Jeudi soir. Soir enneigé de février. Mal de gorge. Je suis un peu lasse de l’hiver, mais je ne suis pas encore prête à avoir hâte au printemps. J’ai seulement hâte de ne plus avoir mal à la gorge. Et d’avoir ma paie. Juste pour pouvoir respirer. J’ai finalement enregistré mon sujet de recherche, et je suis bien contente, vu que la date limite est le 2 mars. J’avais tellement peur de ne pas être capable de mettre en forme mes pensées de manière concise. Mais c’est fait. Et comme j’ai eu des réactions positives de la part de mon directeur, c’est fou combien je me sens davantage à ma place dans ma discipline. Ça ne prend pas grand chose.
Même chose ou à peu près pour le dessin et le portrait. Je m’aperçois au cours que je suis pas pire pour le dessin d’observation. Mes mois de pratique sont un atout, j’imagine. Le travail d’observation, pour retrouver les ressemblances, les frustrations techniques, ça commence à porter fruit. Maintenant, le défi qui reste à relever, c’est de déconstruire l’observation, et de tirer du réel l’essentiel pour pouvoir en faire quelque chose de distinctif. C’est la phase excitante, en fait. Maîtriser la technique du portrait, de l’observation, il faut aussi que je travaille ma composition, et tout en travaillant le portrait, je m’attacherai à mieux saisir les contrastes et les échelles de valeur dans les tons. Ensuite, j’aurai le bagage nécessaire pour la recherche de style. Je réfléchis aux peintres qui m’ont marquée, en me disant que ça m’aidera certainement dans ce travail de quête de soi artistique, et c’est Otto Dix qui me vient à l’esprit en premier lieu, sa vision sans concession et pourtant tendre d’un monde laid, dont la laideur renferme une beauté forte et fragile à la fois. Et puis Chagall, la beauté folle et onirique d’une mélodie yiddish à la fois mélancolique et joyeuse. Et tout récemment, Zinaida Serebriakova, peintre russe dont j’adore les portraits, et Suzanne Valadon, artiste française qui s’est glissée parmis les Toulouse-Lautrec, Degas et cie, et dont les compositions sont géniales. Une fois le cours de portrait terminé, je travaillerai certainement le modèle vivant, et surtout, je ferai sûrement beaucoup de croquis sur le vif pour capter les mouvements et les attitudes, afin de pouvoir créer des scènes de genre, de pouvoir rendre la vie de mes contemporain-es, dans cette curieuse époque (toutes les époques sont curieuses pour les gens qui les vivent, puisque personne ne les a vécues avant eux, n’est-ce pas?). C’est ma manière d’aimer le monde, je crois. De conserver un peu d’espoir. D’en voir la beauté, à tout le moins. De la partager.
C’est curieux comme je m’attarde à décrire mon projet artistique, ma recherche, alors que c’est mon projet de maîtrise en philo que je viens d’enregistrer. Je me suis réveillée ce matin en pensant à des questions épineuses de responsabilité individuelle, et avant même de sortir du lit, je notais des idées sur mon cahier. C’est qu’avec le séminaire d’éthique contemporaine sur les questions de la toxicomanie et tout, on a eu des débats un peu animés hier soir. Je ne pensais pas me pencher de manière aussi pointue sur les questions touchant aux toxicomanies et dépendances, mais il s’avère que c’est fascinant, surtout le côté historique, comment c’est devenu un problème moral lié à la volonté. Les questions morales, légales, sociales, psychologiques et neurobiologiques s’entremêlent, dans un contexte politique où cette réalité est traitée de manière absolument bordélique. La professeure nous demandait hier soir de penser à la question de la gradation de la responsabilité. On a aussi parlé de la transférabilité, à savoir si la responsabilité pour les conséquences d’un acte en particulier peut en fait être attribuée en tout ou en partie à une décision bien préalable qui aurait entraîné une chaîne de réactions. Je suis sceptique, surtout par rapport à la question des dépendances. Mais même sans, il me semble y avoir une distinction entre la responsabilité d’une prise d’habitude et celle d’un acte isolé, même si celui-ci résulte de l’habitude, qui causerait une conséquence en particulier. À peine réveillée, donc, je pensais à des situations, des expériences de pensée, qui pourraient aider à illustrer cette distinction.
Cela me sera certainement utile pour mon projet de maîtrise, puisque je travaillerai sur des questions se rapportant à la responsabilité individuelle. Ce qui est curieux, c’est à quel point tous ces débats touchent à ceux que nous avions abordés il y a il me semble de cela une éternité, dans mon cours d’introduction à la métaphysique, sur l’identité et le libre-arbitre. J’ai donc pas mal de littérature récente sur la question en ma possession, puisque notre prof nous avait vraiment monté un excellent cours. Je me mords les doigts, en ce moment, en pensant à combien j’aurais pu mieux travailler pendant mon bac. Et en même temps, tout cela était neuf pour moi, peut-être que j’ai fait de mon mieux et que, rétrospectivement, je projette sur mon moi d’alors ce que mon moi d’aujourd’hui aurait pu retirer de ces cours. Il reste de toutes ces réflexions une riche bibliographie que j’ingurgite de mon mieux.
Et au milieu de tout cela, il y a le cours pour lequel je suis auxiliaire. Je découvre les joies de certains éléments de l’enseignement, dont la relation avec les étudiant-es, et c’est vraiment génial. J’ai la chance de pouvoir être présente en classe pour les ateliers et de pouvoir répondre aux questions, en plus de faire la correction des copies. Je ne crois pas m’être trompée en choisissant cette voie. J’ai l’impression qu’il y a pour moi une sorte de transfert de mon côté « aînée » qui s’opère, ainsi que mon côté « mademoiselle je-sais-tout », mais avec un peu plus de maturité et une capacité d’écoute et de pédagogie qui trouve sa place.
Donc, bilan de tout ça, c’est que, malgré le mal de gorge et l’hiver (dont je ne suis pas encore désespérée qu’il termine), je suis très heureuse. Demain peut bien être un vendredi 13, ça n’y changera rien.