Un camarade de classe l’a surnommé Peter Pan. Plutôt que faire la file pour sortir du cours, comme les autres, il galope sur les bureaux. Les traits fins, les yeux perçants, il est extraordinairement jeune, il se voit comme un héros qui révolutionnera le monde. Né dans un coin isolé, au sein d’un groupe sectaire, il reste marqué par la violence d’un père et la marginalisation découlant de sa situation.
Cette veille de Noël est la première que je ne passe pas en famille. C’est la première fois également que je n’assiste pas à la messe de minuit, en rupture avec les rituels qui m’ont nourrie. Je suis couchée entre Z et sa soeur jumelle. Nous parlons, en regardant le plafond. Ce couple inquiétant et touchant à la fois me distrait de ma mélancolie. La chandelle en cire d’abeille fond lentement, projetant des ombres difformes sur les murs. Z et sa soeur sont des spécialiste du vol à l’étalage. La soirée devait se passer dans un chich resto d’où on serait partis sans payer, l’air de rien. Mais la chaude étrangeté de la soirée nous retiens dans cet appartement désert.
Mignons, tirés à quatre épingles, ils ont l’air de collégiens de la haute. Normal, leurs vêtements sont haut de gamme, ils les subtilisent dans les meilleures boutiques. Chez Z, les produits utilisés, tant pour la cuisine que pour les soins, sont de la meilleure qualité. Il demeure dans un appartement en compagnie d’un jeune pianiste prodige et d’une pseudo-écrivaine de 19 ans qui me tombe sur les nerfs par son snobisme. Elle en veut à Nelly Arcan de s’être suicidée en même temps que la publication de son propre livre.
Z a la mauvaise habitude de se pointer chez moi à n’importe quelle heure sans m’avertir. Comme nous sommes l’hiver, il lance une boule de neige dans ma fenêtre. Il arrive, s’asseoit sur le bord de la fenêtre, et ne fait que parler de la révolution grandiose, des horreurs du monde actuel, et de la nécessité de tout détruire pour recommencer à zéro. Je ne suis pas en total désaccord avec lui. Je crois seulement que les choses ne sont pas aussi simple qu’il les voit.
Nous sommes couchés dans la neige au cimetière, en compagnie de quelques autres. Il imagine la terre couverte de cadavres suite à un massacre et me demande quelle serait ma réaction. Je lui réponds du tac au tac que je me couvrirais le nez car l’odeur serait terrible. Un gardien nous surprend, et nous nous cachons derrière les pierres tombales. Il fait -10°C, le temps se fait long. Fatiguée des enfantillages de mes compagnons, je sors et avance vers le gardien, qui, voyant une grande ombre noire venir vers lui dans la neige soulevée par les bourrasques, se retire dans sa voiture. Lorsqu’il voit mon visage, sa crainte disparaît. Je garderai de cette sortie une énorme ecchymose et une balafre sur la cuisse, que j’ai accrochée sur un pic de clôture du cimetière en sortant.
Un soir où il m’appela pour me demander de le suivre dans une expédition qui contrariait vraiment trop mes principes, je lui refusai net. Sa réponse fut de dire que mes intuitions et mes principes n’étaient pas nécessairement de bons guides. C’est ce soir-là que prit fin cette étrange relation.