Souvenirs arachnéens

J’aime l’araignée et j’aime l’ortie,

Parce qu’on les hait;

Et que rien n’exauce, et que tout châtie

Leur morne souhait;

Les contemplations, Victor Hugo

Quatre ans. Je joue dans l’herbe, lorsqu’une douleur aiguë à la cheville se fait sentir. La cheville enfle, deux petites marques rapprochées sont visible. On fait tremper dans l’eau froide et on diagnostique une piqûre d’araignée. Je crois que c’est la première fois que je ressens une sorte de peur d’une bestiole.

Nous venons d’emménager dans une maison. Notre première maison. Le 2, première avenue, à Iberville. C’est une vieille maison, dont la galerie est très fréquentée par les araignées. De toutes tailles. De grosses araignées au derrière charnu, qu’on chasse à coups de balai. Pourtant, je n’en ai pas tout à fait peur. Elles dévorent les mouches et moustiques, beaucoup plus embêtants. Mon frère, ma sœur et moi avons l’habitude d’inventer de petites chansons, et l’une d’elle parle de chasse aux araignées.

Deux-Montagnes. La maison où nous arrivons fut inhabitée (par des humains) pendant deux ans avant notre arrivée. Il y a une cave en terre dessous. La proximité du crée un climat humide. Les vignes grimpantes et touffues du boisé derrière la maison forment un rideau végétal un peu inquiétant. Et puis un jour, c’est la rencontre. Nous jouons à glisser dans l’escalier. Ma mère est à la cuisine. Nous levons la tête, et nous sommes terrifiés. Il y a un monstre sur le mur, une énorme araignée grosse comme la main, poilue et immobile, qui semble nous observer. Nous hurlons en choeur, évidemment. Lorsque ma mère arrive, elle prend sa chaussure et la lance contre le mur, faisant exploser la monstrueuse créature sur la vieille tapisserie qu’on enlèvera avec les rénovations. Dès lors, des araignées hantent nos cauchemars et même les petites font l’objet d’hostilité.

Il faudra des années avant que l’araignée ne redevienne une bestiole fascinante et amicale que je côtoie avec un brin de tendresse. Ce sont leurs toiles, fabuleuses créations, qui m’ont réconciliée avec elles. Et puis leur curieuse anatomie : quatre yeux, huit pattes, vraiment. Un jour où je repeignais les corniches d’une maison, je m’amusais avec les araignées sauteuses. Elle suivait mon doigt, puis après quelques fois, elles se lassaient du jeu et repartaient vaquer à leurs affaires.

J’écrase bien sûr encore des araignées de temps en temps. Mais lorsqu’elle ne font pas obstacle à mes occupations courantes, j’aime les laisser se promener à leur guise, comme de minuscules voisines dont j’aime bien la compagnie, pourvu qu’il y a une certaine distance qui nous sépare. 

Comment parler de la nuit lorsqu’il fait jour?

Il est une préoccupation étrange venant du fond angoissé de mon enfance : ai-je assez souffert pour parler de la souffrance? Ai-je le droit de partager le cri de révolte sans l’usurper? De quel droit m’arrogerais-je le droit de parler de souffrances que je n’ai pas connues? De ma vie d’aube et de crépuscule, comment parlerais-je de couleurs ou des étoiles? Comment parler de la nuit lorsqu’il fait jour?

Aujourd’hui, hier, demain, je les vois, je les entends. Les images de ces femmes congolaises dont on démolit systématiquement les entrailles en les laissant parfois survivre. Ces femmes russes dans les camps de travail. Ces enfants roms chassés partout, qu’on traite comme des animaux. Ces gens d’ici qui vivent dans des taudis ou dans la rue au vu et au su des riches. Puis-je vraiment vivre sans elles, sans eux? Leurs voix qu’on éteint me manquent.

Certains jours j’ai besoin d’écrire comme on a besoin d’eau. J’ai besoin de mettre des mots sur ce que j’ai dans le ventre, et d’aligner des caractères sur une page blanche, en pensant à des lecteurs et lectrices plus ou moins réelles, me délivre. J’ai littéralement l’impression de m’ouvrir le ventre. Avec un couteau, brutalement, et de faire sortir mes tripes sur la page, comme cette aquarelle d’Otto Dix montrant très crûment un intestin bleuâtre, souvenir du champ de bataille. Pourquoi le ventre? Peut-être parce que lorsque l’angoisse vous prend, elle vous prend aux tripes et ne vous lâche pas. Peut-être parce que mon ventre de femme est régulièrement assiégé de douleurs qui ne prennent fin que dans le sang. 

