Fluviales 3

Le coeur lourd, elle marche vers le rocher sur lequel elle s’était toujours assise pour retrouver la paix en elle-même. Elle vient de comprendre qu’elle est enceinte à nouveau. La dernière fois, les choses étaient si différentes. C’était une joie, qu’elle avait célébrée avec sa mère, ses tantes et sa grand-mère. Pas toujours évident de marcher dans les dernières semaines, mais elle était toute jeune et son corps agile s’était bien adapté à la situation. Une petite fille bien ronde était née, tout heureuse de voir la lumière du jour, puis plus tard de suivre dans le bois ses cousins et cousines.

S’asseoir sur le rocher, regarder le fleuve passer longuement. La pluie tombe, fine, piquant son visage. À l’horizon, les rouleaux s’étendent sur la mer. Elle n’est pas encore arrivée, mais elle entend les déferlantes se briser sur les crans. Elle se souvient, en silence, du jour où on est venu lui prendre sa petite. Elle ne comprenait pas très bien où on l’emmenait, mais elle savait que c’était pour lui enseigner des choses que les Blancs savaient. Elle lui avait dit d’écouter, lui avait fait un petit paquet. La petite était partie avec les autres enfants de la communauté. Il ne restait que quelques très petits enfants. Les cris, les rires, les cavalcades, tout cela avait disparu. Ce soir-là, personne n’avait parlé.

Sa petite lui était revenue, deux ans plus tard. Elle ne parlait plus que le français. Les cheveux courts, silencieuse. Quelque chose s’était brisé dans sa petite fille. Puis elle était repartie. Et maintenant, voilà qu’une deuxième vie se dessinait en elle. Elle savait que dans cinq ou six ans, on allait lui prendre son enfant. Il reviendrait au village comme les autres petits, brisés. Ou, comme d’autres, il mourrait peut-être sans qu’on en sache très bien les causes.

Le bruit des vagues, le cliquetis des gouttes sur les genèvriers bercent sa peine. Ses larmes se mêlent à l’eau qui tombe du ciel et à celle qui éclate à ses pieds.

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