Pensées floues

Mes pensées sont floues, dans une vie floue, qui passe trop vite et où je n’ai pas le temps de penser. Depuis quelques jours, j’ai mis à mon agenda deux heures de « temps pour penser », jumelées à la marche. Peut-être que les pensées qui sans cesse s’ébauchent et se défond, comme les nuages et les embruns, commenceront elles aussi à marcher.

Je reprends ce blogue après 10 ans d’absence. Après deux maîtrises, une en philo, l’autre en travail social, une pandémie entre les deux, et un enchaînement de changements tous plus suprenants les uns que les autres, j’ai besoin d’un endroit pour écrire mes pensées floues. Ici, pas besoin d’élaguer, de synthétiser, de préciser, d’appuyer chaque idée par des citations scientifiques, pour construire un édifice destiné à tenir sous les objections scientifiques. Ici, ça peut être flou, esquissé, l’espace pour extérioriser ce dialogue intérieur sur différents sujets dans lesquels mes pensées s’accrochent.

Penser. Laisser les idées se former, se croiser, se défaire, bifurquer, sans les fameux objectifs SMART. Sans articles à publier, sans comités de révision ou d’évaluation, sans colloques ni présentations. Sans plans de cours, sans lectures obligatoires, sans non plus les contraintes institutionnelles et professionnelles.

Habiter la pensée, la laisser vivre, suivre son cours, trouver les mots. Lire les idées des autres, se laisser toucher, interroger par elles, puis laisser ces idées prendre forme dans l’esprit, hybridées par d’autres, pour créer des formes nouvelles, mais jamais tout à fait. Il y a toujours quelqu’un, quelque part, qui a eu les mêmes, un jour, j’en suis persuadée. Dans les huit milliars d’humains de maintenant, ou tous les autres du passé. C’est toujours nouveau et toujours le même. Chaque personne a son propre chemin de découverte de ce que c’est que d’être, d’exister, dans ce monde curieux.

Notre monde laisse peu de place au flou, puisque le flou ne procure pas le passeport de la productivité capitaliste. Il n’a rien à extraire, rien à vendre. Il existe entre le rien et le quelque chose. J’habite pourtant le flou. Puisque c’est dans le flou que prend racine tout ce qui finit par se préciser. C’est dans le flou que l’existence est à son apogée, puisque le flou contient tout ce qui a été, tout ce qui est et tout ce qui se forgera ensuite. C’est le chaos originel, qui contient tout, mais n’est rien encore.

La chrysalide, l’état flou entre la chenille et le papillon, est le moment où l’être est, sans forme, en transformation, passant d’une forme à l’autre. Combien de philosophes, tels Aristote ou Hegel, se sont-ils interrogés en observant ces mystérieux passages d’un état à un autre, en se demandant quelles conclusions en tirer pour « l’être rationnel » qu’est l’Homme (souvent pas tant les femmes et les autres, puisque nous sommes inachevé.e.s ou déviant.e.s, donc peut-être encore trop flou.e.s ?).

Le flou est malaisant pour qui a besoin de certitudes et de direction. Et pourtant, ne sommes-nous pas tou.te.s flou.e.s ?

L’étoffe fragile du temps qui passe

Des fils qui se croisent au fil du temps, tissant l’étoffe vivante et fragile d’une vie. Une spirale qui creuse, qui revient, qui brode des variations sur un thème qui est celui de notre vie et qu’on apprend à jouer de manière de plus en plus confiante, en prenant conscience qu’on est tou-tes responsables les un-es des autres, à mesure qu’on perçoit davantage la fragilité d’un équilibre sans cesse changeant.
Un grand mouvement qui oscille entre recevoir en plein coeur et laisser partir vers l’inconnu, la vie elle-même. Dans un détour, retrouver ce qu’on croyait perdu, en prenant conscience des transformations qui ont mieux défini qui l’on est devenu. La somme, ou plutôt, la suite des choix que l’on a faits, le chemin que l’on a tracé en empruntant certaines portes plutôt que d’autres, en fermant certaines pour mieux rediriger nos pas. On se retrouve un jour dans une pièce qui nous est familière, mais bien que les gens, les objets et les lieux nous semblent les mêmes, on s’aperçoit que l’on est à un autre étage. On refait des choix, on réalise qu’on est plus solide, mieux ancrée, mais le temps passe.