Écrire mon cœur, mon âme, écrire qui je voulais être, surtout. Choisir quelqu’un, exister par écrit à ses yeux, devenir vivante dans son esprit par les mots couchés dans une lettre. Attiser l’amour, la haine, déchirer l’indifférence. Ne vivre vraiment que dans l’écrit. Exister davantage dans les mots que dans la vie, voilà l’étrange paradoxe de mon adolescence et d’une longue partie de ma vingtaine.  Écrire pour ne pas mourir,  chante Anne Sylvestre de sa voix grave. 

Je construisais une fiction pour quelqu’un, écrire pour moi-même ne m’aurait pas suffi. Écrire pour un public impersonnel m’était alors impossible. J’écrivais pour qu’on me lise, même si je savais qu’il était impossible que mes interlocuteurs suivent les torrents dont je les inondais. Ce déluge qui m’habitait et dont je devais à tout prix me délester afin de ne pas étouffer.

Précieuses entre toutes, mes quelques amitiés profondes échappaient à ces confessions diluviennes. Elles étaient au contraire pour moi des havres où je pouvais simplement être, sans élaborer de fiction. Le temps passe dans ces amitiés et tisse des liens qui échappent aux mots. Peut-être ces amitiés sont-elles précisément ce qui apaise cette révolte perpétuelle contre le monde réel, contre le moi réel qui appelle la naissance d’une fiction.

Puis il y eut Facebook. Étrange lieu qui n’en est pas un, où mes fictions se travaillaient au quotidien. Outil de propagation et d’échange d’idées, mais aussi écope de la coque percée qu’est la vie humaine. Les lettres s’estompèrent à mesure que la fiction de ce lieu prenait forme. Je créais un personnage, un double de moi-même. Le blogue s’imposa lorsque les parois devinrent plus poreuse et que le personnage acquit une vie propre. 

La profonde insatisfaction de tout ce qui m’entoure et de ce qui m’habite me blesse. Tout est un grain de sable qui m’irrite. Vais-je, comme l’huître, pouvoir enduire de nacre ce fardeau? Ou ne ferai-je que le vomir pour le ravaler de force ensuite? Serai-je comme Sisyphe qui le pousse en haut de la montagne pour le voir aussitôt retomber dans la vallée, trouvant chaque fois un instant de liberté?

 

L’éléphante

On dit que l’éléphant a la mémoire des visages. Si l’on rencontre à nouveau l’éléphant à qui l’on a fait du tort, il faut se préparer à affronter ses foudres. Ne tente même pas de faire semblant, l’éléphant, lui, se souvient. Pars. Ne reviens plus jamais. C’est lui ou toi, au fond.

Cette même mémoire lui sert aussi à se souvenir de là où sont ses fruits préférés, des plans d’eau, de qui est qui dans sa harde, de ceux qui lui ont fait du bien. Une mémoire, c’est ce qui permet de se situer dans l’espace et dans le temps, au cœur de liens avec d’autres. C’est un outil de survie.

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C’est ainsi, la mémoire. Le fait que beaucoup en aient si peu m’a souvent étonnée. En réalité, je me suis souvent demandée avec curiosité comment fonctionnaient les gens qui avaient peu de mémoire. C’est l’élément central sur lequel je me fie lorsqu’il s’agit d’appréhender la vie, bien que je sache combien le souvenir est également mensonge, un peu comme les miroirs. Avez-vous remarqué combien les miroirs vous renvoient des images différentes de vous? Dans certains, vous êtes un peu plus longue, dans d’autres, un peu plus larges. D’autres encore vous déforment imperceptiblement.

Dans ma tête, cependant, il y a comme d’immenses rangées de compartiments dans lesquels je classe les données sur tout. Les liens se font, et lorsque je me souviens de quelque chose, je tente aussi de retracer comment je me suis souvenue, question de me donner des repères afin de les retrouver.

