Je réfléchissais tout à l’heure à ce qu’est pour moi la philosophie. Ce qui est le plus difficile, je crois, c’est que je suis toujours en train d’essayer de convaincre quelqu’un qui ne me croit pas. J’essayais d’identifier ce quelqu’un, pour me rendre compte que c’est moi-même. Tout ce que je vais écrire dans ce mémoire, je l’écrirai pour me convaincre. Et je sais d’avance que je n’en serai pas convaincue. Pourtant, c’est une nécessité pour moi que de l’écrire. C’est l’oeuvre qui attendait depuis des années de voir le jour, la raison pour laquelle j’ai étudié toutes ces années, écrit tous ces travaux sur des sujets plus ou moins intéressants, lu tou-tes ces auteur-es. C’est une intime certitude. Après, il y aurai sûrement un vide retentissant, mais peut-être serai-je enfin libre d’écrire autre chose?
Mémoire. C’est ce que je suis en train de rédiger. Après cette rédaction, après avoir réussi cette épreuve, on pourra dire que je suis « maître » en philosophie. C’est drôle. Encore des lectures à faire pour compléter, pour soutenir, pour contre-argumenter et répondre. Mais le squelette est là. Je n’ai pas commencé ce mémoire cette semaine. Je l’ai commencé il y a très longtemps, les premières fois que je me suis demandé pourquoi les êtres humains agissaient comme ils le font les uns envers les autres.
Car, en définitive, l’idée de responsabilité épistémique, ce n’est qu’une petite partie de cette grande interrogation. Pourquoi les gens agissent ainsi? Pourquoi se font-ils autant de mal? Le savent-ils? Comment fait-on pour traiter un autre être humain de cette façon? Elle se pose autant pour moi-même que pour les autres, cette question. Je sais bien que, dans certaines circonstances, je suis capable de tuer. Je serais même, autant et peut-être davantage que bien d’autres, capable de justifier pourquoi j’ai tué. Mais est-ce que ce serait réellement les raisons pour lesquelles je l’aurais fait? Probablement pas. Et puis, même si je ne tue pas directement, le fait d’être témoin, le fait de ne rien faire, le fait de participer indirectement, d’être liée à l’exploitation meurtrière d’êtres humains, cela ne fait-il pas de moi une meurtrière? La seule différence entre moi et la personne qui accomplit l’acte final, n’est-ce pas la longueur de la chaîne de responsabilités qui m’en sépare? Mais pour pouvoir agir, ne faut-il pas d’abord savoir? Savoir ce qui me relie à ces personnes qui souffrent et meurent à cause de mes actes, de mon ignorance? Comprendre, aussi. Comprendre ce que ces gens vivent, ne pas me cacher, ne pas accepter mon impuissance. Ne pas dire « Je ne savais pas », ne pas dire « Je n’y pouvais rien ». Car dès que l’on dit cela, on devient indifférent. L’autre n’est plus notre responsabilité. L’autre devient un moyen parmi tant d’autres, l’autre n’est plus mon frère, ma soeur. L’autre devient objet. Et après cela, toute horreur devient possible, puisque l’autre devient un reproche vivant auquel on ne peut plus faire face.
C’est le sens des Karamazov. Mitia qui prend sur lui la culpabilité, puisque de toute manière, chaque personne qui est lié au meurtre a un rôle dans celui-ci. « Suis-je le gardien de mon frère? » Oui, chaque frère est le gardien des autres. Et dans le refus, dans le fait de détourner la tête de ce frère, de cette soeur, se trouve toute la responsabilité. Il n’y a pas d’innocence.
Plus loin que les Karamazov, c’est depuis que je suis toute petite, que s’est ouverte en moi cette question. Pourquoi ma mère agissait-elle aussi brutalement? Et puis ensuite les longues diatribes plus ou moins sensées pour justifier ces actes. Parfois, je comprenais qu’il y avait de ma part une action qui avait provoqué un châtiment. La question de la proportionnalité se posait alors, mais il y avait alors une cause et un effet. Seulement, certaines fois, il n’y avait pas de cause identifiable. Mais c’est seulement plus tard que j’ai compris qu’il n’y avait pas de cause identifiable dans mes propres actes. À l’époque, je cherchais, j’inventais même, des causes dans quelque chose que j’avais fait ou pensé, dans mon existence même.
Cela fera six ans que je n’ai pas revu ma mère. La dernière fois que nous nous sommes écrit, il y a quatre ans, elle me demandait, en faisant référence à ses problèmes de santé mentale: « Alors, si je m’étais fait soigner à cette époque, tu n’aurais probablement pas existé. Aurais-tu préféré ça? » Question à laquelle on ne peut pas répondre sans que l’une ou l’autre ne se voit dénier un plein épanouissement. Je lui ai répondu qu’il était inutile de poser cette question puisque c’était du passé et qu’on n’y pouvait rien de toute manière. Ce genre de chose était typique de ma relation avec elle. Ma réponse à cette question, en dehors de cette relation, c’est que j’aurais préféré ne pas exister et qu’elle se soit fait soigner. Mon existence ne peut justifier aucune souffrance, aucun abus subséquent. Cependant, je dois vivre avec les conséquences d’un choix qui n’était pas le mien, et porter la responsabilité qui est véritablement la mienne, soit de faire en sorte que je puisse un jour quitter ce monde en ayant fait de mon mieux pour le bonheur des autres, et peut-être aussi pour le mien, qui dépend beaucoup de celui des autres.
En marchant, plus tôt aujourd’hui, je repensais au film préféré de ma mère, « Le Festin de Babette », film franco-danois, d’après la nouvelle de Karen Blixen, auteure danoise (seul film que j’ai trouvé meilleur que l’oeuvre littéraire dont il a été tiré, en passant). Toute la journée, j’ai pensé à cette femme, ma mère, à ses contradictions, à ses intenses colères et aux moments d’extrême vulnérabilité, à son extase devant certaines choses, comme ce film, qui la faisait pleurer et qu’elle écoutait en boucle par moments. Je me disais que ce film était sûrement une clé à la compréhension de qui elle est. J’essayais de la trouver, cette clé. Ce film, qui met en scène, chez tous les personnages, un renoncement, un sacrifice, qui à sa foi, qui à son ambition, qui à une carrière, renoncements qui finissent, à la fin, par trouver leur sens, d’une manière ou d’une autre, dans le partage d’une beauté, de la vie savourée à travers le repas, fruit du renoncement de Babette. Je crois que ma mère se voyait comme ayant renoncé à quelque chose, à un certain idéal de bonheur pour elle-même, se cachant derrière ses enfants, cette vie qui ne collait pas à ce qu’elle avait souhaité plus jeune, qui la décevait sans doute. Elle espérait sans doute que cela lui soit rendu un jour. Sera-ce le cas? Je n’en sais rien. Nous ne sommes pas dans un film.
Pour moi, j’ai été nourrie par les contes d’un autre Danois, qui se terminent aussi souvent en injustices mélancoliques qu’en fins heureuses. Je crois que toute cette révolte que je porte, c’est que je ne crois pas que la vie soit juste. Soit on l’accepte comme elle est, soit on se bat avec elle pour en tirer son bonheur. Mais ce n’est pas une question de justice. La justice, c’est de nos actes les un-es envers les autres qu’elle peut émerger. La vie elle-même y est indifférente.