Je traîne partout mon guide du Cape Wrath Trail, ses photos et ses cartes, tel un livre de prière. J’en lis un bout, je m’arrête devant un paysage. Ce voyage devient pour moi un mythe qui signifie davantage, une sorte de pèlerinage.
N’avoir rien. Ne rien posséder. Ne m’attacher à rien qu’à la terre sur laquelle je marche, à l’air que je respire et à l’eau que je bois. N’avoir sur mon dos que ce dont j’ai besoin pour subsister et n’avoir pour abri que l’espace vital dont j’ai besoin. Être territoriale sans être propriétaire. Être. Dans l’espace et dans le temps. Réglée par les saisons, le soleil, les rythmes internes. Vivre, non comme une course à obstacles mais comme une course de fond. Ne prendre personne pour acquis mais accueillir chacune comme une compagne le temps d’une étape, peut-être plus, peut-être moins.
De mon enfance surgissent les images du monastère, les préparatifs lents et attentifs des fêtes qui jalonnaient le temps liturgique. La journée marquée par les heures qui sonnaient. Le pas lent et compassé des ombres noires avançant deux par deux derrière les grilles à la fois austères et lumineuses. Les odeurs d’encens, les mots latins sur la musique étrange du grégorien venu du fond des âges. Les lectures interminables de la Vigile pascale (« Il y eut un soir, il y eut un matin, ce fût le sixième jour »). Les cierges que sœur Louise mouchait scrupuleusement comme si elle seule en maîtrisait le secret. Les longues heures de lectures hagiographiques. Le « nous » communautaire un peu comique(« notre brosse à dents, notre cadran, notre voile »). Les mots désuets du costume monastique (« la guimpe, le sous-voile, le voile, le scapulaire »), les usages bizarres et surannés, les innombrables symboles qui se faisaient échos les uns aux autres. Le bruit de voilure déployée qui annonçait l’arrivée d’une moniale dans les parages. Le calme feutré un peu oppressant qui faisait parfois fuir les retraitantes pourtant venues en quête du silence.
Ce silence qui, parce que laissant face à soi-même, peut si facilement se remplir des pensées les plus angoissantes. Parce que j’y ai grandi, je l’ai laissé me façonner, creuser en moi un lac intérieur auprès duquel je descends me réfugier pour laisser s’évanouir tranquillement les vagues du monde extérieur. Je n’adore plus rien, mais ce sont les longues heures passées à genoux ou assise immobile qui me permettent maintenant encore de laisser se déposer le silence intérieur. Anxiété, haine, peur, colère, joie, c’est dans l’arrêt complet, le face-à-face intérieur de la solitude que je retrouve la paix. Surtout, ne pas fuir. Demeurer. Tout passe.
Entre l’immensité intérieure et l’immensité extérieure, j’existe. Lorsque les deux sont au diapason, c’est la plénitude. Lorsqu’il manque l’une des deux, j’ai brusquement peur de sombrer. J’écris pour la faire de nouveau exister, ne serait-ce qu’un instant, par la force des mots, comme une prière athée.