Survivre. C’était l’objectif principal, bien souvent, lorsque j’étais enfant. Que le danger ait été objectif ou subjectif, c’était plus ou moins important. C’était le sentiment que la colère maternelle toute-puissante pouvait éclater à tout moment, sans raison apparente. Il me fallait alors me souvenir de tout, pour pouvoir ensuite examiner pourquoi et comment c’était arrivé, et s’il y avait des gestes, des paroles ou simplement, des manières d’être qui avaient pu provoquer la tempête. La stratégie était de prévoir quelques coups à l’avance ce qui allait se passer. Ce jeu d’échec psychologique était bien sûr éprouvant, ce n’est qu’il y a quelques années que je l’ai réalisé en n’ayant plus à le faire.

Je me souviens d’images précises, qui reviennent me parler. Des images heureuses, terrifiantes ou banales. Par exemple, l’année de mes 7 ans. Cet anniversaire fut l’un des plus beaux de ma vie. Le matin, arrivée à la cuisine, tout était décoré, les cadeaux sur la table, c’était comme Noël, mais pour moi seule, dans la pénombre de l’aube. Ce jour-là, ma sœur et moi avons joué avec la petite desserte rose et la vaisselle de plastique blanc, dans la grande maison ensoleillée par la timide lumière de mars.

Cette année-là fut également l’année où, m’ayant retirée de l’école, ma mère me fit travailler les matières de base à la maison. La lecture fut rapide, j’en ai peu de souvenirs, mais je me rappelle avoir très vite commencé à dévorer tout ce qui pouvait se prêter à la lecture dans la maison. Et là, au milieu des souvenirs, trône la dictée. C’était l’outil privilégié pour apprendre l’orthographe et la grammaire, avant que n’arrivent les interminables tableaux de conjugaisons de la Grevisse, et leur déclinaison quotidienne de tous les verbes de la langue française, ou les exercices sur le participe passé du manuel des Clercs de Saint-Viateur, héritage de mon arrière-grand-père.

Pour en revenir à cette dictée de mes sept ans, je ne sais comment, mais je devais savoir d’un coup comment s’accordait la troisième personne du pluriel à l’indicatif présent sans l’avoir vraiment appris. La dictée ce jour-là provenait d’un vieux livre d’école de ma mère, intitulé, selon mon souvenir « J’apprends en m’amusant », avec une fillette blonde regardant une rose ou un papillon sur le fond bleu de la couverture. Il était question de Jeannot Lapin. Je le connaissais, puisque j’avais lu tous les petits livres de Mlle Potter, que nous avions chez nous. Dans ce texte, cependant, il y avait un piège différent de ceux de M. MacGregor, cette fameuse troisième personne du pluriel, qui ne s’entend évidemment pas du tout. Cette dictée a fini dans les larmes, avec un trou dans la page à la place du « e-n-t » et je pourrais jurer, car je me rappelle la douleur et la surprise, que j’ai reçu un coup de cuiller de bois sur la tête.

Cette année-là, il y eut aussi l’apprentissage des additions par l’organisation d’un petit marché duquel j’étais la caissière et où mon frère et ma sœur plus jeunes faisaient leurs achats. C’est ce genre de chose, dont je me rappelle la joie, cela où le fait que nous sortions l’hiver pendant que les autres enfants étaient enfermés dans les écoles, pour faire des bonshommes de neige, qui font que je ne peux pas voir tout en noir. Ma mémoire s’est aussi affairée à collectionner les bonheurs, qui sont toujours prêts à venir à la rescousse.

Toujours la même année, je me rappelle trois choses qui alourdissent cependant le bilan d’un côté plutôt que l’autre et qui sont pour beaucoup dans la rupture que j’ai vécue, je crois, cette année précise de mes sept ans, dans la confiance que j’avais en ma mère. D’abord, l’épisode du bassin. Ces petits bassins de plastique dans lesquels on met de l’eau pour que les enfants échappent un peu à la chaleur de l’été. Un jour, les petits voisins étaient là. Nancy, Aimée et Maxime. Mon frère, ma sœur, sans doute aussi. J’étais dans l’eau, ma mère était à côté, et soudain, sans que je sache vraiment pourquoi, elle m’a enfoncé la tête sous l’eau et l’a gardée quelques secondes. La surprise et la violence de ce geste furent telles qu’elles mirent en lumière la vulnérabilité de mon système de prévention. Je ne pouvais comprendre ni pourquoi ni comment, mais je me le suis reproché longtemps. Elle se plaisait à répéter que les enfants, c’est merveilleux, pardonnent tout à leurs parents (par opposition aux autres adultes, qui s’éloignent lorsque la coupe déborde – évidemment, ils ne sont pas dépendants, c’est normal). Or, c’est faux. Ce pardon est un pardon de survie.

