Promesse non tenue

Journées de la culture 2008. Je partage un minuscule atelier avec ma professeure de sculpture. J’y écris un roman, qui ne sera jamais publié, et j’y peins des aquarelles, jamais exposées. L’atelier est ouvert à tout le monde. Un quartier un peu paumé, des logements à prix modique à côté de la vieille cabane dans laquelle nous travaillons. De l’extérieur, c’est une maisonnette qui n’a l’air de rien. Dès qu’on y rentre, c’est un autre monde, hors du temps, hors de la ville, hors du monde.

Ce jour-là, les enfants du voisinage, intrigués, se montrent le bout du nez. Je les accueille et m’amuse à faire leurs portraits, à les faire dessiner. Il y a Richielle, 10 ans, un sourire immense et des yeux inquiets. Son père, je l’apprendrai plus tard, est soldat au Congo. Il est ici avec sa mère et sa tante, qui ont emmené leurs enfants. Hisham, quant à lui, a 8 ans, et vient avec sa soeur Imane, légèrement plus âgée. Ils viennent d’Algérie. Leur maman, pour me remercier, me fait envoyer des petits gâteaux au citron. Et puis il y a Francis, 4 ans, petit blondinet qui les suit tant bien que mal.

Souvent, je sors jouer au soccer avec eux dans la rue. Ils n’ont qu’un ballon troué, et je décide un jour d’aller dans une grande surface quelconque remédier au problèm. Un soir, pendant que je travaille à ma table, j’entends le boucan d’une alarme de voiture. Suivent des pas précipités et des voix paniquées. Hisham et Richielle, en jouant avec le ballon, ont heurté une voiture et déclenché son système anti-vol. À peine ai-je eu le temps d’ouvrir la porte qu’ils se ruent à l’intérieur. On se regarde, complices, puis on éclate de rire. 

Richielle arrive un matin, il est enfermé dehors, sa mère et sa tante sont déjà partie au travail. Il avait oublié qu’il n’y avait pas d’école ce jour-là. On fouille un peu dans mon armoire, et on trouve quelque chose à lui mettre sous la dent. La journée sera moins longue ainsi.

Les semaines passent. Les garçons viennent de temps en temps faire leurs devoirs à l’atelier. Un jour, une console de jeux fait son apparition.

– Regarde, j’ai fait exploser la maison, regarde, regarde!!!!

– Mais non, tu as appuyé sur un bouton qui a provoqué une réaction prévue par les concepteurs du jeu et fait apparaître l’image d’une maison explose… Tu n’a pas fait exploser de maison.

Ce que je peux être rabat-joie, mais c’est comme pour le Père Noël. Je n’arrive pas à faire sciemment passer le faux pour du vrai.

Par un bel après-midi d’automne, Élyzabeth passe avec son violoncelle enchanté. Un concert impromptu pour les enfants de l’atelier. C’est l’Elfentanz de Popper. Fascinés, ils restent immobiles pendant de longues minutes alors qu’ils ne tiennent habituellement pas en place. Le petit Francis rigole en battant des mains pendant tout le morceau, son émerveillement émerveille Ély à son tour.

Richielle me confie qu’il aimerait apprendre le piano. Je lui dit que j’essaierai de trouver quelqu’un dans mes ami-es pour le lui enseigner. Il est si heureux. Je vous assure, je l’ai demandé autour de moi. Pas de réponse. Il m’en reparla moins souvent. Puis j’obtins un emploi, un « vrai » travail, avant de retourner étudier… Je désertai l’atelier, suivie de près par les enfants. J’ai recroisé Richielle l’an dernier, il revenait de l’école avec des camarades et nous avons échangé quelques mots. Encore aujourd’hui, il me reste encore ce remords, j’aurais tellement aimé tenir cette promesse…

Elle me reste en travers du coeur, comme un avertissement. Ne rien promettre à un-e enfant que je ne puisse tenir. C’est trop lourd à porter.

 

 

 

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