Sept années qui ont passées comme un éclair, et où ma vie s’est sculptée, au fil des diplômes, des rencontres, du travail pour comprendre, toujours mieux cerner les causes, discerner les effets, déterminer ce qui est nécessaire pour bien agir, et agir. Sept années, et l’impression de revenir exactement sept années en arrière à toutes sortes d’égards, mais cette fois en sachant mieux qui je suis et en ayant pris possession de ma propre vie, qui n’est plus subie, mais choisie.

Retrouver un ami d’enfance, sa présence comme un grand arbre, auprès duquel j’ai l’impression d’être une rivière, emportée par le courant, ou un oiseau, qui va se perdre dans le vent.

Réaliser que les enfants d’il y a quinze ans ne sont plus des enfants, tout autour de moi. M’émerveiller de la beauté de ces êtres qui apportent leur force au monde, en espérant qu’ils le rendront meilleur.

M’éloigner, en acceptant que la vie me donne maintenant un rôle dans l’accompagnement de tou-tes ces adolescent-es dont je serai, pendant un temps, responsable. Réfléchir, essayer de me préparer du mieux que je peux, pour que cette force qui m’habite puisse soutenir la leur.

Accepter ce mouvement qui pénètre toutes les cellules de mon corps en donnant l’impression que tout est éternel, pour ensuite, comme une vague, retourner vers le large. Ne pas résister, respirer. Vivre.

Femme en philo: non, dude, tu n’auras pas de certificat de « bon allié »

Je suis une femme blanche, provenant d’une famille où la lecture était une activité particulièrement prisée, alors même si je n’ai pas toujours eu l’occasion de manger à ma faim en poursuivant mes études, je suis considérablement privilégiée de multiples façon. Je suis également une femme cis, dont l’apparence correspond à l’identité, hétérosexuelle, et plus vieille que la moyenne des étudiant-es en philosophie. Je bénéficie donc de privilèges en termes de crédibilité. Je note tout cela parce que si je suis en crisse, je conçois que des gens ne bénéficiant pas de tout cela puissent l’être exponentiellement plus.

Parce que je suis vraiment écoeurée. C’est habituellement « inconscient ». Des hommes qui te tournent le dos pendant que tu es en train de parler (ou d’essayer d’aller jusqu’au bout de ta pensée, en te demandant si tu auras le temps de terminer en ayant l’air relativement intelligente avant d’être coupée, ce qui peut résulter en phrases maladroites ou en pavés sans nuances, par peur qu’on ne comprenne même pas ton idée principale – mais évidemment, tu as l’air de quelqu’un qui ne saisit pas les nuances, et cela, sans savoir si qui que ce soit rebondira sur ton idée ou la considérera même digne d’attention), parce qu’un de leur collègues masculins semblent avoir quelque chose de vraiment plus intéressant à dire. Bien sûr, lui aura tout le temps d’exposer les nuances de sa pensée. Toi, tu pourras peut-être avoir un commentaire du genre : « C’est un bon sujet », ou « intéressant ». Avant que l’interlocuteur ne poursuive sa propre pensée. Ou ne se serve d’une question critique que tu as posée pour réitérer ce qu’il a déjà dit, sans répondre réellement.

À toi, on te laisse quelques blagues, peut-être une anecdote ou deux, voire une théorie féministe, ça fait exotique, et ça confirme aux hommes du groupe qu’ils sont de bons alliés. Parce qu’eux, ils sont pour ça l’égalité. Ils ont même remarqué, peut-être, le moment où les hommes ont tourné le dos. Ça les indigne. Et toi, tu te dis en toi-même, parce que c’est pas poli de dire des choses comme ça aux alliés, et que bon, au moins, ça valide ton impression, vu que tu n’étais pas sûre vraiment de ce qui s’était passé, tellement c’était lourd : « Ben pourquoi tu n’as rien fait pour changer la dynamique, alors? »

