On dit que l’éléphant a la mémoire des visages. Si l’on rencontre à nouveau l’éléphant à qui l’on a fait du tort, il faut se préparer à affronter ses foudres. Ne tente même pas de faire semblant, l’éléphant, lui, se souvient. Pars. Ne reviens plus jamais. C’est lui ou toi, au fond.
Cette même mémoire lui sert aussi à se souvenir de là où sont ses fruits préférés, des plans d’eau, de qui est qui dans sa harde, de ceux qui lui ont fait du bien. Une mémoire, c’est ce qui permet de se situer dans l’espace et dans le temps, au cœur de liens avec d’autres. C’est un outil de survie.
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C’est ainsi, la mémoire. Le fait que beaucoup en aient si peu m’a souvent étonnée. En réalité, je me suis souvent demandée avec curiosité comment fonctionnaient les gens qui avaient peu de mémoire. C’est l’élément central sur lequel je me fie lorsqu’il s’agit d’appréhender la vie, bien que je sache combien le souvenir est également mensonge, un peu comme les miroirs. Avez-vous remarqué combien les miroirs vous renvoient des images différentes de vous? Dans certains, vous êtes un peu plus longue, dans d’autres, un peu plus larges. D’autres encore vous déforment imperceptiblement.
Dans ma tête, cependant, il y a comme d’immenses rangées de compartiments dans lesquels je classe les données sur tout. Les liens se font, et lorsque je me souviens de quelque chose, je tente aussi de retracer comment je me suis souvenue, question de me donner des repères afin de les retrouver.
Survivre. C’était l’objectif principal, bien souvent, lorsque j’étais enfant. Que le danger ait été objectif ou subjectif, c’était plus ou moins important. C’était le sentiment que la colère maternelle toute-puissante pouvait éclater à tout moment, sans raison apparente. Il me fallait alors me souvenir de tout, pour pouvoir ensuite examiner pourquoi et comment c’était arrivé, et s’il y avait des gestes, des paroles ou simplement, des manières d’être qui avaient pu provoquer la tempête. La stratégie était de prévoir quelques coups à l’avance ce qui allait se passer. Ce jeu d’échec psychologique était bien sûr éprouvant, ce n’est qu’il y a quelques années que je l’ai réalisé en n’ayant plus à le faire.
Je me souviens d’images précises, qui reviennent me parler. Des images heureuses, terrifiantes ou banales. Par exemple, l’année de mes 7 ans. Cet anniversaire fut l’un des plus beaux de ma vie. Le matin, arrivée à la cuisine, tout était décoré, les cadeaux sur la table, c’était comme Noël, mais pour moi seule, dans la pénombre de l’aube. Ce jour-là, ma sœur et moi avons joué avec la petite desserte rose et la vaisselle de plastique blanc, dans la grande maison ensoleillée par la timide lumière de mars.
Cette année-là fut également l’année où, m’ayant retirée de l’école, ma mère me fit travailler les matières de base à la maison. La lecture fut rapide, j’en ai peu de souvenirs, mais je me rappelle avoir très vite commencé à dévorer tout ce qui pouvait se prêter à la lecture dans la maison. Et là, au milieu des souvenirs, trône la dictée. C’était l’outil privilégié pour apprendre l’orthographe et la grammaire, avant que n’arrivent les interminables tableaux de conjugaisons de la Grevisse, et leur déclinaison quotidienne de tous les verbes de la langue française, ou les exercices sur le participe passé du manuel des Clercs de Saint-Viateur, héritage de mon arrière-grand-père.
Pour en revenir à cette dictée de mes sept ans, je ne sais comment, mais je devais savoir d’un coup comment s’accordait la troisième personne du pluriel à l’indicatif présent sans l’avoir vraiment appris. La dictée ce jour-là provenait d’un vieux livre d’école de ma mère, intitulé, selon mon souvenir « J’apprends en m’amusant », avec une fillette blonde regardant une rose ou un papillon sur le fond bleu de la couverture. Il était question de Jeannot Lapin. Je le connaissais, puisque j’avais lu tous les petits livres de Mlle Potter, que nous avions chez nous. Dans ce texte, cependant, il y avait un piège différent de ceux de M. MacGregor, cette fameuse troisième personne du pluriel, qui ne s’entend évidemment pas du tout. Cette dictée a fini dans les larmes, avec un trou dans la page à la place du « e-n-t » et je pourrais jurer, car je me rappelle la douleur et la surprise, que j’ai reçu un coup de cuiller de bois sur la tête.
