D’après « Portfolio « La Guerre », 1924 »
Une sombre marée de mots pompeux
Visqueusement s’est retirée
Laissant une fructueuse récolte
Au champ d’honneur
Sous le ciel bleu indifférent
Discutent maintenant, à quelques pas
Orphelins de leurs cadavres
Un crâne béant, orné de vers
Et une main verdâtre
– De quel camp étais-tu?
– Je ne sais plus très bien.
– Moi non plus, et puis on s’en fout.
Non loin, à une clôture de barbelés
Pendent lamentablement
Quelques pantins explosés
Les yeux arrachés par des oiseaux de proie
– « Repose en paix », mon œil!
Grommelle le crâne
– Quel œil? Tu n’en as plus
Répond la main
Une flaque de de tripes éparpillées
Brille, pourrissante, au soleil
Exhalant ses lourds parfums
– Quelles couleurs magnifiques!
– Quelle puanteur effroyable!
Un silence de mort plane
Parmi le chant des oiseaux
Un escargot grimpe
Le long d’un éclat d’obus
– Pourquoi s’est-on battu, t’en souvient-il?
– Quelque chose comme
« l’horreur de la patrie »…
La danse des estropiés (impressions laissées par plusieurs tableaux)
Et voilà l’un
Et voici l’autre
À cloche-pied ou en roulant
Curieux bibelots traînant en ville
Il ne leur reste qu’un bras
Ou alors une jambe,
Ou encore la moitié d’un visage
Cul-de-jatte voisine avec Manchot
Le temps d’une partie de cartes
Surréaliste
Dans le fond d’une taverne borgne
Où la pension d’invalide
Se liquéfie
Le seul qui travaille
(Il est encore entier, ce veinard)
Observe, les yeux perçants
De son épouvantable balafre
Le manège de ses compères
Ce soir, ils ont de la chance
La paie vient de rentrer
Celui qui gagne au jeu
C’est convenu
Paie une pute à la tablée
Chacun son tour, pendant la nuit
En silence
Ou à grands éclats de rire gras
Et de remarques grivoises
Dérobera son pauvre plaisir
Désabusé, mais avide
De mutilé de guerre
Sorti vivant d’un cauchemar.
D’après « Nature morte au voile de veuve, 1925 »
Veuve triste sous ton voile de deuil
Sèche tes yeux et marche sur ton orgueil
Tes paupières alourdies te donnent l’air alangui
Mais n’espère plus, il ne reviendra pas
Il pourrit doucement là-bas,
Dans la boue des tranchées
Tes enfants te regardent, ils ont faim
Pâles, tristes et hagards, mais tu n’as plus rien
À leur donner, et toi-même
Cernée, maigre et le visage blême
Crient qu’ils n’ont plus de père, ni toi de mari.
Ce soir, ils ont avalé les dernières miettes
Ils dorment maintenant, tes anges affamés
Courage, te dis-tu
À tes lèvres, un sourire famélique
En prenant tes pinceaux et tes fards
Tu peins ta bouche de rouge
Tes longs cils de noir
Sur ce masque blanc aux yeux rougis
Dessinons des joues roses
Tu dénoues tes cheveux déjà teintés de gris
Y attaches quelque iris noir presque fané
Décolletée, haut perchée sur tes talons,
Tu descends l’escalier
Et tu ouvres ta porte
Tu as froid et tu trembles
La peur, la honte aussi
Sous la lampe verdâtre
Qui éclaire la rue
Tu attends
Le pas de celui qui monnaiera
Ton corps las et ton désespoir
De lui dépendent le pain de tes enfants
Le loyer d’un mois de plus, peut-être
Ce soir, lorsqu’il viendra
Qu’il te demandera ton prix et t’emmènera
Un peu à l’écart, quelques minutes à peine
Tu penseras très fort à l’autre
Pour oublier ta honte et ta pudeur
Et ta paisible existence
Ces masques et simulacres
Cette impression de trahison
Sont la rançon à payer
Pour vivre encore un peu, sans doute.
Aujourd’hui, des décennies ont passé
Je parle à ton ombre, devant ce grand tableau
Et à celle des milliers d’autres veuves
Par les guerres ravagées
Celles d’hier, d’aujourd’hui, de demain
Dont le voile couvre les larmes
Dont les masques cachent la peine.
D’après « Vanitas, 1932 »
Cheveux blonds, ciselés
Fils d’or bouclés d’orfèvre
Tu as pris ce coup-ci, le pinceau de Dürer
La chair insolente
D’une beauté allemande
La jeunesse et sa vanité
Éclatante, impudente
Nue, rose, souriante et potelée
Masses de chair harmonieuses
Corps féminin lisse et bombé
Elle rit, cette fille, à gorge déployée
Elle vit, elle s’offre
Au soldat blond venant pour l’épouser
Et lui faire un enfant
Aussi blond, sans doute, et rouge, et hurlant
Respirant la santé
Tu l’as peinte, cette fille insolente
Pour qu’on voie mieux derrière elle
La femme vieille et plissée
Courbée, grise, la peau terreuse
Sur des os misérables, miséreuse
Ventre et seins tombants, rien ne reste
De la fleur de jeunesse
Si, peut-être, le spectre
Des guerres laissant place à d’autres guerres
Le fils est mort, et son mari
Aurait dû y rester aussi
Estropié, défiguré, inutile
Il joue et boit, elle est lasse
Et ses joies d’autrefois lui semblent si fragiles
Il ne lui reste plus des fils d’or pur
Que quelques brins ternis encadrant quelques rides
Dürer n’est plus
Tout n’est que vanité.
Otto Dix a signé.
Otto Dix (1891-1969)
Ton monde effroyable et beau
N’est pas le mien, et pourtant
C’est à tes côtés que je me tiens
Pour poser mon regard par
Les fenêtres que tu as déchirées
Dans les murs du temps
Et, si les choses ont changé
C’est sans doute parce qu’on sait mieux les cacher
Mais l’horreur et la beauté
Le ridicule et l’effroi
Sont toujours humains, vois-tu
Je n’ai pas fait tes guerres
Et n’ai pas dû m’exiler
Dans tes forêts de solitudes
Pourtant, ton regard acerbe
Ironique et amoureux
Je veux l’épouser, le poser
Sur mes semblables et leur misère
Leur ridicule, leur désespoir
Leurs histoires, leur bêtise
Je veux tes couleurs et ton trait
Ton humour et ta verve
Ton audace et tes terreurs
Je veux les peindre à mon tour
Ces effrayants mots d’amour.