J’explique, comment c’est être une femme en philo, la traduction simultanée des textes écrits au masculins, souvent avec une conception misogyne (raciste, homophobe, impérialiste, transphobe, etc., vous pouvez les rajouter chaque fois) bien cachée dans les théories étudiées, ou parfois pas cachées du tout, mais que voulez-vous, c’était l’époque, c’est pas leur faute, et après tout, il y a quelques bons coups dans leur théorie, alors ne gâchez surtout pas les points positifs en parlant de ces trucs sales qu’on préférerait oublier. Parce qu’eux peuvent en faire abstraction, évidemment, ça ne parle pas d’eux, pas vraiment. Moi, c’est chaque fois un coup. Mais on finit par développer des cals bien épais pour pouvoir faire le travail. Et on finit par prendre des tics. Par reproduire cette même insensibilité. Envers soi-même, envers les personnes qui sont exclues de ces systèmes de pensée. Et par devoir déconstruire tout ça, pour pouvoir retrouver son équilibre.

J’explique, encore une fois, l’effort d’exister supplémentaire, les menaces à l’intégrité, physiques, psychologiques, les systèmes de pensée, les systèmes politiques et économiques, qui ont tous été pensés et mis en place, mais qui ne sont ni faits « avec nous », « par nous », ni « pour nous ». On devient un ajout, qui doit faire des compromis pour être « inclus ». Accepter les conditions de systèmes déjà en places. Ils ne voient pas la violence de cette supposée « inclusion ». Je la déteste. Je n’en veux pas. Je veux la transformation complète, le renversement, rendre les frontières élastiques et les étirer tellement qu’elles éclatent. Parce que des conversations comme ça, ça prend des jours à m’en remettre. Parce que si je me fâche, je suis juste la fille agressive qui ne sait pas dialoguer rationnellement. Parce que je m’en câlisse, de ce que tu penses avec tes mots pompeux, dude, de ta reconnaissance. Et je ne vais pas te donner ton certificat de « bon allié » parce que tu reconnais que j’ai peut-être une étincelle d’intelligence.

Pourquoi tout?

C’est dans des moments comme celui-ci, où je n’ai littéralement plus rien dans mon compte, où j’ai ce qu’il faut pour vivre, dans le sens où je peux manger à ma faim si je mange des trucs de base, simplement pour leur valeur nutritive et non pour le plaisir que j’en tire (même si j’essaie de les combiner de façon agréable), que me demande pourquoi je ne suis pas en train de travailler 20h/semaine dans un café, ou 40h/semaine à gagner un salaire un peu plus intéressant, je ne sais pas. Je me le demande, mais jamais très longtemps.

Peut-être y en a-t-il pour se dire que je n’ai qu’à m’en prendre à moi-même pour cet état de choses. Sans doute. J’ai fait des choix. J’ai choisi de ne faire que ce qui me paraît avoir un sens. Si je meurs demain, et que je faisais quelque chose d’absurde, je regarde cette hypothétique mort et je me dis que j’en veux à cette hypothétique absurde moi-même. Si je meure, peu importe le moment, je préfère être en train de crever de faim mais faire quelque chose qui a un sens pour moi. Qui participe à cette étrange oeuvre d’art que je suis pour moi-même.

Voilà. Lire des dizaines de pages par jour sur des sujets qui me tiennent à coeur. Avoir le temps d’écouter, de voir, de lire des choses qui viennent m’habiter profondément et me transforment, ça prend du temps. Peindre, se laisser imprégner des images, des idées qui se forgent dans l’obscurité de son être, afin de leur laisser le temps de mûrir, pour se traduire, maladroitement d’abord, puis de plus en plus élancées, de plus en plus conformes à leur origine. Tout cela prend du temps. Un temps qui n’est pas celui qu’on a lorsqu’on en fait des loisirs. À côté des heures qui n’en finissent plus à contribuer à l’absurdité.

Je veux bien faire quelques compromis, entrer d’un pied dans les structures. Mais à ma manière. Enseigner, devenir une accoucheuse d’idées, d’images, ça me plaît bien. Peut-être est-ce moins absurde.

Peut-être est-ce idiot de penser que ce que je fais ne l’est pas. Je n’en sais rien.