Que ce soit après ou avant, un jour, je fis un dessin, un petit bonhomme monstrueux, avec des dents pointues et des cornes. Ce petit démon fut le point de départ d’un discours étrange de ma mère, devenue depuis quelques temps un peu accroc aux trucs religieux. C’était mon « Je veux », chose abominable qui devait se soumettre à la volonté divine, celle-ci passant par l’obéissance à son autorité maternelle. C’est ainsi qu’elle partit en guerre contre mon « Je veux », avec lequel je me réconciliai seulement beaucoup plus tard, y découvrant une force vitale formidable.

La troisième chose, qui est moins un événement qu’une profonde mélancolie, bien qu’il y ait un événement particulier qui capte bien  cet état d’être, commença peut-être cet hiver-là. Un soir, ma tante était venue avec deux amis colombiens, Jorge et Julia, je me souviens des noms, ils étaient difficiles à prononcer. Ils avaient apporté des grains de café enrobés de chocolat, que j’avais bien aimés. Il y avait eu au souper une conversation sur un chanteur et guitariste qui s’était fait mutiler les doigts pour des raisons politiques, je crois qu’ils parlaient du Chili, si bien que l’homme ne pouvait plus jouer de guitare. Plus tard, on avait mis de la musique, et tout le monde dansait dans le salon. Pour moi, il m’était impossible de ne pas penser à ce musicien, et j’étais montée dans ma chambre pour pleurer à ma guise sur cette terrible injustice qui me rendait la joie des autres insupportable.

 **

 Il y a quelques années, lors d’une psychothérapie, on me présenta une image, d’un enfant recroquevillé dans un coin, en me demandant de décrire ce que celui-ci ressentait. Pour ce dessin, comme pour d’autres présentés auparavant, ce personnage était tourné vers l’avenir. Pour le moment, se disait-il, je suis dans cette situation, mais un jour, je ferai ceci, ou cela, je serai ailleurs. En réalité, le travail de la psychothérapie fut de permettre à cette projection vers l’avenir de devenir le présent. L’enfant recroquevillé était maintenant adulte et pouvait déployer ses ailes, accomplir les projets qu’il s’était imaginés.

 C’est ainsi qu’en lisant les « Lettres à un jeune romancier » de Vargas Llosa, je suis tombée sur ce passage où il écrit que le fond du motif qui pousse le romancier à écrire est la révolte contre la réalité dans laquelle on vit. Incapable de l’accepter telle qu’elle il l’imagine autre. C’est dans cet espace que naît le roman.  Je m’y reconnais. Cet été, sur mon rocher, je maudissais les humains et leur soif insatiable de richesse, aux dépens même de leur propre survie. Je voulais bien me battre, mais je sentais une telle impuissance. C’est là qu’est renée l’idée de raconter ce que j’aimais, de raconter l’histoire comme elle n’avait jamais été racontée, pour faire partager au moins le temps d’une lecture les passions que me faisait vivre le fleuve. L’écart entre la vie que je vivais et celle que je voulais vivre était tel que cet espace, matrice du roman, a grandi. Et c’est cette mémoire qui me permettra de le nourrir. 

Échos d’une forêt trop sage*

Tu es belle, sans conteste

Je trouve même en toi la paix

Mais tes tiges parallèles

Tes arômes d’humus, de feuilles et de fougères

Tes chemins tapés

Tes vallons clairs

Tes feuillus lumineux

Sont pourtant trop sages pour moi

Tes érables, tes chênes, tes hêtres

Le bruissement doux du vent

Ta terre riche et brune

Tes eaux tranquilles

Ce ne sont pas là

Les feux de mes veines

Dans lesquelles coulent en torrents

Les masses granitiques

Les folles bourrasques

Les épinettes noires

Et leur odeur sucrée

Où il est plus probable de rencontrer

L’ours, la buse ou l’orignal

Que l’un de mes semblables

Forêt sauvage et passionnée

Riche de baies et de gibier

Tu es, toi, belle, sage, élégante

Mais j’ai laissé mes racines au Nord

Dans les profondes coulées, sur les falaises

Accrochées aux aspérités

S’abreuvant aux marées du fleuve.

