La patience de la Louve

tadou lune

Le calendrier vide lors de ces trois mois d’été en témoigne: elle était libre. Depuis, la louve est rentrée en cage. La dompteuse a de nouveau rempli les cases du temps dont les grilles traversent sa vie. La louve fait les cent pas et reçoit, affamée, les perspectives apportées par la préparation du grand voyage, du retour à la côte sauvage. Elle patiente, distillant en elle toute sa puissance, qui se déploiera comme une paire d’ailes immenses à travers l’océan, les montagnes et les rivières.

Entre temps, la dompteuse travaille, accomplit méthodiquement les tâches fixées. Budget, heures abrutissantes, trajets de métro d’un bout à l’autre de la ville, manger, dormir. Tenir des engagements politiques parce qu’il lui est impossible de ne pas lutter pour les choses qui lui sont vissées au coeur, parce qu’elle ne peut laisser en plan les personnes qui lui font confiance, malgré tout, bien qu’elle sache douloureusement que les choses devraient être mieux faites, que davantage devrait être accompli.

Voir quelques personnes chères, en rencontrer de nouvelles. Regarder autour d’elle avec intérêt, désirer se perdre dans les bras d’un ou l’autre, mais craindre d’être piégée avant d’avoir repris sa liberté. La louve veille. La dompteuse sait jusqu’où elle peut aller avant que la louve ne se mette à mordre et à déchirer les frêles barreaux de sa cage. Une promesse faite à la louve: personne qui ne partage l’appel du large. Dans son esprit, l’image est claire. Elle court et ne s’arrêtera pour rien ni personne, plus jamais, jusqu’à la mort.

La dompteuse, c’est du temps emprunté à la louve, c’est la patte blanche que la louve montre au monde. C’est le sentiment qu’il pourrait tout arriver, tous les supplices, toutes les avanies, toutes les humiliations, sans que je ressente rien, si je sais que je pourrai partir vers le large. C’est le sentiment que rien ne peut me briser tant que cette flamme m’habite. C’est aussi le sentiment que de pouvoir tout déchirer si l’on m’empêchait de partir vers ce large qui m’appelle. En réalité, la dompteuse, qui jadis tenait la louve en laisse, la prenant pour un animal domestiqué, en est devenue la servante, comme elle aurait toujours dû l’être.

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