C’est un passage de « L’écriture ou la vie », de Jorge Semprun, qui me revient, qui m’avait marquée de façon indélébile. Je voudrais pouvoir le citer textuellement ici, mais je n’ai pas le livre. Seulement, il décrivait des moments organisés par les détenus de Büchenwald, où ceux-ci, malade, pouvant à peine se tenir debout, récitaient de la poésie ou des fragments d’oeuvres, chantaient. Comment, malgré toutes les horreurs, c’était ces moments, ces bribes qui les rattachaient à la vie, au monde. Après, je me suis toujours dit que je pouvais survivre à bien des choses, tant que je pouvais soutirer un peu de terrain à l’absurdité en me nourrissant de tout cela, moi aussi.

Quelquefois, je regrette, quelques secondes à peine, l’achat d’un livre, une sortie dans un café avec un-e amie, ou au cinéma. Peut-être aurais-je pu acheter du pain, du lait, un paquet de pâtes en plus, je ne sais pas. Mais du pain ou du lait, ce n’est pas grand chose quand on a besoin de sens.

Alors je me replonge dans mes lectures, dans l’échafaudage de ce que je vais écrire. En remerciant, malgré tout, la vie de me permettre de le faire. Voyez-vous, sans sens, sans cette recherche et la possibilité de la poursuivre, je ne vois pas très bien à quoi ça servirait de vivre. Vivre pour la seule raison qu’on est né-e et qu’on a survécu à tout le reste, ça ne me semble pas tellement intéressant.

De toute façon, par ma seule existence, je participe aux rouages qui détruisent ce monde. Autant le faire le moins possible et l’observer du mieux qu’on peut pour le comprendre sinon, il me semble que ça ne vaut pas vraiment la peine. Et puis, si je peux faire quelque chose, autant essayer de comprendre comment ça marche pour pouvoir le changer, peut-être, qu’il soit plus juste.

 

Accident

Il n’y a rien qui permette mieux de regarder la vie comme un choix continu que d’être arrivée dans ce monde comme un accident. Je n’ai pas demandé à vivre, et je suis arrivée sur cette terre par la force des choses. Parce que ma mère a décidé qu’elle prendrait son parti de cet accident, après avoir refusé de croire, test de grossesse après test de grossesse, que le résultat était positif. Après, mon père est arrivé, et puis il y a eu six autres enfants.

Seulement, cela a, je crois engendré une sorte de sentiment non-dit, toujours présent, de devoir toujours vouloir exister, envers et contre tout. Le sentiment que mon existence ne tient qu’à un fil, et que sans cette volonté très forte de vivre, j’allais être balayée dans le néant. Peut-être est-ce pour cela que les récits de Viktor Frankl, qui soulignait à quel point les prisonniers des camps de concentration ne survivaient aux conditions terribles que par les raisons de vivre qu’ils se donnaient, ou de Jorge Semprun, qui relatait une soirée entre les prisonniers de son camp, où la poésie et la musique, malgré le fait que certains pouvaient difficilement se tenir debout, de faim, leur permettaient de rester humains. Non que je veuille comparer mon existence à ces conditions terribles, mais seulement que ma vie m’a toujours paru dépendre de son sens.

Ainsi, chaque fois que j’étais dans une situation qui me paraissait insensée, il m’était impossible d’y rester. Dès que je voyais l’absurdité, dès que j’avais l’impression de gaspiller un temps précieux dans quelque chose qui n’allait nulle part, qui n’était que routine, ou souffrance sans but, j’avais l’impression d’être éteinte, tout comme morte. Je savais qu’on pouvait avoir faim, qu’on pouvait vivre de très peu, mais sans raison de vivre, la vie m’est insupportable. Alors on s’accroche. On fait des projets plus ou moins réalistes, qu’on défait et refait sans cesse, comme des châteaux de sable. Même lorsqu’il m’était impossible de fuir, c’était en projetant dans l’avenir, en imaginant la vie autrement, que je pouvais recommencer à vivre. Espérer. Pouvoir espérer.

Mémoire

Je réfléchissais tout à l’heure à ce qu’est pour moi la philosophie. Ce qui est le plus difficile, je crois, c’est que je suis toujours en train d’essayer de convaincre quelqu’un qui ne me croit pas. J’essayais d’identifier ce quelqu’un, pour me rendre compte que c’est moi-même. Tout ce que je vais écrire dans ce mémoire, je l’écrirai pour me convaincre. Et je sais d’avance que je n’en serai pas convaincue. Pourtant, c’est une nécessité pour moi que de l’écrire. C’est l’oeuvre qui attendait depuis des années de voir le jour, la raison pour laquelle j’ai étudié toutes ces années, écrit tous ces travaux sur des sujets plus ou moins intéressants, lu tou-tes ces auteur-es. C’est une intime certitude. Après, il y aurai sûrement un vide retentissant, mais peut-être serai-je enfin libre d’écrire autre chose?