* Écrit suite à un atelier-randonnée au Mont-Saint-Hilaire avec un groupe initié par Stéphanie Verriest

Être sans avoir

Je traîne partout mon guide du Cape Wrath Trail, ses photos et ses cartes, tel un livre de prière. J’en lis un bout, je m’arrête devant un paysage. Ce voyage devient pour moi un mythe qui signifie davantage, une sorte de pèlerinage.

N’avoir rien. Ne rien posséder. Ne m’attacher à rien qu’à la terre sur laquelle je marche, à l’air que je respire et à l’eau que je bois. N’avoir sur mon dos que ce dont j’ai besoin pour subsister et n’avoir pour abri que l’espace vital dont j’ai besoin. Être territoriale sans être propriétaire. Être. Dans l’espace et dans le temps. Réglée par les saisons, le soleil, les rythmes internes. Vivre, non comme une course à obstacles mais comme une course de fond. Ne prendre personne pour acquis mais accueillir chacune comme une compagne le temps d’une étape, peut-être plus, peut-être moins.

De mon enfance surgissent les images du monastère, les préparatifs lents et attentifs des fêtes qui jalonnaient le temps liturgique. La journée marquée par les heures qui sonnaient. Le pas lent et compassé des ombres noires avançant deux par deux derrière les grilles à la fois austères et lumineuses. Les odeurs d’encens, les mots latins sur la musique étrange du grégorien venu du fond des âges. Les lectures interminables de la Vigile pascale (« Il y eut un soir, il  y eut un matin, ce fût le sixième jour »). Les cierges que sœur Louise mouchait scrupuleusement comme si elle seule en maîtrisait le secret. Les longues heures de lectures hagiographiques. Le « nous » communautaire un peu comique(« notre brosse à dents, notre cadran, notre voile »). Les mots désuets du costume monastique (« la guimpe, le sous-voile, le voile, le scapulaire »), les usages bizarres et surannés, les innombrables symboles qui se faisaient échos les uns aux autres. Le bruit de voilure déployée qui annonçait l’arrivée d’une moniale dans les parages. Le calme feutré un peu oppressant qui faisait parfois fuir les retraitantes pourtant venues en quête du silence.

Ce silence qui, parce que laissant face à soi-même, peut si facilement se remplir des pensées les plus angoissantes. Parce que j’y ai grandi, je l’ai laissé me façonner, creuser en moi un lac intérieur auprès duquel je descends me réfugier pour laisser s’évanouir tranquillement les vagues du monde extérieur. Je n’adore plus rien, mais ce sont les longues heures passées à genoux ou assise immobile qui me permettent maintenant encore de laisser se déposer le silence intérieur. Anxiété, haine, peur, colère, joie, c’est dans l’arrêt complet, le face-à-face intérieur de la solitude que je retrouve la paix. Surtout, ne pas fuir. Demeurer. Tout passe.

Entre l’immensité intérieure et l’immensité extérieure, j’existe. Lorsque les deux sont au diapason, c’est la plénitude. Lorsqu’il manque l’une des deux, j’ai brusquement peur de sombrer. J’écris pour la faire de nouveau exister, ne serait-ce qu’un instant, par la force des mots, comme une prière athée. 

Nomade

Une pièce fermée par un rideau au rez-de-chaussée. Une fenêtre. Un piano. Une chaise berçante. Le tapis de sol et le sac de couchage installés. J’ai emménagé avec mon sac à dos. J’ai ce qu’il faut. Mon ordinateur, sur lequel j’ai commencé à pianoter mon livre, dépouillant tranquillement les pages écrites sur le cahier cet été. Une cellule dépouillée presque monastique. Il faudra que j’aille récupérer mon téléphone demain. Sans internet, cela devient le seul moyen de pouvoir rejoindre ou être rejointe par le monde extérieur. Un souper frugal.

