Il faudra bientôt rentrer

Déjà une centaine de pages manuscrites, pendant l’été. Une bonne idée de ce que le résultat final pourrait être à moins de changements importants dans la direction que le projet prend.

Bientôt, je reprends le chemin de la ville. J’ai un peu peur. Un peu peur de m’y perdre dans les dédales sans fin des luttes pour un monde… meilleur? On dirait que je n’ose plus le dire, que je n’y crois plus. Alors je le dis avec un petit sourire ironique.

Je vais travailler, beaucoup travailler, parce que pour faire ce dont je rêve depuis longtemps, ça demande des sous. Puis je passerai du temps dans les bibliothèques. Parce que j’ai un ambitieux programme de lectures. Je veux aussi traduire deux livres, pour le plaisir et pour en explorer le style de l’intérieur, « Cement Garden » de McEwan, et « England, England », de Barnes.

Je voudrais aussi voir mes ami-es, parce que je les aime, tout simplement.

Il faudra que je réfléchisse comment insérer la politique dans tout ça, si c’est possible. Cela m’exaspère et me fait vivre une colère éprouvante, je dois faire attention. Pourtant, je ne vois pas comment faire autrement. Je ne peux pas être seulement observatrice et ne rien faire.

Cependant, je veux écrire. On dirait que le temps se rétrécit. Je vais encore oublier de respirer, comme si je devais attendre jusqu’à la prochaine fois que je sortirai de la ville pour reprendre mon souffle. On verra bien.

Impuissante prière

Mon Fleuve aux grandes eaux,

Au fond, je crois que j’écris parce qu’il ne me reste plus qu’à écrire.  Ce que j’aime meurt tranquillement, plus rapidement, en réalité, à sa propre échelle, mais à l’échelle de la vie humaine, on peut pour quelque temps encore ne pas s’en apercevoir. Ce que j’aime meurt, et avec lui, meurt un peu de moi.

Il est trop tard, et je n’aurai pas le temps d’acquérir le pouvoir de renverser les choses. Par acquis de conscience, j’ai tenté de prendre des armes pour me battre, mais je les manie mal et elles me brisent. La lutte est trop inégale, les gens trop obnubilés par la trivialité de leurs occupations habituelles ou par leurs intérêts. Alors il me reste à écrire un chant d’amour pour ce qui va mourir. Les forages commenceront bientôt. Un oléoduc est en projet qui passerait sur tes rives. Les ministres contents serrent la main des magnats de l’industrie, promettant à tous le monde de beaux emplois. Au même moment, on se bat à coups de mots pour créer des divisions haineuse entre les êtres humains qui peuplent ce territoire et ne vivent que parce que l’eau y est potable, l’air respirable et la terre cultivable, pendant que les forêts disparaissent, les mines criblent la terre, et que toi, le grand fleuve, seras désormais sous la menace d’une marée noire. Nous, les gens qui vivons de toi, mourrons alors avec toi.

S’il me reste un peu d’espoir, et si j’écris, c’est parce que je ne saurais rien faire d’autre, il ne me reste plus qu’à tenter d’émouvoir en dévoilant l’intensité de l’amour qui m’habite lorsque je pense à toi et à toutes ces choses, et l’impossibilité pour moi de vivre si elles s’éteignent. Écrire sera donc pour moi un peu comme une prière, lancée au monde pour que ces choses que j’aime ne disparaissent pas…

« Il faut imaginer Sisyphe heureux »…

Ça, c’est de Camus.

Hier soir, après avoir écrit une petite histoire d’une dizaine de pages, je réfléchissais à ce qui m’animait, à ce que j’avais envie de mettre en mots. Je repensais aux auteurs qui m’ont marquée, à ceux qui ont fécondé ma pensée. De Dostoïevski qui possède la première place, celle du premier, du grand amour dévorant de la fin de mon adolescence, à Ian McEwan (« Cement Garden ») et Julian Barnes (« England, England »), en passant par Milan Kundera et ses « Risibles amours », Boulgakov (« Le Maître et Marguerite ») et Doris Lessing (« The Golden Notebook »), il y a, traversant ces œuvres, un sentiment du grotesque éclaté de la vie, à travers les prosaïques existences humaines. L’absurde.

Ce matin, en me réveillant, m’est revenu le souvenir de Sisyphe. Le Sisyphe de Camus, celui que j’avais rencontré à 22 ans et qui contenait en lui cette force de l’absurde qui permet d’être à la fois heureux (ou heureuse) et désespéré-e. De voir l’immense beauté du monde et son ridicule absolu. Le point de bascule entre raison et folie, que l’on peut étirer à l’infini et remplir de tout ou vider de sens. Un point de rupture dans le temps qui respire, dans un rire fracassé.

Une image de « Adieu, vive clarté » de Jorge Semprun (je crois qu’elle vient de là) me revient souvent: celle de la soirée de poésie, où des prisonniers mourants, tenant à peine sur leurs jambes, se remémorent poésies ou chansons, récitent, se rattachant ainsi pendant un court instant à une humanité qui leur est déniée.

À la veille de l’écriture…

Ce n’est pas exactement l’angoisse de la page blanche, parce que je n’ai pas de mal à écrire. Je n’ai pas de mal non plus à planifier le projet, à structurer ma recherche, à visualiser le but. Mais maintenant, il faut que je lâche prise, que j’écrive, et c’est là que la peur me prend. J’ai peur d’écrire n’importe quoi, de ne pas arriver à rendre ce qui m’habite, de mettre au jour des frange de moi que je n’aime pas.

Pourtant, je suis heureuse, car j’ai précisément trouver l’obstacle qu’il me faut affronter. C’est l’heure. Je suis rendue à cette étape. Il y a quelques années, je m’étais mise à écrire. C’était un premier jet. J’avais terminé la première écriture, mais c’était une pousse verte, qui ne faisait qu’égratigner la surface. Je n’étais pas encore prête à affronter les profondeurs. Je sais que maintenant, je le suis.

Il faudrait réunir les conditions optimales, aller chercher la perfection avant même d’avoir commencer. Être virtuose en posant le premier mot. Longtemps, cela m’aura retenue. La vingtaine m’aura appris la persévérance, et que pour se perfectionner, il faut d’abord apprendre. Et apprendre à écrire, ça se fait en écrivant.

Il fallait aussi la matière. L’espace intérieur, il me fallait le remplir d’échos, de souvenirs, il me fallait aller à la rencontre des humain-es. Il me fallait apprendre à aimer, à ne porter aucun jugement que celui de la bienveillance, me départir des barreaux dans lesquels j’enfermais les gens par inadvertance. Le monde est tellement plus compliqué, plus beau dans ses dédales, qu’on ne le voit. Un à un les fils qui retenaient ma plume ont sauté. Il en reste quelques uns, bien sûr, mais plus assez pour l’immobiliser.