Mémoire. C’est ce que je suis en train de rédiger. Après cette rédaction, après avoir réussi cette épreuve, on pourra dire que je suis « maître » en philosophie. C’est drôle. Encore des lectures à faire pour compléter, pour soutenir, pour contre-argumenter et répondre. Mais le squelette est là. Je n’ai pas commencé ce mémoire cette semaine. Je l’ai commencé il y a très longtemps, les premières fois que je me suis demandé pourquoi les êtres humains agissaient comme ils le font les uns envers les autres.

Car, en définitive, l’idée de responsabilité épistémique, ce n’est qu’une petite partie de cette grande interrogation. Pourquoi les gens agissent ainsi? Pourquoi se font-ils autant de mal? Le savent-ils? Comment fait-on pour traiter un autre être humain de cette façon? Elle se pose autant pour moi-même que pour les autres, cette question. Je sais bien que, dans certaines circonstances, je suis capable de tuer. Je serais même, autant et peut-être davantage que bien d’autres, capable de justifier pourquoi j’ai tué. Mais est-ce que ce serait réellement les raisons pour lesquelles je l’aurais fait? Probablement pas. Et puis, même si je ne tue pas directement, le fait d’être témoin, le fait de ne rien faire, le fait de participer indirectement, d’être liée à l’exploitation meurtrière d’êtres humains, cela ne fait-il pas de moi une meurtrière? La seule différence entre moi et la personne qui accomplit l’acte final, n’est-ce pas la longueur de la chaîne de responsabilités qui m’en sépare? Mais pour pouvoir agir, ne faut-il pas d’abord savoir? Savoir ce qui me relie à ces personnes qui souffrent et meurent à cause de mes actes, de mon ignorance? Comprendre, aussi. Comprendre ce que ces gens vivent, ne pas me cacher, ne pas accepter mon impuissance. Ne pas dire « Je ne savais pas », ne pas dire « Je n’y pouvais rien ». Car dès que l’on dit cela, on devient indifférent. L’autre n’est plus notre responsabilité. L’autre devient un moyen parmi tant d’autres, l’autre n’est plus mon frère, ma soeur. L’autre devient objet. Et après cela, toute horreur devient possible, puisque l’autre devient un reproche vivant auquel on ne peut plus faire face.

C’est le sens des Karamazov. Mitia qui prend sur lui la culpabilité, puisque de toute manière, chaque personne qui est lié au meurtre a un rôle dans celui-ci. « Suis-je le gardien de mon frère? » Oui, chaque frère est le gardien des autres. Et dans le refus, dans le fait de détourner la tête de ce frère, de cette soeur, se trouve toute la responsabilité. Il n’y a pas d’innocence.

Plus loin que les Karamazov, c’est depuis que je suis toute petite, que s’est ouverte en moi cette question. Pourquoi ma mère agissait-elle aussi brutalement? Et puis ensuite les longues diatribes plus ou moins sensées pour justifier ces actes. Parfois, je comprenais qu’il y avait de ma part une action qui avait provoqué un châtiment. La question de la proportionnalité se posait alors, mais il y avait alors une cause et un effet. Seulement, certaines fois, il n’y avait pas de cause identifiable. Mais c’est seulement plus tard que j’ai compris qu’il n’y avait pas de cause identifiable dans mes propres actes. À l’époque, je cherchais, j’inventais même, des causes dans quelque chose que j’avais fait ou pensé, dans mon existence même.