Je note tout dans mon agenda. Demain, des rendez-vous. La bibliothèque, des achats, la recherche d’emploi, un envoi de factures pour la traduction. Peut-être, en attendant de trouver, devrais-je faire les démarches pour le chômage ou l’aide sociale, question de pouvoir compter sur un revenu. Avec un loyer aussi modique, peut-être pourrais-je au moins mettre un peu de côté le temps de trouver un travail plus lucratif que la trad et l’écriture. Un rendez-vous pour une jobine de plonge. Je ne suis pas malheureuse. Cette semi-retraite est bienvenue. J’ose espérer qu’elle sera fructueuse quant à la création. Il faut seulement que je m’organise. Peu importe, il me faut une discipline de vie qui me permette de travailler sur ce projet. J’ai apporté avec moi les quatre livres empruntés à la bibliothèque, ceux de Barnes et McEwan, que j’ai presque terminés. J’ai également pris, avant de partir, les « Lettres à un jeune romancier » de Vargas Llosa, me disant que ce pourrait être utile.

Nomade. Je ne suis chez moi nulle part et partout. Seule la Côte-Nord me semble satisfaire aux critères d’un port d’attache. La chambre chez Éric me semble ce qu’il y a de plus proche, bien que cela ne soit aussi qu’un chez-soi transitoire. Un jour. Pour l’instant, tous mes projets ne sont que mouvement : expédition, kayak, permis de conduire, voiture, travail saisonnier à Tadou. En fait, demeurer là-bas l’automne prochain me semble ce qu’il y a de plus stable dans mes projets de la prochaine année. Écrire, même écrire, c’est bouger, c’est construire, c’est avancer sur un chemin un peu incertain, inconnu.

Je n’ai pas l’heure. Demain matin, je me réveillerai avec le soleil.

Corps étranger d’une étrangère

Effet indésirable du retour en ville, ce sentiment malvenu de l’étrangeté de mon corps.

Là-bas, ses muscles puissants et sa carrure me permettaient simplement d’être pleinement présente parmi les éléments. Ma peau brunissait au soleil, mes cheveux triturés par le vent, et je marchais des heures sans rencontrer mes semblables. Une fois, j’ai dû ramper sur la piste du renard, les branches trop denses ne me permettant pas d’être debout. D’autres fois, la marée haute m’a obligée à escalader des rochers qui surplombaient le fleuve. Il y avait aussi les nombreuses traversées du lac à la nage, après lesquelles un thé bouillant me réchauffait. Non seulement mon corps ne m’était pas étranger, il faisait intimement partie de moi. Ses limites étaient les miennes et mon bonheur intrinsèquement dépendant de lui. Peu importait sa conformité aux modèles imposés, ce n’était plus un critère.

Ici, tout redevient étrange. Le seul moment où cette carcasse redevient moi, c’est lors de mes courses à travers le Mont-Royal, lors desquelles je m’émerveille de sa puissance et de son endurance. Sinon, il y a la lourdeur des habits de ville, de la restriction de l’espace, du rythme de vie rapide, de la densité de la population, des innombrables images des modèles imposés qui font un boucan visuel atroce, des préoccupations quotidiennes de certaines personnes de mon entourage pour leur poids et leur recherche infinie de la correspondance aux critères du jour. J’étouffe dans mon corps. Il est redevenu trop grand pour moi, et voilà retrouvé le sentiment de méfiance envers cet animal trop fort, trop grand et trop vivant pour cette ville grise.

Et maintenant, comme à l’adolescence, où s’est manifesté pour la première fois le malaise extrême de cette incongruité entre mon corps et mon esprit, c’est dans la lecture et l’écriture que je m’évade et reprends pieds. Tout en n’oubliant plus jamais que les espaces de la Côte-Nord, et bientôt ceux des Highlands écossais, m’attendent pour me rendre à nouveau vivante.

