Quand est-ce arrivé exactement, je ne le sais pas. Assez tôt dans ma vie, je crois. J’ai commencé à regarder mes parents autrement. Ma mère comme une irresponsable qui se vengeait sur ses enfants de son impuissance relationnelle avec ses semblables, mon père comme un enfant un peu perdu dans le monde des adultes. Il fallait que je comprenne le monde par mes propres moyens, et que je cesse d’attendre d’eux quoique ce soit.
C’est lors de mes années comme aide domestique, (vous savez ces femmes qui font le ménage, la cuisine et font faire les devoirs aux enfants dans les maisons des gens qui peuvent se payer leurs services?), quand j’avais vingt ans, que j’ai découvert en pigeant dans les collections de mes patrons, Barbara et Leonard Cohen. Barbara, j’en avais entendu parler, ma mère, un peu bizarrement, l’avait mise au ban, après l’avoir vénérée, car, disait-elle, cette artiste poussait au suicide. Leonard Cohen était quant à lui un favori de mon père, et ma fantastique professeure d’anglais nous avais fait étudier quelques uns de ses poèmes. Pourtant, je ne les avais entendus ni l’une ni l’autre à la maison.
Ils sont tous deux devenus mes compagnons de peine, à travers les embruns moroses, les lundis où j’arrivais dans une maison bordélique, les larmes aux yeux devant l’ouvrage. Puis ensuite, lorsqu’après quelques déboires, j’affrontai une magistrale dépression en pleine figure, ce sont leurs voix, leurs mots qui m’ont amenée à traverser la nuit et à y trouver la lumière, malgré tout. Ils me disent, chacun à leur manière, la beauté de la vie, sans pour autant se bercer d’illusions et en laissant la porte ouverte à la mort, qui fait partie de la vie. Soleil noir, Anthem, chansons auxquelles je reviens toujours pour retrouver un fragile courage pour poursuivre les batailles…