Trois jours? J’ai l’impression qu’ils ont duré des semaines, sans pour autant avoir assez de temps pour faire tout ce que je me suis fixé (et ce qui m’incombe de par mes divers engagements).
Les gens empestent vraiment trop le parfum. De l’homme musqué devant moi dans le bus à la vieille chipie fleurie de Westmount qui engueule le chauffeur, en passant par l’adolescente aux multiples arômes fruités écoeurants, tout le monde s’empresse de camoufler ses odeurs corporelles, hurlante cacophonie dans le nez des congénères.
De retour parmi les coureur-es du Mont-Royal, j’ai la surprise de constater que l’habitude du relief tadoussacien me permet de monter joyeusement, sans même souffler comme une locomotive. J’observe les arbres, pour constater une population fort nombreuse d’érables. Des feuillus, en contraste avec la forêt d’épinettes noires et de sapins baumiers que je viens de quitter. Des bouleaux, bien qu’en nombres moins spectaculaires que sur les flancs sablonneux des terrasses marines. Et puis j’avais oublié le gigantisme des écureuils montréalais.
Cet après-midi, dans les entrailles du métro, un flûtiste andin sème dans les oreilles des fourmis affairées un vent frais des montagnes. Onze ans à Montréal, et j’ai toujours la tentation de fermer les yeux pour me retrouver sur les hauteurs de la cordillère. Les contrastes de cette musique aérienne en provenance du Sud dans les souterrains blafards et humides d’une ville du Nord me donnent le vertige.
Déposer des CV dans des commerces qui affichent leur recherche d’employé-es. Je déteste. En fait, cette démarche provoque en moi une haine aiguë des humains et de leur promptitude à asservir. Cela ne doit pas m’aider à paraître une candidate idéale. Foncièrement méprisante envers ce système qui veut que notre survie dépende du fait que nous vendons notre travail au profit d’autrui, je dédaigne me prêter au jeu de cette société qui a les yeux plus grands que la panse. Il est possible que cela me donne un air arrogant sous mon amabilité forcée.
Heureusement, un arrêt à la bibliothèque pour renouveler mon abonnement et emprunter quelques trésors me remet de bonne humeur. Première lecture : The Sense of an Ending, de Julian Barnes, que je termine le soir même, ensorcelée par l’écriture précise, légère et pourtant tout en profondeur. Je m’arrête à certains passages pour tenter de les traduire mentalement. Ce sera sans doute un travail ardu, mais je sens que j’y gagnerai énormément dans la maîtrise de l’écriture. Je pourrai ainsi m’imprégner de ce roman qu’il me semble avoir avalé trop rapidement. Cela me rappelle ma réaction après avoir vu le film de Lars von Trier, Melancholia, au cinéma. Comme assommée, je me suis dissimulée dans les sièges pour voir la deuxième représentation, afin de m’arrêter aux détails dont le sens m’avaient échappé la première fois.
De Tadoussac, je rapporte aussi quelques truites que mon coloc a pêchées. Elles étaient congelées, il faut donc que je les cuise sans tarder. Auparavant, il faut bien sûr que je les vide. J’ai appris à le faire cet été. Il y a quelque chose d’absolument brutal dans ce geste, la peau qui se fend, l’odeur douceâtre du sang qui gicle, les entrailles qu’on arrache. Malheureusement, là où je suis, les couteaux tranchants de la boulangerie sont bien loin. Les cinq truites vidées se retrouvent tout de même prêtes à être empapillotées, en vue de les transformer en rillettes délicieuses le lendemain. Je les partagerai lors d’un souper entre ami-es, vendredi soir.