 ***

De même que mon corps me redevient étranger, je suis moi-même étrangère où j’arrive. Dans le sous-sol peu accueillant d’une maison où je ne suis que temporairement tolérée, bien que ce soit celle de mon père. Dans la chambre que je squatterai cette année contre un loyer fort modique, d’où mon choix. Peu soucieuse d’y traîner toutes mes affaires, mon sac à dos, mon tapis de sol et mon sac de couchage feront l’affaire. Cette fois, cependant, mon portable m’accompagnera, question d’écrire, sans toutefois être connecté à la toile. Ce sera à la bibliothèque, lieu que je compte fréquenter sans modération cette année, que je retrouverai cet univers’.

Impressions hétéroclites d’une première semaine

Trois jours? J’ai l’impression qu’ils ont duré des semaines, sans pour autant avoir assez de temps pour faire tout ce que je me suis fixé (et ce qui m’incombe de par mes divers engagements).

Les gens empestent vraiment trop le parfum. De l’homme musqué devant moi dans le bus à la vieille chipie fleurie de Westmount qui engueule le chauffeur, en passant par l’adolescente aux multiples arômes fruités écoeurants, tout le monde s’empresse de camoufler ses odeurs corporelles, hurlante cacophonie dans le nez des congénères.

De retour parmi les coureur-es du Mont-Royal, j’ai la surprise de constater que l’habitude du relief tadoussacien me permet de monter joyeusement, sans même souffler comme une locomotive. J’observe les arbres, pour constater une population fort nombreuse d’érables. Des feuillus, en contraste avec la forêt d’épinettes noires et de sapins baumiers que je viens de quitter. Des bouleaux, bien qu’en nombres moins spectaculaires que sur les flancs sablonneux des terrasses marines. Et puis j’avais oublié le gigantisme des écureuils montréalais.

Cet après-midi, dans les entrailles du métro, un flûtiste andin sème dans les oreilles des fourmis affairées un vent frais des montagnes. Onze ans à Montréal, et j’ai toujours la tentation de fermer les yeux pour me retrouver sur les hauteurs de la cordillère. Les contrastes de cette musique aérienne en provenance du Sud dans les souterrains blafards et humides d’une ville du Nord me donnent le vertige.

Déposer des CV dans des commerces qui affichent leur recherche d’employé-es. Je déteste. En fait, cette démarche provoque en moi une haine aiguë des humains et de leur promptitude à asservir. Cela ne doit pas m’aider à paraître une candidate idéale. Foncièrement méprisante envers ce système qui veut que notre survie dépende du fait que nous vendons notre travail au profit d’autrui, je dédaigne me prêter au jeu de cette société qui a les yeux plus grands que la panse. Il est possible que cela me donne un air arrogant sous mon amabilité forcée.

Heureusement, un arrêt à la bibliothèque pour renouveler mon abonnement et emprunter quelques trésors me remet de bonne humeur. Première lecture : The Sense of an Ending, de Julian Barnes, que je termine le soir même, ensorcelée par l’écriture précise, légère et pourtant tout en profondeur. Je m’arrête à certains passages pour tenter de les traduire mentalement. Ce sera sans doute un travail ardu, mais je sens que j’y gagnerai énormément dans la maîtrise de l’écriture. Je pourrai ainsi m’imprégner de ce roman qu’il me semble avoir avalé trop rapidement. Cela me rappelle ma réaction après avoir vu le film de Lars von Trier, Melancholia, au cinéma. Comme assommée, je me suis dissimulée dans les sièges pour voir la deuxième représentation, afin de m’arrêter aux détails dont le sens m’avaient échappé la première fois.

De Tadoussac, je rapporte aussi quelques truites que mon coloc a pêchées. Elles étaient congelées, il faut donc que je les cuise sans tarder. Auparavant, il faut bien sûr que je les vide. J’ai appris à le faire cet été. Il y a quelque chose d’absolument brutal dans ce geste, la peau qui se fend, l’odeur douceâtre du sang qui gicle, les entrailles qu’on arrache. Malheureusement, là où je suis, les couteaux tranchants de la boulangerie sont bien loin. Les cinq truites vidées se retrouvent tout de même prêtes à être empapillotées, en vue de les transformer en rillettes délicieuses le lendemain. Je les partagerai lors d’un souper entre ami-es, vendredi soir.

Et puis, c’est comme ça, je suis de retour.