Cela fera six ans que je n’ai pas revu ma mère. La dernière fois que nous nous sommes écrit, il y a quatre ans, elle me demandait, en faisant référence à ses problèmes de santé mentale: « Alors, si je m’étais fait soigner à cette époque, tu n’aurais probablement pas existé. Aurais-tu préféré ça? » Question à laquelle on ne peut pas répondre sans que l’une ou l’autre ne se voit dénier un plein épanouissement. Je lui ai répondu qu’il était inutile de poser cette question puisque c’était du passé et qu’on n’y pouvait rien de toute manière. Ce genre de chose était typique de ma relation avec elle. Ma réponse à cette question, en dehors de cette relation, c’est que j’aurais préféré ne pas exister et qu’elle se soit fait soigner. Mon existence ne peut justifier aucune souffrance, aucun abus subséquent. Cependant, je dois vivre avec les conséquences d’un choix qui n’était pas le mien, et porter la responsabilité qui est véritablement la mienne, soit de faire en sorte que je puisse un jour quitter ce monde en ayant fait de mon mieux pour le bonheur des autres, et peut-être aussi pour le mien, qui dépend beaucoup de celui des autres.

En marchant, plus tôt aujourd’hui, je repensais au film préféré de ma mère, « Le Festin de Babette », film franco-danois, d’après la nouvelle de Karen Blixen, auteure danoise (seul film que j’ai trouvé meilleur que l’oeuvre littéraire dont il a été tiré, en passant). Toute la journée, j’ai pensé à cette femme, ma mère, à ses contradictions, à ses intenses colères et aux moments d’extrême vulnérabilité, à son extase devant certaines choses, comme ce film, qui la faisait pleurer et qu’elle écoutait en boucle par moments. Je me disais que ce film était sûrement une clé à la compréhension de qui elle est. J’essayais de la trouver, cette clé. Ce film, qui met en scène, chez tous les personnages, un renoncement, un sacrifice, qui à sa foi, qui à son ambition, qui à une carrière, renoncements qui finissent, à la fin, par trouver leur sens, d’une manière ou d’une autre, dans le partage d’une beauté, de la vie savourée à travers le repas, fruit du renoncement de Babette. Je crois que ma mère se voyait comme ayant renoncé à quelque chose, à un certain idéal de bonheur pour elle-même, se cachant derrière ses enfants, cette vie qui ne collait pas à ce qu’elle avait souhaité plus jeune, qui la décevait sans doute. Elle espérait sans doute que cela lui soit rendu un jour. Sera-ce le cas? Je n’en sais rien. Nous ne sommes pas dans un film.

Pour moi, j’ai été nourrie par les contes d’un autre Danois, qui se terminent aussi souvent en injustices mélancoliques qu’en fins heureuses. Je crois que toute cette révolte que je porte, c’est que je ne crois pas que la vie soit juste. Soit on l’accepte comme elle est, soit on se bat avec elle pour en tirer son bonheur. Mais ce n’est pas une question de justice. La justice, c’est de nos actes les un-es envers les autres qu’elle peut émerger. La vie elle-même y est indifférente.

 

 

Les oursins

Il y a plusieurs années de cela, déjà. Je m’étais arrêtée sur la plage, accroupie dans quelques centimètres d’eau, et je contemplais les oursins. Combien de temps? Je ne saurais le dire. Des micro-mouvements, presque imperceptibles, qu’on pouvait aisément confondre avec celui de l’eau. Il y en avait des centaines, par amas de 4 ou 5, un peu partout, dans de petits creux du sable. J’étais curieuse de savoir ce qu’il y avait à l’intérieur de ces boules vertes couvertes de piquants, connaissant pourtant les rudiments théoriques du fonctionnement de ces organismes étranges. J’aurais pu en ouvrir un, après tout, il y en avait des centaines, probablement des milliers. Mais quelque chose me retenait. Ils étaient vivants, et aucun d’entre eux n’avaient à mourir simplement pour satisfaire ma curiosité. Alors je restai à les contempler.

Ce sont des moments comme celui-là, où une conscience aiguë de mon appartenance à ce réseau inextricable des vivants me saisit. C’était le temps où j’assumais mes premiers pas d’athée, mais dans ce moment de contemplation, qui ressemblait à des dizaines d’autres moments de contemplation passés, je réalisai que je n’avais peut-être jamais cru en ce dieu personnel, anthropomorphe, que j’avais toujours assimilé à une espèce de Père Noël effrayant qui demandait ce qu’on voulait, puis nous le refusait pour notre propre bien. Un être qui prenait plaisir au sacrifice des êtres qu’il aimait, supposément. Il y avait quelque chose de répugnant. Pourtant, à côté de cette caricature, j’avais vécu des moments de profonde union avec autre chose, avec cette force de vie, lorsque j’étais en contemplation devant le fleuve, soit assise devant les vagues ou dedans, faisant corps avec l’eau et tous les êtres qui l’habitaient.

