de terre » ; la vigne, S. M. , 463) » (p.8). Le moyen français ne m’aide finalement pas beaucoup. Cependant, un autre groupe m’a intéressé, celui où « [l]a base désigne le lieu dans lequel pénètre ou dans lequel se situe l’objet » (p.10) Ici, le « en- » indique qu’un processus vers l’intériorité est en cours : « L’intériorité peut être celle du procès lui-même. Le verbe préfixé, par rapport au verbe de base, marque alors la réalité du procès, sa plénitude ou sa survenance. Le préfixe prend une valeur intensive ou inchoative, sans que les deux soient toujours très clairement distincts. »

Incarner, s’incarner

Une des plaies structurantes de la pensée moderne a été la consommation du divorce entre l’esprit et le corps, qu’on a entre autres attribué à Descartes et à son cogito. « Je pense, donc je suis ». La méfiance envers le corps, les sens, le lien inconfortable avec les autres êtres vivants, l’obsession de la distinction d’avec les autres animaux, l’envie d’atteindre un point de vue « divin », celui qu’on dit « de nulle part » (Nagel, 1986, dans « The View from nowhere »), interprétations chrétiennes plus ou moins orthodoxes, cette « désincarnation » est le fruit d’un entrecroisement touffu. Les Lumières, Kant et la raison pure… La recherche de cette sortie du corps, de la terre par une étrange conception de l’objectivité a fini par consacrer une vision du monde sous-tendant une multiplicité de structures tentaculaires informant les sociétés et les cultures eurodescendantes ou colonisées. Paradoxalement, cette « extraction première » a aussi entraîné un confinement à la terre, dans les courants matérialistes, dans un curieux rapport de domination et de possession de l’Homme (qui est-il ?) sur tout le reste. Dans l’idée d’approfondir compréhension, critiques et voies de sorties, outre plusieurs ouvrages féministes (rapidement, celui de Sandra Harding, Objectivity and Diversity : Another Logic of Scientific Research, me vient en tête), il me faut d’ailleurs lire les ouvrages de Mohamed Amer Mezziane, recommandés par un ami, et dont les titres à eux seuls invite à la réflexion.

Par cette désincarnation, on s’extrait également de notre statut terrestre, puisque c’est par notre corps que nous appréhendons notre habitat commun. Enterrir, s’enterrir, ne serait-ce pas le mouvement de retour vers notre condition humaine partagée avec l’ensemble des êtres et des choses de la terre ? Une continuité de l’incarnation. Une reconnaissance phénoménologique de l’expérience d’être DE la terre. L’idée qu’on ne peut être ni au-dessus, ni partout, mais qu’on est toujours, et dans tout, en relation avec la terre et ses autres habitants.

Bruno Latour réfléchissait à cette idée de retrouver son ancrage dans l’endroit où l’on habite, dans son ouvrage Où atterrir ? Comment s’orienter en politique (2017), en proposant d’opérer un ralentissement pour se concevoir comme terrestres avec les autres terrestres. Je ne me souviens pas de l’entièreté du propos, mais je me rappelle avoir pensé que c’était une pensée bien ancrée en France, qui ne pouvait pas nécessairement se transposer aisément dans une terre marquée par un colonialisme extractif. Ma critique sera à préciser. Le point d’entrée dans mon idée est cependant que l’identité québécoise, et nord-américaine plus généralement, est fondée sur un malaise, un mal-être dans ses sous-bassements, dans une espèce de rapport frauduleux à la terre. Sous un discours qui reprend certains tropes de l’attachement à un terroir (agriculture, activités familiales et traditionnelles), il y a un abcès bien infecté qui n’a jamais réellement été percé.

L’alliance entre les politiciens conservateurs et l’Église catholique canadienne-française a produit une idéologie où la figure du colon et de sa famille (modélisée selon la « Sainte-Famille », que Dalie Giroux déconstruit si bien dans son ouvrage Penser croche (2026), est sacralisée. Le rapport à la terre y est d’emblée colonial, défrichage et mise en culture des territoires autochtones non-cédés y étant considérés comme l’idéal à imiter. Cet idéal est repris dans la chanson du groupe « Mes aïeux », Dégénérations, qui reprend grosso modo les tropes : le colon initial qui défriche, laboure, rentabilise la terre, sa femme qui engendre une « tablée d’enfants », et les descendants qui « dégénèrent » en s’éloignant de l’idéal…

Comment donc « enterrir » sans retomber dans ce construit colonial ?

« Souiller de terre », enterrer, s’enterrer, se terrer, inhumer, humilité, humilier

Au cours d’une autre de mes promenades philosophiques, l’interrogation porta sur l’idée de « souiller de terre » : encore l’idée que la terre est quelque chose de sale, qui souille. Il y a un rapport inconfortable à la terre, où celle-ci est à la fois associée à ce qui nous fait vivre et à ce qui souille, un rappel que nous en faisons partie. On enterre la dépouille de quelqu’un, mais aussi on enterre un trésor, ce qui est précieux, pour le conserver à l’abri des regards. On s’enterre vivant lorsqu’on disparaît des cercles sociaux, ou qu’on part vers un endroit reculé, on se terre lorsqu’on a peur et se mettre à l’abri du danger. D’autres mots, dérivés du mot latin pour la terre dans sa conception de « sol », humus, portent aussi un un sens ambigü : on inhume quelqu’un, et on peut humilier quelqu’un, mais l’humilité est aussi une vertu. S’approcher du sol, si on le fait soi-même, est vertueux. Cependant, si on y confine quelqu’un, c’est une forme de violence…

Ces réflexions ne se terminent pas ici, bien que le billet en arrive à sa conclusion. À suivre.

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