Un jour, je serai vieille. Un jour, je mourrai.
J’aurai quatre-vingts-ans. Je serai sourde. Peut-être que j’aurai l’Alzheimer. Ma mémoire, pilier sur lequel je m’appuie sans y penser, se perdra peut-être dans les brumes d’un oubli bizarre. J’oublierai à quoi sert une fourchette, un entonnoir. Je me souviendrai comme si c’était aujourd’hui d’événements et de personnes de mes vingt ans, à tel point que lorsque je verrai mon reflet dans le miroir de la salle de bain je ne réaliserai pas que c’est mon visage.
Le monde autour de moi aura changé. Je ne l’entendrai plus. Les gens seront plus pauvres, plus angoissés. Les étés seront infernaux, y aura-t-il encore de la neige en hiver? Mes cheveux épais, qui tardent à grisonner, seront clairsemés et tous blancs. Les gestes du quotidien, si faciles aujourd’hui que je les fais machinalement en pensant à des tas de choses plus importantes, deviendront des objectifs à accomplir en soi. Marcher pour aller faire les courses? Une expédition semblable à la préparation d’une randonnée. Faire à manger? Serai-je seule et oublierai-je de manger? Serai-je comme Oma, cette aïeule paternelle, qui, à quatre-vingt-dix ans, faisait encore des chaudrées de soupe pour tout son voisinage?
Je verrai mes ami-es disparaître un-e à un-e, marquerai-je leurs noms dans mon carnet des lettres « DCD » au crayon, comme ma grand-mère maternelle le faisait? Comme ma grand-mère paternelle lorsqu’elle évoque quelque problème de santé, rajouterai-je que je me considère chanceuse comparativement à des ami-es faisant face à des ennuis pires que les siens?
Reconnaîtrai-je le monde dans lequel je vivrai? Ma grand-mère maternelle agonisante, dans un couloir des urgences engorgées d’un hôpital, voulait qu’on l’emmenât à l’Hôpital Notre-Dame, « son hôpital », là où, à la fin des années trente, elle avait fait son cours d’infirmière et où elle prenait soin des malades pendant les années les plus heureuses de sa vie. À son chevet, j’ai dû lui dire, la mort dans l’âme, que les hôpitaux étaient tous plus ou moins dans le même état. Aurai-je des réflexions semblables?
Y aura-t-il des enfants autour de moi? Les années passent, mes frères et soeurs grandissent et s’éparpillent. Adolescente, j’étais entourée d’enfants, puis j’en ai gardés, puis mes amies sont devenues mères. Quant à moi, je me suis dit que je serais heureuse d’une manière ou d’une autre. Je n’ai aucune envie de jouer le jeu d’une quelconque horloge biologique. Il y a tellement de beauté dans ce monde, tellement de choses à faire, de tendresse à donner, à recevoir, de toutes sortes de manières. Mais qui viendra me visiter, lorsque la société m’aura mise au rancart, lorsque je serai simplement inutile?
Quand je regarderai ma vie, au bout de la route, pourrai-je dire que j’ai fait ce qui était juste? Serai-je prête à accueillir les dernières secondes avec sérénité? J’ai vu Oma mourir, après deux semaines d’agonie douloureuse, mais consciente. Malade, elle avait décidé que c’était la fin, avec sa ténacité légendaire. J’ai vu ma grand-mère maternelle, Jacqueline, mourir dans de grandes souffrances, mais chez nous. Les deux sont parties entourées de leur famille. Une personne vit pendant quelques décennies, s’éteint en quelques jours. Après, à l’hôpital où les ambulanciers avaient dû emporter le corps, je suis restée seule quelques minutes avec celui-ci. On aimerait toujours se dire que les gens sont partis apaisés. On voudrait être sûr qu’ils ont été heureux. Est-ce simplement pour se rassurer?