Ma soeur me dépose au métro. Je ne m’y sens pas si dépaysée. Je me souviens encore de quel bus prendre, à quel arrêt descendre. C’est presque comme si je n’étais jamais partie. Depuis le début de l’été que je me prépare à ce retour, en ayant accueilli chaque moment là-bas comme un cadeau inespéré. Voilà, je fais de nouveau face à cette densité humaine, m’y engouffrant comme on part à la guerre et constatant avec une surprise amusée la diversité des visages humains dans cette fourmilière.

L’objectif est atteint, je trouve toujours les humains aussi cons, mais j’ai recommencé à les aimer. C’est au moins ça. Ce matin, j’ai été témoin de deux accidents de vélo lors de mon trajet de bus, de quoi me faire largement hésiter à reprendre le mien. Et puis j’aime mieux marcher. Autre constat du jour: les côtes de Tadoussac me font rire des petites pentes à monter sur mon chemin. Comme quoi tout est relatif, surtout l’effort nécessaire pour gravir les aspérités de la croûte terrestre. Les visages tendus des centaines de personnes s’affairant d’un côté ou l’autre, tout le monde courant vers un lieu de travail ou un cours quelque part, puis le sourire magnifique d’une grosse dame qui s’asseoit à côté de moi, je lui retourne son sourire, sensible à la chaleur humaine, plus rare ici que là d’où je reviens.

Puis je prépare, résignée à faire de mon mieux, mes notes pour ce soir, une courte présentation dans une AG. Oui, c’est bien de la joie que je ressens à la pensée de retrouver tout ce monde, à travailler à changer un tout petit peu le monde, même si on voudrait tellement faire plus et plus vite…

Un peu moins joyeuse en préparant mes CV à distribuer dans les prochains jours, par contre. Mais l’idée est de remplir les coffres en vue du prochain projet: la randonnée au Cape Wrath, en Écosse. Prochain cap, prochaine aventure. À la maison, le guide pour préparer le voyage et le sac d’expédition m’attendaient (en plus de mon père, ma belle-mère et ma petite soeur, évidemment). Entre temps, demain, je vais voir l’endroit où je vais demeurer cette année.

À la recherche du temps qui passe

De retour à la planification du temps. Mon agenda, resté dans le fond d’un tiroir tout l’été, vu que mes horaires de travail et les projets tenaient sans peine dans ma mémoire, que les jours se suivaient et que mes activités étaient principalement déterminées par le temps qu’il faisait dehors, reprendra du service. Avec lui, les éternelles remises à plus tard, la procrastination, tentative d’étirer le temps.

Aujourd’hui, pour la première fois depuis juin, j’ai une liste de choses à faire.

Ce n’est pas tant les vacances et les grasses matinées qui me manqueront. Je n’ai pas vraiment eu à proprement parler de vacances, puisque j’ai travaillé tout l’été, et je n’aime pas les grasses matinées. J’ai toujours quelque chose à faire, même si ce quelque chose, c’est de passer du temps à regarder le fleuve ou à marcher pendant des heures. En réalité, j’aime planifier en fonction d’un objectif à atteindre, seulement, j’aime prendre tout le temps nécessaire pour faire les choses. J’aime me lever en même temps que le soleil, j’aime la pluie qui ralentit un peu tout.

Cet été, en arrivant, les côtes omniprésentes dans ce village m’ont donné un peu de fil à retordre, mais je me disais qu’après quelques semaines, il n’y paraîtrait plus, et c’est ce qui est arrivé,  je le constatais hier encore. De même, bien qu’une certaine routine soit nécessaire pour écrire, le temps ne doit pas être compressé de manière à effaroucher toute velléité de création. Un animal sauvage ne s’apprivoise qu’avec beaucoup de temps et de patience. Ce n’est qu’en aménageant l’espace dans le temps que les idées peuvent se pointer dans mon esprit et devenir plus qu’embryonnaires.

C’est ce rétrécissement du temps synonyme du retour en ville qui m’angoisse. Les idées viennent et vont si rapidement, les listes et les agendas remplis en empêchent la nidation, engendrant la frustration douloureuse de l’infertilité. Pour que la gestation se porte à terme, il faut le temps, l’interminable attente dans laquelle les tentatives prennent forme, les distractions s’évanouissent et les phrases, toujours à recommencer, coagulent. Bousculées, elles disparaissent en un tas informe.