Concevoir le monde

Dans un univers parallèle, je suis aquarelliste. Dans ma famille, c’était le passe-temps, le dessin, la peinture, la lecture. Il y avait peu d’écrans… d’une part, j’ai grandi bien avant les cellulaires, et bien avant que les ordinateurs ne deviennent aussi commun que les télévisions. Et d’autre part, la vieille télé que nous avions était très peu allumée, outre quelques émissions bien précises.

Les couleurs

L’oeil qu’on développe en peignant oblige à distinguer de multiples nuances, et dans une certaine mesure, à les nommer pour pouvoir aller chercher le pigment précis qui permet de rendre non seulement la couleur d’un objet ou d’un être, mais la multitudes de reflets, de lumières, d’ombres, qui lui confère sa forme fugace. Je me souviens d’une exposition où on présentait les nombreuses nuances de vert distingués par un peuple vivant avec la forêt. Cette culture avait développé des noms pour les distinguer, puisqu’elles étaient porteuses de sens. Pour quelqu’un qui n’a pas besoin de concevoir ces distinctions, les nuances étaient moins saillantes, voire indistinctes.

Le langage

J’ai aussi grandi avec un père linguiste, anglophone, qui a toujours été fasciné par les langues, leur histoire, et les visions du monde qu’elles portent. Très tôt, en grandissant comme francophone, mais consciente de l’univers existant en anglais, puis dans d’autres langues, j’ai compris que ces langues n’étaient pas fixes. Elles portent les traces de leur histoire, de l’endroit où elles sont parlées, écrites, entendues, lues, des langues et des cultures avec lesquelles elles ont interragi et interragissent. Elles sont nées d’autres langues et vouées à se transformer, et peut-être à mourir sous la forme qu’on leur connaît pour en devenir d’autres encore.

Moi, locutrice du français québécois et de l’anglais canadien d’aujourd’hui, je ne comprendrais rien de ce qu’un locuteur du français en Lorraine médiévale pourrait me dire, pas plus que ce que j’entendrais d’un paysan britannique du seizième siècle. L’écriture nous permet d’entrevoir une infime partie d’un monde dont les contours peuvent parfois se deviner. On comprend alors que les gens et les cultures qui nous ont précédé ne comprenaient pas le corps humain de la même manière que nous le concevons aujourd’hui en Amérique du Nord, ni leur place dans l’univers, ni leur relation aux animaux sauvages (qui a un jour distingué les animaux sauvages des animaux domestiques ?).

Les concepts et la vision du monde

Il y a des questionnements qui m’habitent depuis très longtemps, issus de mon expérience de vie. En constatant les incohérences des adultes, et surtout les risques de violence qui découlaient de proches, et qui me paraissaient plus ou moins imprévisibles, c’est d’abord un réflexe de survie de se demander « pourquoi » quelqu’un agit d’une manière ou d’une autre. Comprendre. Certaines, il y a des explications psychologiques, neurologiques, mais il y a aussi, sous-jacentes, des représentations du monde. Qu’est-ce que la famille, le rôle des parents, le rôles des femmes, la vision de ce qu’est un enfant ? Qu’est-ce que la violence ? Qui la définit ? La personne qui pose les gestes, dit les paroles, ou la personne qui les subit ? Y a-t-il un degré justifiable de violence ? Qui décide ?

Tout comme les couleurs, on apprend à distinguer ce qui permet de comprendre le monde. Autant dans une culture donnée qu’au plan de l’intimité. Nommer, distinguer, classer, développer des « algorithmes » pour pouvoir prévoir, agir en conséquence, peuvent être des réflexes de survie. Que faire pourtant quand la langue transmise, la vision du monde, ne permet pas de concevoir le malaise, le mal-être, le sentiment diffus qui accompagne la souffrance indicible ?

Comprendre les structures sous-jacentes

Je me posais ces questions ce matin car je revenais sur mon besoin de sens, sur pourquoi j’étais allée vers la philosophie, après plusieurs années à tenter différentes avenues sans en être satisfaite. Je me souvenais de l’intense sentiment de libération en découvrant, peu à peu, que toutes sortes d’éléments faisant partie de mon quotidien, dont ceux qui me dérangeaient, découlaient de théories, de concepts, de conceptions du monde dont je retrouvais les sources. Nommer, distinguer, bâtir des systèmes de relations entre les éléments du monde pour tenter de comprendre comment il fonctionne, puis réaliser qu’il manque quelque chose, tenter de corriger le modèle, jusqu’à ce qu’il s’effondre puisque quelque chose de nouveau, souvent arrivé d’une autre culture et de sa vision du monde, ou d’expériences du réel qui viennent contredire, nuancer, remodeler cette vision du monde.

Lorsque j’ai enseigné au cégep, rien ne me faisait plus plaisir que d’observer la perplexité des personnes étudiantes qu’une croyance qu’elles croyaient absolue (par exemple, cette notion d’individualisme possessif qui est au fondement d’un système capitaliste où la compétition est conçue comme la seule manière de s’en sortir), avait pris naissance à un moment de l’histoire humaine, dans certaines circonstances historiques. La « nature humaine » devenait donc sujette à débats. Je leur faisais remarqué que, d’ailleurs, si l’être humain n’était qu’individualiste, ce serait bien difficile de partager une même langue …

Jouer avec les concepts

J’adhère profondément à cette idée que notre monde actuel, les systèmes législatifs et politiques qui le régissent, les couches successives d’idées, de concepts, et toutes les luttes et les résistances qui ont cherché à conserver la multitude de nuances nécessaires pour concevoir d’autres mondes possibles, sont à la racine à la fois des maux, mais aussi des avenues vers d’autres langues, d’autres couleurs nous permettant de peindre d’autre récits pour vivre autrement.

En retournant à la table à dessin philosophique, je reviens vers ce travail qui m’avait émerveillée quand je l’ai découvert, et qui me paraît comparable à la création d’une peintre dans son atelier, tentant de distinguer la multitude de nuances du réel et de l’imaginaire pour mieux en restituer sa compréhension.

Laisser un commentaire