Corps étranger d’une étrangère

Effet indésirable du retour en ville, ce sentiment malvenu de l’étrangeté de mon corps.

Là-bas, ses muscles puissants et sa carrure me permettaient simplement d’être pleinement présente parmi les éléments. Ma peau brunissait au soleil, mes cheveux triturés par le vent, et je marchais des heures sans rencontrer mes semblables. Une fois, j’ai dû ramper sur la piste du renard, les branches trop denses ne me permettant pas d’être debout. D’autres fois, la marée haute m’a obligée à escalader des rochers qui surplombaient le fleuve. Il y avait aussi les nombreuses traversées du lac à la nage, après lesquelles un thé bouillant me réchauffait. Non seulement mon corps ne m’était pas étranger, il faisait intimement partie de moi. Ses limites étaient les miennes et mon bonheur intrinsèquement dépendant de lui. Peu importait sa conformité aux modèles imposés, ce n’était plus un critère.

Ici, tout redevient étrange. Le seul moment où cette carcasse redevient moi, c’est lors de mes courses à travers le Mont-Royal, lors desquelles je m’émerveille de sa puissance et de son endurance. Sinon, il y a la lourdeur des habits de ville, de la restriction de l’espace, du rythme de vie rapide, de la densité de la population, des innombrables images des modèles imposés qui font un boucan visuel atroce, des préoccupations quotidiennes de certaines personnes de mon entourage pour leur poids et leur recherche infinie de la correspondance aux critères du jour. J’étouffe dans mon corps. Il est redevenu trop grand pour moi, et voilà retrouvé le sentiment de méfiance envers cet animal trop fort, trop grand et trop vivant pour cette ville grise.

Et maintenant, comme à l’adolescence, où s’est manifesté pour la première fois le malaise extrême de cette incongruité entre mon corps et mon esprit, c’est dans la lecture et l’écriture que je m’évade et reprends pieds. Tout en n’oubliant plus jamais que les espaces de la Côte-Nord, et bientôt ceux des Highlands écossais, m’attendent pour me rendre à nouveau vivante.

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De même que mon corps me redevient étranger, je suis moi-même étrangère où j’arrive. Dans le sous-sol peu accueillant d’une maison où je ne suis que temporairement tolérée, bien que ce soit celle de mon père. Dans la chambre que je squatterai cette année contre un loyer fort modique, d’où mon choix. Peu soucieuse d’y traîner toutes mes affaires, mon sac à dos, mon tapis de sol et mon sac de couchage feront l’affaire. Cette fois, cependant, mon portable m’accompagnera, question d’écrire, sans toutefois être connecté à la toile. Ce sera à la bibliothèque, lieu que je compte fréquenter sans modération cette année, que je retrouverai cet univers’.

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