Impuissante prière

Mon Fleuve aux grandes eaux,

Au fond, je crois que j’écris parce qu’il ne me reste plus qu’à écrire.  Ce que j’aime meurt tranquillement, plus rapidement, en réalité, à sa propre échelle, mais à l’échelle de la vie humaine, on peut pour quelque temps encore ne pas s’en apercevoir. Ce que j’aime meurt, et avec lui, meurt un peu de moi.

Il est trop tard, et je n’aurai pas le temps d’acquérir le pouvoir de renverser les choses. Par acquis de conscience, j’ai tenté de prendre des armes pour me battre, mais je les manie mal et elles me brisent. La lutte est trop inégale, les gens trop obnubilés par la trivialité de leurs occupations habituelles ou par leurs intérêts. Alors il me reste à écrire un chant d’amour pour ce qui va mourir. Les forages commenceront bientôt. Un oléoduc est en projet qui passerait sur tes rives. Les ministres contents serrent la main des magnats de l’industrie, promettant à tous le monde de beaux emplois. Au même moment, on se bat à coups de mots pour créer des divisions haineuse entre les êtres humains qui peuplent ce territoire et ne vivent que parce que l’eau y est potable, l’air respirable et la terre cultivable, pendant que les forêts disparaissent, les mines criblent la terre, et que toi, le grand fleuve, seras désormais sous la menace d’une marée noire. Nous, les gens qui vivons de toi, mourrons alors avec toi.

S’il me reste un peu d’espoir, et si j’écris, c’est parce que je ne saurais rien faire d’autre, il ne me reste plus qu’à tenter d’émouvoir en dévoilant l’intensité de l’amour qui m’habite lorsque je pense à toi et à toutes ces choses, et l’impossibilité pour moi de vivre si elles s’éteignent. Écrire sera donc pour moi un peu comme une prière, lancée au monde pour que ces choses que j’aime ne disparaissent pas…

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