Comment parler de la nuit lorsqu’il fait jour?

Il est une préoccupation étrange venant du fond angoissé de mon enfance : ai-je assez souffert pour parler de la souffrance? Ai-je le droit de partager le cri de révolte sans l’usurper? De quel droit m’arrogerais-je le droit de parler de souffrances que je n’ai pas connues? De ma vie d’aube et de crépuscule, comment parlerais-je de couleurs ou des étoiles? Comment parler de la nuit lorsqu’il fait jour?

Aujourd’hui, hier, demain, je les vois, je les entends. Les images de ces femmes congolaises dont on démolit systématiquement les entrailles en les laissant parfois survivre. Ces femmes russes dans les camps de travail. Ces enfants roms chassés partout, qu’on traite comme des animaux. Ces gens d’ici qui vivent dans des taudis ou dans la rue au vu et au su des riches. Puis-je vraiment vivre sans elles, sans eux? Leurs voix qu’on éteint me manquent.

Certains jours j’ai besoin d’écrire comme on a besoin d’eau. J’ai besoin de mettre des mots sur ce que j’ai dans le ventre, et d’aligner des caractères sur une page blanche, en pensant à des lecteurs et lectrices plus ou moins réelles, me délivre. J’ai littéralement l’impression de m’ouvrir le ventre. Avec un couteau, brutalement, et de faire sortir mes tripes sur la page, comme cette aquarelle d’Otto Dix montrant très crûment un intestin bleuâtre, souvenir du champ de bataille. Pourquoi le ventre? Peut-être parce que lorsque l’angoisse vous prend, elle vous prend aux tripes et ne vous lâche pas. Peut-être parce que mon ventre de femme est régulièrement assiégé de douleurs qui ne prennent fin que dans le sang. 

Écrire mon cœur, mon âme, écrire qui je voulais être, surtout. Choisir quelqu’un, exister par écrit à ses yeux, devenir vivante dans son esprit par les mots couchés dans une lettre. Attiser l’amour, la haine, déchirer l’indifférence. Ne vivre vraiment que dans l’écrit. Exister davantage dans les mots que dans la vie, voilà l’étrange paradoxe de mon adolescence et d’une longue partie de ma vingtaine.  Écrire pour ne pas mourir,  chante Anne Sylvestre de sa voix grave. 

Je construisais une fiction pour quelqu’un, écrire pour moi-même ne m’aurait pas suffi. Écrire pour un public impersonnel m’était alors impossible. J’écrivais pour qu’on me lise, même si je savais qu’il était impossible que mes interlocuteurs suivent les torrents dont je les inondais. Ce déluge qui m’habitait et dont je devais à tout prix me délester afin de ne pas étouffer.

Précieuses entre toutes, mes quelques amitiés profondes échappaient à ces confessions diluviennes. Elles étaient au contraire pour moi des havres où je pouvais simplement être, sans élaborer de fiction. Le temps passe dans ces amitiés et tisse des liens qui échappent aux mots. Peut-être ces amitiés sont-elles précisément ce qui apaise cette révolte perpétuelle contre le monde réel, contre le moi réel qui appelle la naissance d’une fiction.

Puis il y eut Facebook. Étrange lieu qui n’en est pas un, où mes fictions se travaillaient au quotidien. Outil de propagation et d’échange d’idées, mais aussi écope de la coque percée qu’est la vie humaine. Les lettres s’estompèrent à mesure que la fiction de ce lieu prenait forme. Je créais un personnage, un double de moi-même. Le blogue s’imposa lorsque les parois devinrent plus poreuse et que le personnage acquit une vie propre. 

La profonde insatisfaction de tout ce qui m’entoure et de ce qui m’habite me blesse. Tout est un grain de sable qui m’irrite. Vais-je, comme l’huître, pouvoir enduire de nacre ce fardeau? Ou ne ferai-je que le vomir pour le ravaler de force ensuite? Serai-je comme Sisyphe qui le pousse en haut de la montagne pour le voir aussitôt retomber dans la vallée, trouvant chaque fois un instant de liberté?

 

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