Peu avant, j’avais commencé en philo, et pris connaissance du fameux « rasoir d’Ockam », qui implique qu’on élimine les justifications dont on peut se passer. L’explication la plus simple. Pour moi, la question de dieu avait été résolue ainsi: puis-je vivre sans cette bizarre construction que les gens utilisent à tort et à travers pour justifier leurs actes? Oui, alors terminé. La vie était déjà assez fascinante et complexe sans qu’on ne cherche à l’expliquer par quelque chose d’aussi trivial et incohérent. De plus, cela permettait d’avoir une idée plus saine de sa propre responsabilité et de ses désirs, des conséquences de tout ceci et de ses relations avec les autres, humains ou non.

Et puis, je pouvais contempler les oursins en m’émerveillant simplement de la vie. C’est beaucoup plus merveilleux s’il n’y a pas de dieu bizarre qui crée des oursins, mais simplement l’évolution et la diversité des vivants selon leurs habitats. Le hasard est toujours beaucoup plus intéressant. Avec mon gros cerveau d’homo sapiens sapiens, je ne suis pas plus unique que l’oursin que je contemple. Un jour, mon organisme s’est formé, les circonstances ont permis mon existence comme être différencié, et j’ai atteint ma maturité, puis je vieillirai et toutes ces cellules hautement spécialisées mourront et se déferont en molécules qui se recomposeront autrement, certaines dans les organismes d’autres vivants.

Je ne suis rien, parfois ce constat se fait particulièrement évident. Pourtant, j’essaie d’assumer pleinement cette volonté de vivre, et toutes ces choses plus ou moins contradictoires qui m’habitent, cette colère toujours prompte à se manifester, par exemple. Tout doucement, j’apprends à l’apprivoiser, à comprendre sa présence. Elle vient comme une tornade, mais elle ne me fait plus peur, et maintenant, elle reste peu et est plutôt inoffensive.

Je suis rien, mais ce n’est pas un rien d’absence, c’est un rien qui contient la plénitude de la vie dans toute sa fugacité. J’ai cette forme aujourd’hui, je disparaîtrai demain et d’autres formes prendront ma place. Cela n’a que si peu d’importance. Mais chaque jour est comme une nouvelle motte d’argile à modeler: ce n’est pas parce qu’elle disparaîtra le soir qu’il n’y a pas une figure fantastique à inventer, n’est-ce pas?

Le « rien »

C’est le moment du « rien ». Là où l’informe se transforme en idées, là où je vois se construire sous mes yeux à demi-clos le plan du mémoire à écrire. Là où je vois défiler les images, là où les sentiments encore sans mots surgissent et s’évanouissent. Le « rien » où le temps passe sans être le temps, figé et éternel, et cependant mouvant. Le « rien » arrive le matin, il esquisse quelques gestes. J’essaie une robe à laquelle je viens de penser, juste parce que je me demandais si elle m’allait mieux maintenant qu’il y a un an. Je me dis qu’il faudrait aller chercher du lait pour le café, tout à l’heure. Je me tresse les cheveux, mets un soutien-gorge. Puis je pense à une chanson de Barbara que j’ai envie d’écouter, je lis quelques pages des Karamazov, et je me remets à penser. C’est le « rien ». Le « rien » qui a tant besoin de temps pour exister, dans ce monde au temps manquant. Le « rien » qui est à l’origine de tout…

Cinq loups et une baleine

Il y a environ cinq ans de cela, peut-être six, j’étais terriblement angoissée, et, comme souvent dans ces cas-là, je me suis enfermée dans ma chambre, me suis couchée sur mon lit, et me suis obligée à faire face à cette angoisse, en la laissant m’envahir, me prendre à la gorge. Par expérience, en la laissant faire, en laissant monter tout ce qu’elle a à me dire, cette angoisse, elle finit par se dissoudre. Souvent, ça finit par un sommeil paisible et réparateur.

Ce fut le cas, cependant, cette fois, ce sommeil fut accompagné d’un rêve que je n’ai jamais oublié. Je ne crois pas à grand chose, cependant, quelquefois, les choses ont besoin d’images et de symboles pour se dire.

