Force et fragilité du temps qui passe

Aînée de 8 enfants (6 frères et sœurs, une demi-soeur), j’ai vu arriver au monde plusieurs personnes. Maintenant, ce sont mes amies qui commencent à avoir des enfants, et chaque fois, cela m’étonne. Dans ce monde si bruyant, si cacophonique, ces vies commencent, sans qu’on sache qui elles deviendront.

Il y a quelques semaines, mon frère de 19 ans est venu à deux de mes cours d’université avec moi, qui en ai 31 (je triche, j’ai repris l’école à 27).  J’avais 11 ans quand il est né. On a craint de devoir lui faire subir une transfusion de sang, car il avait une jaunisse aigüe. Il s’en est remis, je vous rassure. Il est maintenant bien plus grand que moi, et j’ai avec lui les meilleures conversations sur les questions politiques et juridiques, puisqu’il prend lui aussi des cours de droit et que nous nous intéressons beaucoup à la politique, dans la famille. Après des années où j’ai suivi mon propre cours, la grève étudiante, qu’il aidait à coordonner à Rivière-du-Loup alors que je militais quant à moi à Concordia, nous a rapprochés. On se croisait par hasard dans les grandes manifs, et on s’échangeait des informations sur Facebook, quelquefois nous mettant à deux pour argumenter contre des « carrés verts » ou des rouges plus tièdes.

Lors de son passage à Montréal récemment, j’ai aussi pu emmener mon autre frère, de 17 ans, à une formation sur la dette organisée par Québec solidaire, parti dans lequel je milite activement. Il veut être capitaine, admis à l’Institut maritime pour septembre prochain. Bien qu’il se dise lui-même loin d’être un intello, le bébé hurleur que j’ai bercé quand j’avais 13 ans est devenu un être d’une curiosité et une intelligence que j’apprécie énormément, doublées d’un remarquable sens de l’humour pince-sans-rire. Il tenait également à aller à la manif du 12 mars, et nous y sommes allés. Mon sentiment de fierté n’avait d’égal que mon sentiment de responsabilité. Après l’ado de 15 ans aux dents cassées par la police vu lors de mon passage en cellule en mai dernier, il n’était pas question de laisser mon « petit » frère se faire matraquer (lui aussi est beaucoup plus grand que moi).

Et puis, il y a les petites sœurs. Une de 14 ans, l’autre de bientôt 12 ans. Dégourdies et articulées, très différentes l’une de l’autre, elles m’étonnent toujours. La première, méfiante de tout, est d’une vivacité fulgurante. La deuxième, à la fois douce et vibrante, se remet en question et a un peu de mal à trouver sa place. Elles étaient toutes petites lorsque j’ai quitté la maison familiale, et nous nous redécouvrons. J’ai eu beaucoup de plaisir à parler de la nécessité du féminisme avec elles, ainsi que des pressions sociales subies à l’école, une réalité quotidienne qu’elles vivent et que j’avais pour ma part quelque peu oubliée. Il parfois tentant de jouer à la grande sœur qui est déjà passée par là, risquant ainsi d’occulter leurs expériences particulières. J’ai bien hâte de voir ce que chacune d’entre elle deviendra, dans les prochaines années. Je me souviens d’avoir regardé avec fascination leurs ongles minuscules lorsque, naissantes, elles étaient arrivées à la maison. Des moments maladroits où des passantes me complimentaient alors que j’avais 16 ou 20 ans, lorsque je les promenais.

Le mois prochain, ma sœur la plus proche en âge se marie. Elle n’est pas la première, puisque je suis déjà moi-même passée par cette étape, un désastre qui m’a laissée un peu cynique. Nous avons développé une relation d’amitié au fil des années, après avoir rompu les liens avec une mère qui s’ingérait de manière intempestive dans notre relation. Très différentes, le fait que chacune soit la seule à avoir vraiment été témoin des temps difficiles que nous avons traversés l’une et l’autre dans la toxique atmosphère familiale crée un lien qui s’est enrichi de plusieurs expériences positives avec le temps. Je serai son témoin lors de son mariage. Lorsqu’elle a rencontré son amoureux, j’étais à la fois heureuse et craintive pour elle. Maintenant? Je lui souhaite le meilleur, et je crois qu’elle l’aura.

J’ai aussi un autre frère. Notre relation avait toujours été difficile, un peu compétitive, question d’avoir l’approbation maternelle, sûrement. Mais tout récemment, nous avons pu discuter autour d’une ou deux bouteilles, et je crois que nous avons remis en place certaines choses… Alors qu’il devait selon les plans maternels briller sur la scène politique, j’étais une femme et je devais par conséquent m’occuper d’une sphère domestique quelconque. Pourtant, je crois qu’il est plus attaché à cette sphère domestique et je suis quant à moi plus intéressée par la chose publique que le contraire. Chacun ayant cheminé dans la direction qui lui convenait davantage et pris ses distances avec des attentes imaginaires, nous avons donc pu tisser de nouvelles bases. Plus proche en âge que mes autres « petits » frères, nous avons, avec ma sœur, énormément de souvenirs complices.

Lorsque j’avais 8 ou 9 ans, je me levais parfois la nuit pour aller vérifier qu’ils respiraient et dormaient bien. Il me semble avoir grandi avec ce sentiment de la fragilité et du caractère transitoire de la vie. C’est en vieillissant et en étant témoin de ce que chacun et chacune devient, d’un petit être extrêmement vulnérable à une personnalité forte, que je prends conscience de la force humaine, qui est tout aussi présente et incroyable. Le monde dans lequel nous sommes n’est pas rassurant. Mais d’être témoin privilégiée de ces 6 vies qui sont issues des mêmes racines que moi me donne une certaine espérance que nous pouvons arriver à contrer certaines des menaces qui planent sur nous.

2 réflexions sur “Force et fragilité du temps qui passe”

  1. Avatar de Sabrina Sabrina dit :

    Magnifique texte Gen…je te lis et c’est comme si ton écriture m’avait manquée!

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