Cette année-là, il y eut aussi l’apprentissage des additions par l’organisation d’un petit marché duquel j’étais la caissière et où mon frère et ma sœur plus jeunes faisaient leurs achats. C’est ce genre de chose, dont je me rappelle la joie, cela où le fait que nous sortions l’hiver pendant que les autres enfants étaient enfermés dans les écoles, pour faire des bonshommes de neige, qui font que je ne peux pas voir tout en noir. Ma mémoire s’est aussi affairée à collectionner les bonheurs, qui sont toujours prêts à venir à la rescousse.
Toujours la même année, je me rappelle trois choses qui alourdissent cependant le bilan d’un côté plutôt que l’autre et qui sont pour beaucoup dans la rupture que j’ai vécue, je crois, cette année précise de mes sept ans, dans la confiance que j’avais en ma mère. D’abord, l’épisode du bassin. Ces petits bassins de plastique dans lesquels on met de l’eau pour que les enfants échappent un peu à la chaleur de l’été. Un jour, les petits voisins étaient là. Nancy, Aimée et Maxime. Mon frère, ma sœur, sans doute aussi. J’étais dans l’eau, ma mère était à côté, et soudain, sans que je sache vraiment pourquoi, elle m’a enfoncé la tête sous l’eau et l’a gardée quelques secondes. La surprise et la violence de ce geste furent telles qu’elles mirent en lumière la vulnérabilité de mon système de prévention. Je ne pouvais comprendre ni pourquoi ni comment, mais je me le suis reproché longtemps. Elle se plaisait à répéter que les enfants, c’est merveilleux, pardonnent tout à leurs parents (par opposition aux autres adultes, qui s’éloignent lorsque la coupe déborde – évidemment, ils ne sont pas dépendants, c’est normal). Or, c’est faux. Ce pardon est un pardon de survie.
Que ce soit après ou avant, un jour, je fis un dessin, un petit bonhomme monstrueux, avec des dents pointues et des cornes. Ce petit démon fut le point de départ d’un discours étrange de ma mère, devenue depuis quelques temps un peu accroc aux trucs religieux. C’était mon « Je veux », chose abominable qui devait se soumettre à la volonté divine, celle-ci passant par l’obéissance à son autorité maternelle. C’est ainsi qu’elle partit en guerre contre mon « Je veux », avec lequel je me réconciliai seulement beaucoup plus tard, y découvrant une force vitale formidable.
La troisième chose, qui est moins un événement qu’une profonde mélancolie, bien qu’il y ait un événement particulier qui capte bien cet état d’être, commença peut-être cet hiver-là. Un soir, ma tante était venue avec deux amis colombiens, Jorge et Julia, je me souviens des noms, ils étaient difficiles à prononcer. Ils avaient apporté des grains de café enrobés de chocolat, que j’avais bien aimés. Il y avait eu au souper une conversation sur un chanteur et guitariste qui s’était fait mutiler les doigts pour des raisons politiques, je crois qu’ils parlaient du Chili, si bien que l’homme ne pouvait plus jouer de guitare. Plus tard, on avait mis de la musique, et tout le monde dansait dans le salon. Pour moi, il m’était impossible de ne pas penser à ce musicien, et j’étais montée dans ma chambre pour pleurer à ma guise sur cette terrible injustice qui me rendait la joie des autres insupportable.
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Il y a quelques années, lors d’une psychothérapie, on me présenta une image, d’un enfant recroquevillé dans un coin, en me demandant de décrire ce que celui-ci ressentait. Pour ce dessin, comme pour d’autres présentés auparavant, ce personnage était tourné vers l’avenir. Pour le moment, se disait-il, je suis dans cette situation, mais un jour, je ferai ceci, ou cela, je serai ailleurs. En réalité, le travail de la psychothérapie fut de permettre à cette projection vers l’avenir de devenir le présent. L’enfant recroquevillé était maintenant adulte et pouvait déployer ses ailes, accomplir les projets qu’il s’était imaginés.
C’est ainsi qu’en lisant les « Lettres à un jeune romancier » de Vargas Llosa, je suis tombée sur ce passage où il écrit que le fond du motif qui pousse le romancier à écrire est la révolte contre la réalité dans laquelle on vit. Incapable de l’accepter telle qu’elle il l’imagine autre. C’est dans cet espace que naît le roman. Je m’y reconnais. Cet été, sur mon rocher, je maudissais les humains et leur soif insatiable de richesse, aux dépens même de leur propre survie. Je voulais bien me battre, mais je sentais une telle impuissance. C’est là qu’est renée l’idée de raconter ce que j’aimais, de raconter l’histoire comme elle n’avait jamais été racontée, pour faire partager au moins le temps d’une lecture les passions que me faisait vivre le fleuve. L’écart entre la vie que je vivais et celle que je voulais vivre était tel que cet espace, matrice du roman, a grandi. Et c’est cette mémoire qui me permettra de le nourrir.