Dans ce rêve, il y avait deux parties. Toutes deux se déroulaient autour de la maison de Notre-Dame-du-Portage, qui est, je crois, dans ma vie, l’archétype de « la maison », celle qui fut le plus stable, et peut-être celle où j’ai connu le plus de joie et de chaleur humaine, et aux environs de laquelle j’ai pu le plus explorer la nature, m’attacher au Fleuve, qui n’en était qu’à quelques mètres.

Dans la première partie, c’était la nuit, et je retrouvais une baleine, un immense cachalot échoué. Je me souviens de mon sentiment d’impuissance, mais il me parla, sans mots, et me dit quelque chose que je ne comprenais pas, mais qui annonçait quelque chose de l’avenir, en cherchant à me rassurer. Par la magie des rêves, je réussis à le ramener au large, où il disparut. Je nageais ensuite avec cinq épaulards, comme si j’étais l’un d’eux.

Dans la deuxième partie, il faisait toujours nuit, et je me retrouvais sur le toit de la maison, à regarder par la fenêtre quelque chose de terrifiant qui se passait à l’intérieur, sans que je puisse le décrire. J’étais paralysée par la peur. Jusqu’à ce que cinq loups blancs surgissent et m’entourent. Je comprenais que c’était les épaulards qui s’étaient métamorphosés.

Je me suis réveillée, avec un tel sentiment de paix et de clarté, une telle force, que je m’en souviens encore et que j’y puise encore, parfois, la force nécessaire pour être heureuse. En m’imaginant qu’il y cinq loups blancs/épaulards qui me gardent, et un cachalot qui me fait un clin d’oeil au large.

Être chez soi? C’est quoi ça?

Je lis cette histoire de mes ancêtres mennonites, originaires du nord de l’Europe, qui ont dû fuir d’un peu partout à cause de leurs croyances, entre autres, ou à cause des turbulences politiques. Ce qui me frappe le plus, c’est ce mouvement constant, le nombre de fois où ces familles ont dû se cacher, où les gens qui les ont aidés ont été châtiés (parfois au prix de leur vie). Ces gens bougent de manière étourdissante à travers l’Europe, parfois plusieurs fois en une génération, parfois après une ou deux générations. Ils sont difficiles à suivre.

Ils discutent, ils essaient de vivre en cohérence avec leurs convictions, certain-es en acceptant de mourir en résistant aux pressions religieuses et politiques. Pourquoi? Qu’est-ce qui est si important pour ces gens?

Je retrouve, un peu malgré moi, et peut-être en projetant mes propres insécurités et questionnements, cette espèce de désir de comprendre, de vivre selon cette recherche constante, ce refus des injustices, tout en ne pouvant m’empêcher d’en être partie prenante. Sans attaches, ou plutôt, attachée à des gens sur lesquels je peux compter envers et contre toutes ces tribulations. À 33 ans, je n’ai pas de chez moi, je n’ai presque rien, sauf cette recherche, qui prend toujours plus de valeur à mes yeux.

En fait, je me sens chez moi là o­­ù j’entends les vagues frapper les rochers, le vent dans les arbres, quand j’ai mes livres et un cahier pour écrire, quand je peux peindre. J’aimerais, un jour, poser mes choses, et pouvoir souffler sans sentir que je ne suis que de passage, mais on dirait que j’y crois de moins en moins. Mais quelle est la part de rationalisation d’un état de fait, et quelle est la part d’un choix? Quelle est la part d’une peur de devoir être prisonnière des structures sociales, quelle est la part d’une peur de me laisser toucher?

Je ne sais pas. Il y a une profonde tristesse et une joie austère dans ce mouvement continuel de recherche, sans le poids des choses. Un immense vide intérieur, qu’une part de moi voudrait combler, mais auquel je me suis attachée, et de la fuite duquel je tire ma créativité. En cherchant à fuir ce vide douloureux, je tire de ce que je vois du monde la substance d’un univers où je cherche à exprimer cette étrange beauté qui me fait vivre, une nostalgie pour une justice encore inexistante, mais, peut-être, sait-on jamais, possible? Peut-être est-ce celle-ci que mes ancêtres appelaient « Dieu »? Peut-être, dans cette possibilité même, me sentirais-je chez moi?