Je suis une femme blanche, provenant d’une famille où la lecture était une activité particulièrement prisée, alors même si je n’ai pas toujours eu l’occasion de manger à ma faim en poursuivant mes études, je suis considérablement privilégiée de multiples façon. Je suis également une femme cis, dont l’apparence correspond à l’identité, hétérosexuelle, et plus vieille que la moyenne des étudiant-es en philosophie. Je bénéficie donc de privilèges en termes de crédibilité. Je note tout cela parce que si je suis en crisse, je conçois que des gens ne bénéficiant pas de tout cela puissent l’être exponentiellement plus.
Parce que je suis vraiment écoeurée. C’est habituellement « inconscient ». Des hommes qui te tournent le dos pendant que tu es en train de parler (ou d’essayer d’aller jusqu’au bout de ta pensée, en te demandant si tu auras le temps de terminer en ayant l’air relativement intelligente avant d’être coupée, ce qui peut résulter en phrases maladroites ou en pavés sans nuances, par peur qu’on ne comprenne même pas ton idée principale – mais évidemment, tu as l’air de quelqu’un qui ne saisit pas les nuances, et cela, sans savoir si qui que ce soit rebondira sur ton idée ou la considérera même digne d’attention), parce qu’un de leur collègues masculins semblent avoir quelque chose de vraiment plus intéressant à dire. Bien sûr, lui aura tout le temps d’exposer les nuances de sa pensée. Toi, tu pourras peut-être avoir un commentaire du genre : « C’est un bon sujet », ou « intéressant ». Avant que l’interlocuteur ne poursuive sa propre pensée. Ou ne se serve d’une question critique que tu as posée pour réitérer ce qu’il a déjà dit, sans répondre réellement.
À toi, on te laisse quelques blagues, peut-être une anecdote ou deux, voire une théorie féministe, ça fait exotique, et ça confirme aux hommes du groupe qu’ils sont de bons alliés. Parce qu’eux, ils sont pour ça l’égalité. Ils ont même remarqué, peut-être, le moment où les hommes ont tourné le dos. Ça les indigne. Et toi, tu te dis en toi-même, parce que c’est pas poli de dire des choses comme ça aux alliés, et que bon, au moins, ça valide ton impression, vu que tu n’étais pas sûre vraiment de ce qui s’était passé, tellement c’était lourd : « Ben pourquoi tu n’as rien fait pour changer la dynamique, alors? »
J’explique, comment c’est être une femme en philo, la traduction simultanée des textes écrits au masculins, souvent avec une conception misogyne (raciste, homophobe, impérialiste, transphobe, etc., vous pouvez les rajouter chaque fois) bien cachée dans les théories étudiées, ou parfois pas cachées du tout, mais que voulez-vous, c’était l’époque, c’est pas leur faute, et après tout, il y a quelques bons coups dans leur théorie, alors ne gâchez surtout pas les points positifs en parlant de ces trucs sales qu’on préférerait oublier. Parce qu’eux peuvent en faire abstraction, évidemment, ça ne parle pas d’eux, pas vraiment. Moi, c’est chaque fois un coup. Mais on finit par développer des cals bien épais pour pouvoir faire le travail. Et on finit par prendre des tics. Par reproduire cette même insensibilité. Envers soi-même, envers les personnes qui sont exclues de ces systèmes de pensée. Et par devoir déconstruire tout ça, pour pouvoir retrouver son équilibre.
J’explique, encore une fois, l’effort d’exister supplémentaire, les menaces à l’intégrité, physiques, psychologiques, les systèmes de pensée, les systèmes politiques et économiques, qui ont tous été pensés et mis en place, mais qui ne sont ni faits « avec nous », « par nous », ni « pour nous ». On devient un ajout, qui doit faire des compromis pour être « inclus ». Accepter les conditions de systèmes déjà en places. Ils ne voient pas la violence de cette supposée « inclusion ». Je la déteste. Je n’en veux pas. Je veux la transformation complète, le renversement, rendre les frontières élastiques et les étirer tellement qu’elles éclatent. Parce que des conversations comme ça, ça prend des jours à m’en remettre. Parce que si je me fâche, je suis juste la fille agressive qui ne sait pas dialoguer rationnellement. Parce que je m’en câlisse, de ce que tu penses avec tes mots pompeux, dude, de ta reconnaissance. Et je ne vais pas te donner ton certificat de « bon allié » parce que tu reconnais que j’ai peut-être une étincelle d’intelligence.
Salut ! Vraiment un nice texte ! Par contre j’ai un questionnement: je comprends mal le passage où tu parles de » la traduction simultanée des textes écrits au masculins ». Pourrais-tu m’éclairer un peu ? 🙂
En fait, c’est que comme la plupart des textes en philosophie sont écrits au masculin, il faut sans cesse faire un effort pour traduire en s’y incluant quand on n’est pas du genre masculin (particulièrement chez des auteurs misogynes). Typiquement: « Est-ce qu’il parle des humains en général ici, ou des hommes en particulier, et est-ce que je suis comprise dans le groupe dont il est question? » – Parfois, je ne suis pas incluse dans le groupe (chez Aristote, par exemple, ou Kant, pour qui les femmes ne sont pas vraiment des êtres rationnels à part entière, alors je dois faire la traduction pour pouvoir évaluer mes intuitions « si je suis incluse ». C’est donc une forme de traduction simultanée chaque fois que je lis un texte. C’est une expérience à la fois exigeante, épuisante, et violente, puisque c’est un rappel constant que pour une grande partie des auteurs, je ne devrais même pas être en train de les lire et de les commenter. C’est une expérience que confirment plusieurs collègues.
Ah oui, je vois ! J’avoue que ce doit être assez aliénant de devoir s’auto-inclure ou pas dans un texte…